interstices.io « L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système. » Esthétique relationnelle, Nicolas Bourriaud, Les presses du Réel, 2001 Bonjour ! Nous sommes Alexandre Liziard et Étienne Ozeray, étudiants en fin de cycle de design graphique. Nous consacrons cette année à mener à bien notre projet de diplôme. Ce site est notre carnet de bord. En savoir plus

Comment, en tant que designers graphique, intégrer les paradigmes ayant été mis en œuvre dans les interstices  ➞* * «Ce terme d’interstice fut utilisé par Karl Marx pour qualifier des communautés d’échanges échappant au cadre de l’économie capitaliste, car soustraite à la loi du profit: troc, ventes à perte, productions autarcique, etc. L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système.» Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les presses du Réel, 2001, p16 du libéralisme économique régissant notre société, à savoir la libération des outils matériels et intellectuels par la contribution, l’échange et l’ouverture, pour contribuer au développement d’un design non plus constitué d’un corps de spécialistes détachés du réel mais d’individus intégrés à la collectivité, dans le but de favoriser l’autonomie et l’émancipation individuelle et sociale?

Ce «Grand projet» naît d’une volonté commune de contribuer activement – dans la lignée des contre-cultures passées – aux alternatives qui ont fait ce qu’est la culture libre aujourd’hui ; il nous faut donc définir ce qu’est faire du design aujourd’hui, ré-interrogeons nos façons de faire, re-pensons nos outils, concevons ces outils, interrogeons les processus, interrogeons les utilisateurs, interrogeons les financements, prenons garde à ne pas se faire aspirer dans une sphère mercantile, apprennons à faire plus avec moins, à ne plus faire seul mais à plusieurs.

Nous sommes convaincus que le design graphique n’existe que par et pour l’environnement culturel et social où il évolue, il faut prendre garde à ne pas en faire un outil superficiel, un simple cosmétique. Nous nous attachons à mettre notre pratique au service de nécessités plutôt que d’en créer. Nous croyons et voulons participer au développement d’un design responsable, basé sur la contribution, l’échange et l’ouverture et militer pour une libération des savoirs, des outils et du travail. Il nous faut sortir de la passivité technique, ne plus se laisser guider par nos outil mais en être acteur. Nous devons donc sans cesse ré-interroger leur place, ne pas se contenter d’outils préétablis et limités mais de les adapter aux nécessités. Nous devons placer l’outil au cœur de notre processus de travail et le considérer comme vecteur de sens plutôt qu’instrument d’exécution. Le designer graphique, en tant qu’expert en mise en forme, contribue à la circulation du savoir en la rendant lisible et compréhensible. Il est donc un des enjeux majeurs de nos recherches de développer des outils favorisant la mise en commun des savoirs et de contribuer à leur mise en forme.
L‘outil tenant une place majeure dans le processus de création, il est nécessaire que celui-ci soit «convivial»  ➞**** Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973 c’est à dire qu’il doit être ouvert dans son utilisation, ceci permettant l’expression libre de celui qui l’utilise. La libre circulation du savoir, détachée de considérations mercantiles ou égotiques, contribue au développement et à l’épanouissement individuel et social. L’autonomie dans le travail entend minimiser les contraintes hiérarchiques traditionnelles pour le considérer comme un accomplissement de soi plutôt qu’un devoir. Cette posture tend à se défaire de l’homme machine au profit de l’homme créateur.

Contact Nous voulons que cette initiative naisse de plusieurs voix, de réflexions et de dialogues multiples entre camarades, amis, professeurs, designers, architectes, vidéastes, musiciens, danseurs, peintres, chômeurs, millitants, etc. Elle doit être l'addition d'une bande de je où chacun mène ses affaires et amène ses savoirs. Contactez, contribuez, proposez, critiquez, commentez, réfutez, saluez, etc, à l'adresse bonjour [at] interstices [point] io. Colophon Ce site est propulsé par le CMF libre ProcessWire et composé grâce au caractère typographique libre Gap Sans. L'ensemble du contenu disponible sur ce site est placé sous licence libre Creative Common Attribution - Non Commercial - Share Alike (CC BY-NC-SA) à l'exception des contenus extérieurs conservant leurs propres licences.

Livres & textes

le 17-06-2015Sous la direction de Benjamin Coriat Le retour des communs

Le retour des communs Sous la direction de Benjamin Coriat

Michel BAUWENS - Florence BELLIVIER - Françoise BENHAMOU - Marie CORNU - Séverine DUSOLLIER - Charlotte HESS - Isabelle LIOTARD - Pierre-Andre MANGOLTE - Christine NOIVILLE - Fabienne ORSI - Valerie REVEST -Judith ROCHFELD - Sarah VANUXEM - Olivier WEINSTEIN -Jean-Benoît ZIMMERMANN

Alors même que la notion de droits «exclusifs» reconnus au propriétaire individuel connait depuis quelques trois décennies une phase de durcissement et d’extension continue à de nouveaux objets (vivant, logiciels, semences, médicaments, savoirs traditionnels,....) on assiste, comme s’il s’agissait d’une «contre-tendance» à la montée de revendications et de pratiques pour mieux garantir différents types de «communs» conçus et administrés par des collectifs d’acteurs aux configurations multiples.

C’est ainsi que les «communs», qui consistent non en une négation des droits de propriété mais en des formes nouvelles de partage et de distribution des attributs de ce droit (sous la forme de droits d’accès, d’usage, de prélèvement ...) entre différentes parties prenantes, connaissent aujourd’hui un formidable regain. Les nouveaux communs qui tirent leur origine de formes très anciennes de droits «communaux» (garantissant l’accès à l’eau, aux pâturages, aux moulins à grains pour les communautés villageoises…), ouvrent ainsi des espaces neufs et permettent de repenser radicalement le droit de propriété tel qu’il était conçu et prévalait jusqu’ici. Des logiciels libres aux licences creative commons permettant l’accès et le partage des créations artistiques ou scientifiques au plus grand nombre, des plateformes ouvertes permettant l’autopartage des biens les plus variés aux garderies auto-gérées… Les communs se présentent aujourd’hui comme autant de solutions à la crise de l’idéologie propriétaire et à l’exclusivisme qui lui sert de fondement.

Cet ouvrage, basé sur des recherches et des enquêtes qui se sont étendues sur plus de trois années ans et qui ont mobilisé près de vingt chercheurs en France comme à l’étranger, présente et explore à partir d’études de cas, d’investigations historiques ou de réflexions menées auprès des acteurs, la multiplicité des alternatives que proposent aujourd’hui les communs et l’économie du partage face aux impasses et apories de l’économie financiarisée dans laquelle nous sommes englués.

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le 20-05-2015Aaron Swartz Manifeste de guerilla pour le libre accès

Manifeste de guerilla pour le libre accès Aaron Swartz

Aaron Swartz – juillet 2008 – Internet Archive
(Traduction: Gatitac, albahtaar, Wikinade, M0tty, aKa, Jean-Fred, Goofy, Léna, greygjhart + anonymous)

L’information, c’est le pouvoir. Mais comme pour tout pouvoir, il y a ceux qui veulent le garder pour eux. Le patrimoine culturel et scientifique mondial, publié depuis plusieurs siècles dans les livres et les revues, est de plus en plus souvent numérisé puis verrouillé par une poignée d’entreprises privées. Vous voulez lire les articles présentant les plus célèbres résultats scientifiques? Il vous faudra payer de grosses sommes à des éditeurs comme Reed Elsevier.

Et il y a ceux qui luttent pour que cela change. Le mouvement pour le libre accès s’est vaillamment battu pour s’assurer que les scientifiques ne mettent pas toutes leurs publications sous copyright et s’assurer plutôt que leurs travaux seront publiés sur Internet sous des conditions qui en permettent l’accès à tous. Mais, même dans le scénario le plus optimiste, la politique de libre accès ne concerne que les publications futures. Tout ce qui a été fait jusqu’à présent est perdu.

C’est trop cher payé. Contraindre les universitaires à débourser de l’argent pour lire le travail de leurs collègues? Numériser des bibliothèques entières mais ne permettre qu’aux gens de chez Google de les lire? Fournir des articles scientifiques aux chercheurs des plus grandes universités des pays riches, mais pas aux enfants des pays du Sud? C’est scandaleux et inacceptable.

Nombreux sont ceux qui disent: «Je suis d’accord mais que peut-on y faire? Les entreprises possèdent les droits de reproduction de ces documents, elles gagnent énormément d’argent en faisant payer l’accès, et c’est parfaitement légal, il n’y a rien que l’on puisse faire pour les en empêcher.» Mais si, on peut faire quelque chose, ce qu’on est déjà en train de faire: riposter.

Vous qui avez accès à ces ressources, étudiants, bibliothécaires, scientifiques, on vous a donné un privilège. Vous pouvez vous nourrir au banquet de la connaissance pendant que le reste du monde en est exclu. Mais vous n’êtes pas obligés — moralement, vous n’en avez même pas le droit — de conserver ce privilège pour vous seuls. Il est de votre devoir de le partager avec le monde. Et c’est ce que vous avez fait: en échangeant vos mots de passe avec vos collègues, en remplissant des formulaires de téléchargement pour vos amis.

Pendant ce temps, ceux qui ont été écartés de ce festin n’attendent pas sans rien faire. Vous vous êtes faufilés dans les brèches et avez escaladé les barrières, libérant l’information verrouillée par les éditeurs pour la partager avec vos amis.

Mais toutes ces actions se déroulent dans l’ombre, de façon souterraine. On les qualifie de «vol» ou bien de «piratage», comme si partager une abondance de connaissances était moralement équivalent à l’abordage d’un vaisseau et au meurtre de son équipage. Mais le partage n’est pas immoral, c’est un impératif moral. Seuls ceux qu’aveugle la cupidité refusent une copie à leurs amis.

Les grandes multinationales, bien sûr, sont aveuglées par la cupidité. Les lois qui les gouvernent l’exigent, leurs actionnaires se révolteraient à la moindre occasion. Et les politiciens qu’elles ont achetés les soutiennent en votant des lois qui leur donnent le pouvoir exclusif de décider qui est en droit de faire des copies.

La justice ne consiste pas à se soumettre à des lois injustes. Il est temps de sortir de l’ombre et, dans la grande tradition de la désobéissance civile, d’affirmer notre opposition à la confiscation criminelle de la culture publique.

Nous avons besoin de récolter l’information où qu’elle soit stockée, d’en faire des copies et de la partager avec le monde. Nous devons nous emparer du domaine public et l’ajouter aux archives. Nous devons acheter des bases de données secrètes et les mettre sur le Web. Nous devons télécharger des revues scientifiques et les poster sur des réseaux de partage de fichiers. Nous devons mener le combat de la guérilla pour le libre accès.

Lorsque nous serons assez nombreux de par le monde, nous n’enverrons pas seulement un puissant message d’opposition à la privatisation de la connaissance: nous ferons en sorte que cette privatisation appartienne au passé. Serez-vous des nôtres?

Aaron Swartz

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le 12-05-2015Alain Damasio Les Furtifs — Phonophore

Les Furtifs — Phonophore Alain Damasio

Une exploration multimédia d’un univers en train de s’écrire. Une fronde sonore pour libérer l’imaginaire…


Source: http://mushin.fr/phonophore/

«Phonophore est un projet de création sonore et multimedia fondé sur les mots, la voix et le son. Il est la mise en ondes d’un monde, celui des Furtifs: des animaux faits de chair et de sons, qui naissent d’une vibration fondamentale de l’air et vivent parmi nous, sans qu’on les voit, cachés par leur vitesse et leur science de l’angle mort. Né d’un livre-univers d’Alain Damasio, en cours d’écriture, les furtifs sont appelés à être lus, vus mais surtout écoutés… puisque telle est leur nature!

Phonophore propose donc une quarantaine de sculptures soniques en écoute libre et gratuite, sur le web et en appli mobile, en radio et loin du clavier: carnets acoustiques, portraits et paysages sonores, jeux pour l’oreille, paroles d’experts et cris furtifs…

Autant de formes pour donner à entendre un univers poétique et politique qui n’a qu’une ambition: libérer les forces de vie partout où on les assourdit, les “gère” et les emprisonne.

Cet ensemble de contenus organise un parcours non linéaire dans un monde en déploiement. La rencontre de deux écritures prospectives, l’une purement littéraire, l’autre sonore et multimédia, permet de faire l’expérience directe de valeurs cruciales: liberté, mouvement, partage, imagination et puissance de transformation.

Ces pièces en stéréo et en 5.1 sont autant de clés sonores dans un puzzle digital. Chacune d’elles ouvre une porte d’entrée vers le roman, mais surtout une porte de sortie vers un univers plus vaste, un horizon qu’on espère riche et joyeux, qui s’étendra aussi loin que porte votre imaginaire…

Fictions, entretiens, paysages sonores, études furtives, documentaires, carnets parlés… En stéréo et en 5.1, pour une immersion au coeur de la création…

En écoute libre, à découvrir et partager tout au long de l’année…»

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le 03-05-2015 Lire et Relire Ivan Illich

Lire et Relire Ivan Illich

Auteurs: Olivier Assouly, Humberto Beck, Jean-Pierre Dupuy, Martin Fortier, Renaud Garcia, Richard Kahn, Thierry Paquot, Simon Ravenscroft, Olivier Rey, Jean Robert, Philippe Van Parijs et Etienne Verne

Titre: Lire et Relire Ivan Illich

Sous titre: De la critique du développement à l’archéologie de la modernité

Rayon: sciences humaines, philosophie, écologie

ISBN: 979-10-93250-05-2

Parution: Novembre 2015

L’ouvrage: Tout à la fois historien et critique social, polyglotte et voyageur itinérant, Ivan Illich (1926-2002) connut un grand succès dans les années 1970, à travers sa critique de la société industrielle, de la société de consommation et de l’idéologie du développement. À partir des années 1980, il dépassa progressivement sa dénonciation frontale de la société industrielle et lui préféra une sorte d’enquête archéologique visant à exhumer les certitudes fondatrices de la modernité. Ce volume se propose tout à la fois d’introduire, d’interpréter, de discuter et de pratiquer les idées d’Illich.

Introduire tout d’abord à une pensée foisonnante et parfois déconcertante, capable de forger et de retravailler des concepts («contre-productivité», «professions mutilantes», «convivialité», «travail fantôme», «vernaculaire», etc.) qui sont autant d’indispensables armes pour déstabiliser nos certitudes et voir le monde dans lequel nous vivons avec un regard critique renouvelé. Contrairement à une idée reçue, l’apport d’Ivan Illich ne se borne pas à la dénonciation d’«institutions» (église, école, hôpital, transport, etc.) jugées dangereuses pour l’autonomie de chacun ; au-delà de cette critique, Illich nous parle de l’invention médiévale de l’art de la lecture silencieuse, il nous parle aussi de la culture du regard, du couplage du corps et de l’esprit humains avec les systèmes techniques, il nous parle des technologies numériques, de l’art d’habiter et de vivre, il nous parle de métaphysique de la contingence et de l’apparition de l’image moderne du monde...

Interpréter et discuter ensuite une oeuvre qui invite à de nombreuses lectures et dont les audacieuses propositions méritent d’être questionnées. Les contributeurs de ce volume explorent une riche pensée, qui mobilise tout à la fois la sociologie, l’anthropologie, l’économie, l’histoire, l’écologie, la théologie et la philosophie, qui prend une forme doublement critique et archéologique, et qui appelle variablement à l’action politique et à la culture de la sagesse. L’originalité de cette pensée inclassable est particulièrement manifeste à travers la discussion comparée de son œuvre avec celles d’autres grandes figures intellectuelles du XXe siècle et même des siècles passés.

Appliquer Illich, enfin, car cet auteur et ses idées connaissent un regain d’intérêt qui prend le plus souvent la forme d’un dialogue entre la théorie et la pratique et qui invite à expérimenter des manières inédites de vivre et de ménager le commun. Se dessinent ainsi autant de précieuses alternatives porteuses d’espoir.

L’auteur: un penseur exceptionnel, Ivan Illich (1926-2002), historien, philosophe et théologien. Prêtre d’une paroisse portoricaine à New York, il devient vice-recteur de l’université catholique de Porto-Rico, où il engage une réflexion critique sur l’Église («entreprise» de plus d’un million de salariés...) et sur l’école. Ses premiers articles ne plaisent guère au Vatican qui l’invite à se faire discret. Il part un an en Amérique du Sud qu’il traverse à pied et en bus, avant de s’installer à Cuernavaca (Mexique) en 1961. Là il fonde le Centre de formation interculturelle quideviendra en 1966 le CIDOC (Centre interculturel de documentation) qui accueille des jeunes étatsuniens (religieux ou non) partant «évangéliser» l’Amérique du sud au développement pour leur apprendre l’espagnol, mais aussi la richesse culturelle des peuples qu’ils vont ren- contrer. L’activité du CIDOC est telle qu’il devient un haut lieu de la pensée critique, des militants du monde entier s’y rendent. C’est là qu’Ivan Illich conçoit et rédigeses «pamphlets» contre les institutions (l’Église, l’école, les transports, la santé...) qui passées un certain seuil deviennent contre-productives, c’est-à-dire rompent avec leurs finalités... En 1976, il décide avec les travailleurs du Centre, de le fermer et devient un professeur itinérant (principalement aux États-Unis et en Allemagne). Son œuvre alors s’ouvre à d’autres thèmes (la culture du regard, le corps, la technique, la langue, l’écologie, le numérique....), devient exploratoire et résolument anti-capitaliste. Il meurt durant sa sieste à Brême.

Le public: Pour tous ceux qui sont intéréssés aux thèmatiques écologiques, sociales et à la critique de la modernité.

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le 16-04-2015Guy Debord Panégyrique (tome I & II)

Panégyrique (tome I & II) Guy Debord


Guy Debord

Panégyrique, tome I
Collection Blanche, Gallimard
Parution: 04-05-1993
«Toute ma vie, je n’ai vu que des temps troublés, d’extrêmes déchirements dans la société, et d’immenses destructions; j’ai pris part à ces troubles. De telles circonstances suffiraient sans doute à empêcher le plus transparent de mes actes ou de mes raisonnements d’être jamais approuvé universellement. Mais en outre plusieurs d’entre eux, je le crois bien, peuvent avoir été mal compris.
[...]
Personne, mieux que Shakespeare, n’a su comment se passe la vie. Il estime que "nous sommes tissés de l’étoffe dont sont faits les rêves". Calderón concluait de même. Je suis au moins assuré d’avoir réussi, par ce qui précède, à transmettre des éléments qui suffiront à faire très justement comprendre, sans que puisse demeurer aucune sorte de mystère ou d’illusion, tout ce que je suis.
Ici l’auteur arrête son histoire véritable: pardonnez-lui ses fautes.»

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le 27-03-2015Christoph Haag, Xavier Klein, Femke Snelting I think that conversations are the best, biggest thing that free software has to offer its user

I think that conversations are the best, biggest thing that free software has to offer its user Christoph Haag, Xavier Klein, Femke Snelting

An extensive collection of conversations between developers and designers involved in the wider ecosystem of Libre Graphics. Speaking to each other about tools for typography, lay-out and image processing they render a portrait of a community gradually understanding the interdependencies between Free Software and design. Conversations is edited by Femke Snelting in collaboration with Christoph Haag.

A user should not be able to shoot himself in the foot

I think the ideas behind it are beautiful in my mind.

We will get to know the machine and we will understand

ConTeXt

Meaningful transformations

Tools for a read write world

Constant Variable: Etat des lieux

Distributed Versioning Control

Even when you are done, you are not done

Data analysis as a discourse

Why you should own the beercompany you design for

Just Ask and That Will Be That

Tying the story to data

Unicodes

Collision

If the design thinking is correct, the tools should be irrelevant

You need to copy to understand

What’s the thinking here

The construction of a book (Aether9)

Performing Libre Graphics

The Making of Conversations

The collection is edited collaboratively online as functional markup and prepared for print via a f/l/os pipeline.

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le 12-03-2015Aaron Swartz Manifeste de guerilla pour le libre accès

Manifeste de guerilla pour le libre accès Aaron Swartz

Aaron Swartz – juillet 2008 – Internet Archive
(Traduction: Gatitac, albahtaar, Wikinade, M0tty, aKa, Jean-Fred, Goofy, Léna, greygjhart + anonymous)

L’information, c’est le pouvoir. Mais comme pour tout pouvoir, il y a ceux qui veulent le garder pour eux. Le patrimoine culturel et scientifique mondial, publié depuis plusieurs siècles dans les livres et les revues, est de plus en plus souvent numérisé puis verrouillé par une poignée d’entreprises privées. Vous voulez lire les articles présentant les plus célèbres résultats scientifiques? Il vous faudra payer de grosses sommes à des éditeurs comme Reed Elsevier.

Et il y a ceux qui luttent pour que cela change. Le mouvement pour le libre accès s’est vaillamment battu pour s’assurer que les scientifiques ne mettent pas toutes leurs publications sous copyright et s’assurer plutôt que leurs travaux seront publiés sur Internet sous des conditions qui en permettent l’accès à tous. Mais, même dans le scénario le plus optimiste, la politique de libre accès ne concerne que les publications futures. Tout ce qui a été fait jusqu’à présent est perdu.

C’est trop cher payé. Contraindre les universitaires à débourser de l’argent pour lire le travail de leurs collègues? Numériser des bibliothèques entières mais ne permettre qu’aux gens de chez Google de les lire? Fournir des articles scientifiques aux chercheurs des plus grandes universités des pays riches, mais pas aux enfants des pays du Sud? C’est scandaleux et inacceptable.

Nombreux sont ceux qui disent: «Je suis d’accord mais que peut-on y faire? Les entreprises possèdent les droits de reproduction de ces documents, elles gagnent énormément d’argent en faisant payer l’accès, et c’est parfaitement légal, il n’y a rien que l’on puisse faire pour les en empêcher.» Mais si, on peut faire quelque chose, ce qu’on est déjà en train de faire: riposter.

Vous qui avez accès à ces ressources, étudiants, bibliothécaires, scientifiques, on vous a donné un privilège. Vous pouvez vous nourrir au banquet de la connaissance pendant que le reste du monde en est exclu. Mais vous n’êtes pas obligés — moralement, vous n’en avez même pas le droit — de conserver ce privilège pour vous seuls. Il est de votre devoir de le partager avec le monde. Et c’est ce que vous avez fait: en échangeant vos mots de passe avec vos collègues, en remplissant des formulaires de téléchargement pour vos amis.

Pendant ce temps, ceux qui ont été écartés de ce festin n’attendent pas sans rien faire. Vous vous êtes faufilés dans les brèches et avez escaladé les barrières, libérant l’information verrouillée par les éditeurs pour la partager avec vos amis.

Mais toutes ces actions se déroulent dans l’ombre, de façon souterraine. On les qualifie de «vol» ou bien de «piratage», comme si partager une abondance de connaissances était moralement équivalent à l’abordage d’un vaisseau et au meurtre de son équipage. Mais le partage n’est pas immoral, c’est un impératif moral. Seuls ceux qu’aveugle la cupidité refusent une copie à leurs amis.

Les grandes multinationales, bien sûr, sont aveuglées par la cupidité. Les lois qui les gouvernent l’exigent, leurs actionnaires se révolteraient à la moindre occasion. Et les politiciens qu’elles ont achetés les soutiennent en votant des lois qui leur donnent le pouvoir exclusif de décider qui est en droit de faire des copies.

La justice ne consiste pas à se soumettre à des lois injustes. Il est temps de sortir de l’ombre et, dans la grande tradition de la désobéissance civile, d’affirmer notre opposition à la confiscation criminelle de la culture publique.

Nous avons besoin de récolter l’information où qu’elle soit stockée, d’en faire des copies et de la partager avec le monde. Nous devons nous emparer du domaine public et l’ajouter aux archives. Nous devons acheter des bases de données secrètes et les mettre sur le Web. Nous devons télécharger des revues scientifiques et les poster sur des réseaux de partage de fichiers. Nous devons mener le combat de la guérilla pour le libre accès.

Lorsque nous serons assez nombreux de par le monde, nous n’enverrons pas seulement un puissant message d’opposition à la privatisation de la connaissance: nous ferons en sorte que cette privatisation appartienne au passé. Serez-vous des nôtres?

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le 04-03-2015Simone & Lucien Kroll Une architecture habitée

Une architecture habitée Simone & Lucien Kroll

Le dossier de presse pour l’événement au Lieu Unique avec Patrick Bouchain à Nantes ici.

Lucien Kroll, né en 1927, formé à l’École Nationale Supérieure de La Cambre, vit et travaille à Bruxelles, au sein de l’Atelier d’Urbanisme, d’Architecture et d’Informatique Lucien Kroll, et avec sa femme Simone, jardinière, coloriste, potière. S’il se définit autant comme architecte ou urbaniste que simple citoyen, c’est que l’architecture pour lui est une affaire de relations, liant les individus entre eux et à leur environnement. L’Atelier Lucien Kroll travaille depuis le années 1960 avec la participation des habitants, et dans le plus grand respect du contexte: la recherche du "sentiment d’habiter" étant tout simplement impossible sans la contribution de coopératives d’habitants.

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le 02-03-2015Florent Latrive et Olivier Blondeau Libres enfants du savoir numérique, une anthologie du libre

Libres enfants du savoir numérique, une anthologie du libre Florent Latrive et Olivier Blondeau

Avec l’apparition du numérique, les ‘créations’ se détachent lentement de leurs supports matériels. Images, musique, mots et algorithmes sillonnent la planète jour et nuit, devant les yeux écarquillés des marchands. L’exode du savoir conduit à une terre promise à bien des bouleversements. Tandis que des armées de juristes s’interrogent sur la manière de pouvoir ‘vendre des idées’, une rumeur s’élève laissant entendre qu’elles doivent être «libres comme l’eau, libres comme l’air, libre comme la connaissance». Du logiciel libre au MP3, du droit de citation au plagiat considéré comme un des beaux arts, Richard Stallman, Bruce Sterling, John P. Barlow, Richard Barbrook, Philippe Quéau, Florent Latrive, Olivier Blondeau, Bernard Lang, Ram Samudrala, Negativland, Benjamin Drieu, Michael Stutz, Eric S. Raymond, Critical Art Ensemble, Jean-Michel Cornu, Michel Valensi et Antoine Moreau dessinent les contours d’une communauté hétérodoxe du «Libre».

Téléchargez le livre

petit traité plié en dix sur le lyber de Michel Valensi

Qu’est-ce qu’un Lyber? Vous êtes en train d’en lire un. Mais voir le point II. 6 et la note 4. Ce texte est extrait de Libres enfants du Savoir numérique

Ecrit en mars 2000, ce petit traité gagnerait à être précisé, mais nous avions alors annoncé: "il n’y aura pas de grand traité." En effet, le lyber appelait une pratique, à laquelle nous nous sommes employés depuis 7 ans, et non à une théorisation à l’infini. C’est pourquoi, en dépit de son caractère un peu "dépassé", le texte est maintenu sur le site comme témoignage.

I. Quelques idées évidentes

1. L’apparition du numérique nous oblige à reconsidérer la question des supports.

2. Un support peut en cacher un autre, ou nous en faire découvrir les meilleurs aspects. Un logiciel téléchargé librement nous confirme instantanément que les bénéfices tirés du seul commerce des logiciels sont disproportionnés par rapport à la facilité avec laquelle il est possible de reproduire ce logiciel (Pourquoi Bill Gates est-il l’homme le plus riche du monde et pas Richard Stallman?). Mais une cassette audio renvoie à la plus grande qualité sonore d’un CD. Une vidéo nous donne quelquefois envie d’aller au cinéma. Un ’livre’ téléchargé confirme que le Livre est sans équivalent. D’autant que: «Même si deux choses servent à la même chose, ce n’est pas la même chose.»

3. Parenthèse (que l’on retrouvera au point II. 8): La question n’est plus de permettre aux pays pauvres de devenir riches, mais de suggérer aux pays riches de s’appauvrir. «L’argent rend pauvre», dit Yona Friedman.

4. Pouvoir essayer à sa guise un produit avant de l’acheter est une bonne chose.  ➞11. Corollaires: 1. Pouvoir ne pas acheter un produit qui ne nous satisfait pas est la moindre des choses. 2. Acheter un produit qui nous satisfait est une double satisfaction pour l’utilisateur et pour le concepteur.

4.1. Pourquoi achète-t-on un CD? Parce que la plupart du temps il nous a été possible d’en entendre des extraits à la radio, ou chez des amis, ou à la télévision (si on appartient à la catégorie «personne possédant une ou plusieurs télévisions»). Quelquefois même parce qu’il nous a été donné de l’entendre intégralement à plusieurs reprises, et donc qu’un certain plaisir (lié à une accoutumance, sans doute) nous décide à dépenser 120 f en musique plutôt qu’en produits de première nécessité (si tant est que la nécessité soit nécessaire). Quelquefois parce que nous connaissons déjà cette musique par coeur et qu’elle fait partie pour nous des produits de première nécessité: les quatre dernières symphonies de Mozart par Bruno Walter, ou Aoxomoxoa du Grateful Dead.

4.2. Pourquoi ne pourrait-on pas lire les livres intégralement avant de les acheter? Parce qu’un livre, une fois lu, perd tout intérêt? - Qui dit cela? Parce que les éditeurs ont intérêt à ce qu’on ne sache pas à l’avance à quel point ce livre est sans intérêt? - Ce doit être le cas quelquefois. Stallman («Copyright: Le public doit avoir le dernier mot») a raison de dire que le fait de lire un livre en bibliothèque n’est pas une vente perdue pour l’éditeur. Ce n’est que la perte de quelque chose qui aurait pu ne jamais se produire, la seule perte d’une vente en puissance. À ce titre, toute vente non réalisée est une vente perdue pour l’éditeur:-((.Par ailleurs, ne vous est-il jamais arrivé d’acheter un livre que vous avez déjà lu, ou même d’acheter un livre dont vous savez pertinement que vous n’en commencerez pas la lecture avant plusieurs années, vous contentant - avec délice - de la simple présence silencieuse de son dos dans votre bibliothèque?

4.3. Permettre aux lecteurs de lire intégralement un livre avant de l’acheter présente finalement quelques avantages: 1. Les livres d’un jour, qui empoisonnent le marché, encombrent les librairies, monopolisent les médias, s’accompagnent de gros à valoir versés à des pseudo-auteurs, etc., n’auraient plus de raison d’être ni sur les tables des librairies, ni dans les bibliothèques. On les consulterait sur le Net et, avant même d’en avoir fini la lecture, l’actualité - qui focalise l’attention des lecteurs - serait déjà passée à autre chose (et nous avec) . 2. Les faux-livres seraient plus facilement démasqués. Les livres qui pullulent de nos jours et qui tiennent sur 3 pages format A4, gonflées pour faire 70 pages vendues 10, 20, 30 ou 40 francs tourneraient sept fois leur encre sous leur jaquette avant de passer au brochage . 3. Le malentendu propre à toute vente dépassant - pour être optimiste - 5000 exemplaires, aurait tendance à s’atténuer.

5. Le principe de la forme la plus communautaire du shareware (envoyer 10, 20, 50, 100 F au concepteur d’un logiciel disponible librement sur le Net, parce qu’à l’usage il vous semble de bonne facture et mérite une rétribution) a bien du mal à s’imposer.  ➞22. Selon la définition du «Jargon français», le shareware est un logiciel que l’on est tenu d’acheter au bout d’un certain temps d’utilisation. Mais c’est à une autre définition que nous nous rapportons ici, qui laisse à l’utilisateur entière liberté de faire un don ou de ne pas le faire. Sans doute à cause d’un problème de mentalité, mais également, comme le souligne Barlow («Vendre du vin sans les bouteilles»), parce que le système de paiement reste encore peu sûr et peu commode. (On hésite toujours à envoyer son numéro de Carte bleue, et quelquefois on n’a pas de Carte bleue, même si cette éventualité sera bientôt passible d’une amende [payable par Carte bleue].)

D’autre part, le logiciel, une fois téléchargé, se suffit à lui-même. Sa ’forme’ virtuelle est satisfaisante. Dans le cas du livre (mais également de la musique [voir Samudrala]), la question se pose différemment. Une fois téléchargé, le livre est tributaire de votre écran, de votre imprimante (si vous voulez le lire sur papier), tributaire de votre habileté à agraffer les pages, à les relier, tributaire de votre capacité à classer, répertorier, ranger, ordonner les liasses,  ➞33. Il faudra reposer la question avec la commercialisation du e-book et de ses équivalents. Mais les résultats ne sont pas encore probants (Cytale, Rocket, etc.), et même drôlement décevants par rapport au battage. De plus la plupart des magazines qui montrent le e-book le plus souvent opèrent un photo-montage en plaçant une page papier sur un écran e-book. Ils appellent ça l’«information» etc. À y regarder de près, tous ces efforts (en temps et en matériel) vous coûtent un tout petit peu moins cher que ce que vous aurait coûté l’achat d’un livre dans une librairie - avec en moins, toutefois, un certain plaisir - qui le niera? - du papier, de l’objet, de la manipulation en toutes circonstances (chaise, lit, métro, téléphérique, avion, diligence, sous-marin...) et d’un petit tour dehors pour se rafraîchir les idées. (Ça fait combien d’heures que vous êtes devant cet écran?)

6. Le livre shareware, que nous nommerons dorénavant «Lyber»,  ➞44. LYBER: n.m. XXIe, construit à partir du mot latin liber qui signifie à la fois: libre, livre, enfant, vin. [C’est également le nom d’une divinité assimilée à Dionysos, dont la fête (Liberalia) est fixée au 17 mars (date de parution en librairie du livre Libres enfants du savoir numérique) et qui a la particularité de ne pas avoir de temple propre!]. Le y signale l’appartenance du concept à l’univers Cyberal. L’anglais, toutefois, préférera le mot «Frook», contraction de «Free-book»: livre libre. Un synonyme de LYBER, «Liberivre», est apparu simultanément dans quelques documents virtuels au début de l’année 2000 et insistait sur l’ivresse que provoqua un tel concept sur ses concepteurs mêmes, mais il fut vite abandonné. (méfiez-vous des contrefaçons!) se présente sous cette forme.

6.1. Disponibilité gratuite sur le Net du texte dans son intégralité.

6.2. Invitation à celui qui le lit, ou le télécharge, à en acheter un exemplaire pour lui ou pour ses ami(e)s, si le livre lui a plu. (On n’achèterait plus seulement pour soi, mais le plus souvent pour un(e) ’autre’; non plus seulement pour ’savoir’, mais pour faire partager son savoir...)

6.3. Possibilité de signaler l’adresse du libraire le plus proche du domicile du lecteur où ce lyber risque d’être disponible. (C’est déjà le principe de la bibliothèque, avec, en plus, un effet de retour vers l’auteur, l’éditeur, le libraire [n’est-ce pas aussi une solution à proposer aux belligérents du conflit sur le prêt payant en bibliothèque? N’est-il pas temps de considérer le lecteur non plus comme un simple consommateur de produits culturels nous permettant de faire marcher nos petites boutiques bancales, mais de lui proposer un pacte en vue de la constitution d’une «communauté de bienveillants»? Un peu tôt — me souffle-t-on. Soit. Nous patienterons dans la salle d’attente de tous nos désespoirs!])

6.4. Possibilité laissée aux lecteurs d’intervenir en commentaires sur le texte en ligne, avec la création de fichiers complémentaires consultables.L’auteur pourrait également tenir compte de ces remarques pour d’éventuelles mises à jour de son texte.  ➞ 55. La disponibilité du code-source pour un livre est de peu d’intérêt, sauf dans le cas des plagiats où il serait bon que les auteurs joignent un fichier LISEZMOI à leur texte en disant: «J’ai piqué intégralement cette phrase à Marcel Proust, cette autre à Thucydide, cette autre encore à Alain Minc qui la tenait de Patrick Rödel, ou à Sylvie Germain qui la tenait de Patricia Farazzi - c’est vrai que c’est dur d’être célèbre et en plus de devoir écrire un livre tout seul dans le noir tous les ans -, etc. (Il est à craindre que certains fichiers LISEZMOI soient quelquefois trop lourds à ouvrir avec Teachtext, ou même à télécharger sur un disque dur de 4 Go, mais on peut prévoir des Zips de 25 Go pour les fichiers LISEZMOI de Jacques Attali). De la même manière, un lyber de tel universitaire spécialiste d’Habermas pourrait faire l’objet d’un commentaire d’Habermas lui-même, du genre: «Je crains, cher collègue, que vous n’ayez absolument rien compris à ce que j’ai écrit.» (On regrettera simplement de ne pas pouvoir encore communiquer par e-mail avec l’au-delà.)

7. Conditions de réalisation: 1. Un public responsabilisé. 2. Des éditeurs sûrs de leur production (et de leur public). 3. Un réseau Internet résolument non commercial. 4. Un réseau libraire ouvert à l’Internet (des possibilités de lire les lybers sur des bornes dans les librairies quand ils ne sont pas en stock - et une possibilité de commander le lyber consulté par l’intermédiaire de ces bornes - c’est déjà le principe du rayon, n’est-ce pas?) (1, 2, 3 et 4 ne constituent pas un axe chronologique horizontal. Ces «événements» peuvent intervenir dans le désordre, ou selon l’axe vertical du temps - comme une impression simultanée de ’déjà vu’. Bien entendu, leur liste n’est pas exhaustive.)

8. Quelques conséquences immédiates, moins immédiates ou improbables: 1. Liens reserrés entre les lecteurs et les auteurs et/ou les éditeurs. 2. Faillite à plus ou moins long terme de tous les éditeurs de faux livres (chic!). 3. Rationalisation de la diffusion et de la distribution du lyber. 4. Diminution du rôle des médias littéraires, qui pourraient alors retrouver un statut à part entière (les articles qui consistent à recopier des quatrièmes de couverture et à raconter l’histoire d’un bout à l’autre n’auraient plus lieu d’être). 5. Enrichissement (en fait: non-appauvrissement) du public et des éditeurs de qualité (les éditeurs eux-mêmes appartenant au public [ou alors c’est encore plus grave que ce que je croyais]), et: 6. Appauvrissement (en fait: non-enrichissement) des éditeurs de non-qualité (dans la perspective que le public serait attiré irrésistiblement par la qualité). Puis dans un deuxième temps: 7. Réduction des échanges monétaires et donc de la masse monétaire nécessaire à l’équilibre d’une communauté - ce qui nous renvoie au point I.3 supra: «Appauvrissement des pays riches», provoquant, par effet de vases communicants, un enrichissement relatif des pays pauvres. Enfin et bien plus tard: 8. Révolution économique sur l’ensemble de la planète aboutissant à la disparition de l’argent (passage de l’économie de marché à l’économie du don). «Quand nous aurons remporté la victoire à l’échelle mondiale - disait Lénine -, je pense que nous édifierons dans les rues des principales villes du monde des pissotières en or.» ➞66. En attendant nous payons deux francs à Jean-Claude Decaux, en risquant notre vie!

9. Le calendrier sera établi en fonction des modes corrélatif ou impératif, tels qu’ils sont définis par le philosophe italien Carlo Michelstaedter dans ses Appendices critiques à la persuasion et la rhétorique (tr. fr. l’éclat, 1994, pp. 11-12). - Il est recommandé ici de ralentir considérablement le rythme de lecture silencieuse ou de passer en lecture à haute voix -.

Soit:

«I. Mode corrélatif. Deux réalités conjointes sont actuelles réciproquement l’une dans l’autre:

1° "Il le fera lorsque tu le feras": ... Les deux réalités prennent appui l’une sur l’autre, telle une poutre portant sur une autre poutre, laquelle lui sert d’appui dans leur chute commune, de sorte que l’une et l’autre se soutiennent à mesure qu’elles tombent.

2° "Si tu le faisais, il le ferait." ... chacune dépend de l’impuissance de l’autre.

3° "Si tu l’avais fait, il l’aurait fait." Il s’agit du même cas, à nouveau au passé, si bien qu’en résulte l’irréalité réciproquement déterminée.»

Ce qui revient à poser la question: «Qui commence?»

Soit:

«II. Mode impératif: (qui n’est pas un mode).

Il ne s’agit pas d’une réalité intentionnelle, mais de la vie. C’est l’intention qui vit elle-même actuellement [...] elle est réelle autant qu’est réel le Sujet, car comme lui, précisément, elle n’est pas finie dans le présent, mais elle est actuelle en tant que volonté d’une chose. C’est alors le Sujet qui envahit avec sa propre vie le royaume de ses propres phrases: il ne fait pas de phrases, mais il vit.»

Laissant le corrélatif aux indécis, nous optons résolument, avec Michelstaedter, pour le second mode. «Et vive l’impératif!»

C’est pourquoi à compter du 17 mars 2000 (fête des Liberalia, où les libres enfants du savoir numérique revêtiront pour la première fois la toga virilis  ➞77. Voir Ovide, Fastes, 3, 771.), ce lyber sera intégralement et gratuitement disponible sur le site http://www.freescape.eu.org/,  ➞88. En fait il ne l’est plus, pour des raisons que nous n’arrivons pas trop à expliquer... on mène l’enquête (février 2015) et l’éditeur s’engage à mettre, dans un délai raisonnable et aux conditions énoncées ci-dessus, la quasi totalité de son catalogue sur le site (voir liste auteurs et titres).

10. «Liberté, allant chercher au loin, qui est si précieuse, comme le sait celui qui, pour elle, renonce à sa propre vie.» Dante, Divine Comédie, II 1 71-72.

Source

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le 02-03-2015Collectif Mauvaise troupe Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle

Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune 21e siècle Collectif Mauvaise troupe

Source: constellations.boum.org
Disponible ici

Constellations, c’est d’abord un livre publié aux éditions de l’éclat, qui raconte par petites touches une quinzaine d’années de vie et de lutte, ce qu’on a appelé des trajectoires révolutionnaires. C’est aussi ce site, qui publie en version lyber les textes du livre. Nous souhaitons prolonger l’aventure en l’ouvrant à d’autres récits et documents, et le site accueillera bientôt une rubrique "l’histoire continue".

 ➞Un compte rendu de Frédéric Thomas

Cet ouvrage porte bien son nom. Constellations d’expériences, de parcours, de récits, qui forment – des manifestations anti-CPE à celles de Notre-Dame-des-Landes, en passant par le Sabot (p. 85 et suivantes), les Tanneries à Dijon (p. 534 et suivantes), le plateau de Millevaches (p. 658 et suivantes), etc. – comme un premier état des lieux des luttes en France en ce nouveau millénaire. Tout autant que la richesse des expériences, ces récits se démarquent par leur lucidité, l’honnêteté et la pertinence d’une parole à même de revenir sur l’action, d’avoir prise – ne fut-ce que partiellement – sur elle. Sans pour autant perdre la naïveté à la base, cet «appel d’air» (p. 36), qui est moins limite qu’élan.

Si ces pages se concentrent sur le territoire français, elles débordent cependant les frontières de l’Hexagone ; invitation aux récits de voyages, de la Palestine (p. 63-68) à l’Argentine, du Mexique à l’Espagne – avec un entretien passionnant avec deux militants catalans sur l’occupation massive par le mouvement du 15 M de la Plaça Catalunya à Barcelone (p. 566 et suivantes, p. 668 et suivantes) –, de la Grande-Bretagne (dont l’expérience de Reclaim the streets!, citée dans de nombreux témoignages, aurait mérité une analyse spécifique, tant son mode d’intervention était original et a influencé certaines manifestations en France) à l’Italie – où résonne encore l’écho des mouvements autonomes des années 1970 –, en passant par la Belgique (où le texte à propos de la revue L’Homme au foyer, pour intéressant et autocritique qu’il soit, n’est guère représentatif, et passe à côté d’une série de mouvements belges autrement attrayants). Dommage – dommage et étonnant – cependant qu’il n’y ait rien sur la Grèce… Mais le voyage peut se montrer plus circonscrit ou intimiste, comme le donne à lire le récit très vivant et également riche du Collectif femmes à Grenoble (p. 626-642), ou prendre l’allure des premières pages d’un bon polar (p. 655-656).

De manière générale, ce «livre d’histoires» (p. 11), écrit à plusieurs mains, s’organise autour d’une série de dispositifs d’écriture: chœur, dessins, photos, cartes, reproduction d’affiches et de tracts… Soit une mise en récit, qui est également et tout à la fois une critique, une interrogation et une expérimentation de la narration (p. 253). L’enjeu étant que celle-ci ne consacre pas la dépolitisation ; attentive qu’elle doit être non seulement à extirper une mémoire, mais aussi à dire les possibles que ces histoires recèlent (p. 13). D’autres expériences de récits sont d’ailleurs explicitement explorées – notamment le récit des luttes de l’autonomie italienne des années 1970, les revues CQFD, Z, les sites internet Article 11 et Rebellyon (p. 502 et suivantes) – et un site internet reprend les textes de cet ouvrage, appelant à ce que d’autres contributions viennent prolonger la réflexion: www.lyber-eclat.net/lyber/lybertxt.html.

Le livre questionne aussi bien certaines figures de ces mouvements – celles de l’altermondialiste (dont les auteurs situent le mouvement comme un point de départ (p. 50), indépendamment de ses limites et faiblesses, bien repérées ici), du casseur, du hacker (p. 475) ou du sans-papier (p. 592), pour ne prendre que ces exemples –, que des pratiques – la violence et la non-violence, le blocage, le sabotage, l’occupation prolongée de l’espace, «l’après» (p. 672)… – et, enfin, ce qu’Erri de Luca nomme «un communisme du quotidien» (p. 265). Soit des questions effectives, qui sont au cœur d’une micropolitique des groupes (David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, Lonrai, 2011, Les prairies ordinaires – chroniqué sur notre site) et qui, trop longtemps, ont été dédaignées au profit d’interrogations plus «stratégiques», alors même qu’elles représentent largement ce qui fait vivre – ou mourir – un groupe: «la question de mise en commun de l’argent» (p. 37) ; le fonctionnement «à l’affectif» (p. 31) ; les espaces non-mixtes (p. 524) ; le rapport à la légalité ; le savoir-faire ; la transmission des savoirs et les médias ; la caisse de solidarité ; la question de l’égalité ; le prix libre et la gratuité ; les «dispositions éthiques» (p. 493)…

Si le collectif à l’origine de cet essai ne prétend pas à l’exhaustivité et affirme ses choix, certaines zones d’ombre ou absences méritent cependant d’être interrogées pour ce qu’elles donnent à entendre. Les luttes ouvrières sont brièvement évoquées, au regard d’un rendez-vous manqué ou de deux mondes qui se croisent, au regard également d’un texte dense et pertinent, extrait du journal Rebetiko, reproduit ici (p. 548 et suivantes). Elles semblent dans le même temps lointaines et maintenues à distance (j’y reviendrai). La coopérative de Longo Maï est à peine évoquée, mais, surtout, rien sur l’explosion des banlieues en 2005, ni sur le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB). Quand on sait l’impact – réel et symbolique, positif ou négatif – que les manifestations des banlieues revêtent pour les mouvements sociaux en France, les fantasmes et divisions qu’elles suscitent, ce n’est guère compréhensible.

Si l’approche par constellations s’avère opérante, elle devrait s’accompagner d’une réflexion sur les cristallisations. Cristallisations de moments, de luttes, de mémoire, dans la mesure où la fluidité des passages des luttes dans l’espace, sur une quinzaine d’années, se double de blocages, d’oublis et de fixations dans la transmission de ces luttes dans le temps. Ainsi, le découpage chronologique, abstrait, accentue la coupure avec les mouvements précédant l’entrée dans le XXIe siècle, alors même qu’une partie de ceux-ci y ont laissé des traces ou l’ont débordé. Mais plus largement, c’est la question même de la transmission, de la mémoire qui pose problème – d’ailleurs abordé à travers les luttes en Italie dans les années 1970: «cet état d’orphelins d’un passé de conflits, de ruptures» (p. 201). Cristallisations donc d’une mémoire rompue, d’un passé dont on rend compte surtout, sinon uniquement, en négatif (p. 665), et qui, en retour, cloisonne le présent, le sature. D’où parfois la difficulté de penser la situation présente, dans sa nouveauté, mais aussi son héritage. Ainsi, à l’affirmation «le pouvoir n’est pas concentré mais diffus» (p. 385), peut être rétorqué qu’aujourd’hui, le pouvoir est dans le même temps concentré et diffus. De même, la réflexion sur la mise en récit (p. 305) gagnerait à mieux situer celle – épique – dans laquelle s’étaient largement coulées les luttes du court XXe siècle. La nouveauté et la rupture avec le passé ne cessent d’être affirmés, risquant de décourager un questionnement sur ce qui s’est perdu, et sur la part de ce qui s’est perdu et devrait être sauvé, pour reprendre la formulation de Walter Benjamin.

Les traditions et l’histoire paraissent trop souvent comme des affaires réglées. Elles risquent de plus de prendre la forme de fétiches, d’épouvantails, qui justifient qu’on s’en détourne, pour confirmer la nouveauté des pratiques actuelles. L’impression qui ressort alors de plusieurs récits est un décalage dans la justification de modes d’organisation et de manifestations, en fonction de la volonté de ne pas céder à ce qui est perçu comme les erreurs et errements des luttes communistes du passé: ouvriérisme, autoritarisme, cloisonnement nette entre vie privée et vie publique, croyance à un Sens de l’histoire, etc. Décalage, car nous ne sommes pas en 1971, mais en 2014, que les luttes d’aujourd’hui ne sont pas sous l’hégémonie d’une lecture orthodoxe de Marx et de Lénine, et, enfin, que l’hypothèse d’un bâton, d’une tendance tordue démesurément dans l’autre sens, mérite d’être posée – d’autant plus, que cette insistance sur les dangers du centralisme, du militantisme, etc. occulte ce risque. Ainsi, actuellement, le risque majeur ne serait-il pas plutôt de rejeter en bloc, au lieu de se réapproprier (et de les détourner), les questions d’organisation, d’institutionnalisation, de pouvoir…, telles qu’elles ont été mises en œuvre et expérimentées dans le passé, par les mouvements ouvriers, de femmes, anticolonialistes, etc.? Et, en contrepoint, d’exagérer tout ce qui fait rupture, en sous-estimant ce qui fait lien? Le pari peut être fait que nous gagnerions à dessiner également les constellations d’une époque à l’autre.

Constellations approche cette «part d’informulable» des mouvements (p. 606) dont parle l’un des récits. Il ouvre des voies, dessine des cartes, explore des chemins et, surtout, donne envie de poursuivre et la réflexion et la lutte.

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le 27-01-2015Steven Jezo-Vannier Contre-culture(s), des Anonymous à Prométhée

Contre-culture(s), des Anonymous à Prométhée Steven Jezo-Vannier

Qu’y a-t-il de commun entre les Amish, les Ranters et Barbe Noire? Entre les hippies, les beatniks et les communards du XIXe? Entre les indignés, les hackers, ces nouveaux pirates de la cyberculture, et Prométhée? C’est ce que cet ouvrage se propose de vous expliquer.
Contre-culture(s) dépeint une histoire originale des dissidences à partir des années deux mille et en remontant jusqu’à l’antiquité grecque, au seuil de notre civilisation judéo-chrétienne. Si le terme de «contre-culture» a été théorisé dans un cadre très précis, la contestation tous azimuts des turbulentes années soixante, l’auteur a voulu remonter le temps pour écouter les voix dissidentes qui se sont fait entendre, fouiller les microsociétés qui ont tenté de se pérenniser en marge de l’ordre établi.
Vaste panorama historique des tentatives de rébellion et de réalisation d’utopies, Contre-culture(s), des Anonymous à Prométhée permet de remonter la riche lignée de la logique contestataire, d’en dresser une sorte de généalogie, de rétablir la voix des vaincus.
C’est un peu une histoire populaire de la contestation, à rebours de l’ordre chronologique et des canons établis.

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le 27-01-2015Christophe Bourseiller & Olivier Penot-Lacassagne Contre-culture

Contre-culture Christophe Bourseiller & Olivier Penot-Lacassagne

Qu’est-ce qu’une contre-culture? Comment interpréter le sens général des contestations et des ruptures culturelles de la seconde moitié du XXe siècle? Comment reconstituer ces tendances et ces styles d’expression qui, dès les années 1950, ont bouleversé les mentalités?

Les discours sur la notion de culture, sur les altérations qu’elle subit, sur la diversité des influences qui la transforment, abondent ; mais ces discours font peu de place à la notion de contre-culture.

Il est pourtant impossible d’en ignorer les innombrables expressions: Beat Generation, pop philosophie, rock culture, révolution psychédélique, mouvement punk, new wave, black metal…

En insistant sur la richesse et l’éclectisme de ces manifestations, cet ouvrage montre que les contre-cultures entendent porter la révolution dans la vie quotidienne.

Une réflexion novatrice sur un phénomène pluriel, porté par le désir d’une transformation radicale de la société.

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le 27-01-2015Ernesto Oroza Rikimbili, une étude sur la désobéissance technologique

Rikimbili, une étude sur la désobéissance technologique Ernesto Oroza

«Quand nous acceptons le critère bourgeois qui sanctionne la nécessité comme indigne et celui qui exprime ses besoins comme faible et vulgaire, nous participons à la réduction systématique de la créativité et de la liberté qui pourrait se traduire dans la culture contemporaine.» Ernesto Oroza

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le 20-01-2015Bernard Stiegler Du design comme sculpture sociale

Du design comme sculpture sociale Bernard Stiegler

Nouvelle association dans les desseins du design

Je crois qu’il faut faire de la question du design une affaire d’économie politique, et que celle-ci doit être pensée comme «sculpture sociale» – au sens que Joseph Beuys donnait à cette expression. La question du design, ainsi interrogé comme organisation de l’économie politique, c’est la question de ce que, reprenant et transformant un concept de Gilbert Simondon, j’appellerai les milieux as-sociés.

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le 20-12-2014Stdin Écrire le design. Vers une culture du code

Écrire le design. Vers une culture du code Stdin

Créées, manipulées et stockées informatiquement, les productions imprimées sont avant tout numériques. Les logiciels dominants dissimulent aujourd’hui encore cette nature par l’émulation des méthodes traditionnelles de création. L’utilisation de la programmation, méthode privilégiée de création et de manipulation d’objets numériques, semble toutefois gagner l’intérêt des designers graphiques. Les projets présentés ici, dessinant différentes tendances, questionnent l’articulation entre le design graphique et la programmation. Le code sert-il uniquement à supprimer les redondances? Comment dépasser l’attrait purement esthétique de la machine pour se forger un regard critique sur le code et ses effets?

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le 17-12-2014Vincent Perrottet Partager le regard

Partager le regard Vincent Perrottet

Ce texte a été initialemment posté sur www.partager-le-regard.info.

Plus que jamais et de façon croissante, nous évoluons dans des sociétés qui façonnent nos consciences par les images.

Chaque personne vivant dans l’espace urbain est confrontée quotidiennement à des centaines de messages visuels, informations commerciales ou de services publics qui communiquent sur leurs actes.

Ces images graphiques imprimées ou projetées occupent les trottoirs des villes, les quais et les couloirs des transports collectifs, les emballages, les pages des journaux, des magazines et des sites web. Les vêtements et les bâtiments s’en couvrent ainsi que bon nombre de véhicules.

L’espace public, et avec lui l’espace intime de chacun qui ne peut ignorer cette propagation, n’appartient plus à ceux et à celles qui l’habitent mais à ceux qui l’exploitent sans vergogne. Pire encore, le pouvoir sanctionne les détournements, graffitis, et autres formes inoffensives de résistance aux injonctions qui nous sont imposées par ceux qui se sont arrogé le droit de vendre l’espace commun.

Il est stupéfiant que ces millions de messages visuels imposés à nos yeux et à notre intelligence ne suscitent aucun commentaire, aucune critique cultivée, comme s’ils n’existaient pas, comme si cela ne nous concernait en rien. Le regard que nous portons individuellement et collectivement sur cette production visuelle colossale n’intéresserait-il personne?

Pourtant les enjeux liés à la production de sens par l’image sont gigantesques et concernent le monde dans son ensemble.

La représentation des personnes, des objets, des espaces et de la relation des uns entre les autres, l’expression des sentiments humains, du plaisir, de la souffrance et de l’indifférence, de l’organisation politique et économique des sociétés, donnent normalement à ceux qui en ont la charge, une responsabilité qui ne peut pas se situer hors des débats, ni fonctionner dans une opacité rendant possibles tous les abus.

Dans un monde se donnant à comprendre en grande partie par l’exercice du regard, ceux qui décident des images prennent un pouvoir qui devient totalitaire s’il n’est pas questionné démocratiquement.

Mais comment cultiver le regard de façon à le rendre ouvert, critique et citoyen plutôt que soumis et condamné à ce flot incessant d’ordres, d’injonctions et de messages infantilisants destinés «à faire rêver» comme le vend le monde publicitaire, premier producteur d’images?

Les journalistes de la presse imprimée ou audiovisuelle se sont résignés depuis longtemps à accepter que leur outil d’expression soit soumis à la publicité et au chantage économique qu’elle exerce dès qu’on en vient à critiquer ses chefs, leurs clients ou leurs méthodes. Ils ont ce faisant perdu le crédit démocratique dont ils jouissaient, et n’ont pas à aller chercher bien loin les explications de la défiance que leur portent aujourd’hui ceux qu’ils prétendent informer. Ils se doivent de faire une belle révolution intellectuelle et essayer de comprendre le rôle de toutes les images dans les lieux où ils agissent.

L’état, son administration et les représentants élus du peuple ne se sont jamais engagés dans une véritable politique d’éducation du regard, aussi bien à l’école de la République que dans l’élaboration d’outils culturels qui proposeraient à tous une connaissance de l’histoire, des pratiques et des formes graphiques. Dans ce domaine, les quelques personnes qui y réfléchissent et travaillent à partager leurs connaissances et savoirs-faire ne trouvent aucun espace où s’exprimer, ni les moyens de la mise en œuvre de cette culture démocratique pourtant si cruciale.

L’absence sur le territoire français de lieux dédiés à l’activité graphique rend impossible une véritable connaissance de ses formes, de son patrimoine et de son histoire.

Les grandes institutions nationales que sont le Centre Georges Pompidou et le Musée des arts décoratifs ont pratiquement failli à leur mission de culture du design qui leur était pourtant dévolue à l’origine. La Bibliothèque nationale de France qui fait un travail de collecte grâce à quelques personnes passionnées, conserve, sans pouvoir les montrer, des chefs d’œuvre de l’art graphique. Celles et ceux qui connaissent le champ de l’expression du graphisme savent que de grands créateurs construisent des formes exceptionnelles. Ils essaient d’en faire profiter le plus grand nombre sans presque jamais y parvenir.

Les rares manifestations qui s’emploient à faire émerger une culture du design des images ( le Festival de Chaumont, le Mois du graphisme d’échirolles, Une Saison Graphique au Havre, Graphisme dans la rue à Fontenay-sous-Bois, Les Rencontres de Lure... ) manquent cruellement de moyens, même si les municipalités qui les ont vues naître les subventionnent à la hauteur de ce qu’elles estiment pouvoir faire, mais que l’état néglige si l’on considère ce qu’il donne avec une grande parcimonie.

Il existe en France un nombre important d’espaces d’exposition, de conservation et de recherche pour les arts plastiques et l’art contemporain, mais ceux-ci n’ouvrent pas leurs yeux et encore moins leurs portes à une expression qu’ils semblent considérer comme mineure. S’ils ont compris qu’il existe chez les cinéastes, les photographes, les architectes et les designers d’objets de grands créateurs dont le travail est montré en exemple de ce que doit être la qualité proposée aux citoyens, ils peinent à accepter cela du design graphique.

Que pensent-ils de nos prédécesseurs ( Lautrec, Cassandre, Rodtchenko, Heartfield, Müller-Brockmann, Savignac, Rand, Tomaszewski et tant d’autres ) dont les travaux occupent pourtant les cimaises de grands musées dans le monde?

Le fait que ces institutions culturelles soient elles-mêmes dans la position de commanditaire pour la mise en forme de la communication de leurs informations, associé à la manière qu’elles ont le plus souvent de traiter les graphistes en prestataires de services, ne facilitent pas la reconnaissance de cet art.

Alors comment considérer la faiblesse formelle et la vacuité intellectuelle de l’immense majorité des images imposées à notre regard dans les espaces publics et privés?

Faute de lieux cultivant le goût des français, seules s’inscrivent dans la mémoire collective les images exposées dans l’espace public, presque jamais regardées et encore moins lues et décodées, mais qui, par la puissance de leur nombre, remplissent parfaitement leur mission de normalisation du regard par le bas : la transformation du citoyen en consommateur. Ces messages visuels condescendants et sexistes, qui n’informent jamais sur la réalité des produits ou des services qu’ils proposent, sont conçus par des agences de publicité et de communication dont le principal objectif n’est pas de réaliser des formes qui intéresseraient, en les éclairant, celles et ceux qui les regardent, mais de faire un chiffre d’affaires à la hauteur de ceux qui les emploient. En manipulant les affects et en simplifiant les messages, pour une supposée lisibilité ou clarté de la communication, ils deviennent un outil de propagande très efficace pour une société qui joue les individus les uns contre les autres dans l’obsession consumériste depuis les années 80. Le personnel politique et l’administration française pilotés par des conseils en communication en ont adopté les formes visuelles et la terminologie. La médiocrité du débat démocratique que politiciens et chroniqueurs déplorent ces temps-ci n’est que le miroir des formules simplistes et des recettes caricaturales de leurs conseillers.

Concurrence, compétition et compétitivité se substituent aux valeurs de la République que la publicité raille sans jamais n’être contredite.

Un système délétère s’est insinué dans la commande publique nationale, régionale et institutionnelle et rend presque impossible la production de signes ou de messages visuels de qualité, alors qu’elle devrait être exemplaire et que beaucoup de créateurs ont le désir de l’accompagner de leurs connaissances et de leur talent.

Depuis quelques années, sont apparus dans l’organigramme de ces institutions des responsables de la communication qui ont la charge de penser et d’organiser les informations de leur structure en direction des publics. Ils doivent gérer la relation avec les créateurs de formes, décider de l’économie des projets et de leur diffusion.

Ces personnes sont la plupart du temps incompétentes à remplir valablement leur mission. Elles sont sans formation liée au design en général et encore moins aux formes graphiques. Elles n’ont aucune connaissance quant à l’économie sociale des ateliers de création et peu de maîtrise des sciences humaines et sociales (sociologie, sémantique, sémiologie...) qui sont les sources avérées du design, indispensables pour penser et construire les formes.

Cette incompétence a pour effet de produire des consultations surréalistes où l’on demande aux studios de graphisme, systématiquement mis en compétition, de travailler des jours durant pour concevoir et réaliser des visuels sans être rémunérés ou ridiculement. De demander plusieurs solutions au créateur, alors que ce qui fonde la capacité de créer, c’est la capacité de faire des choix conceptuels et formels originaux, pas de faire semblant de donner le choix à des personnes qui sont rarement qualifiées pour juger de la qualité d’une œuvre graphique.

Alors qu’ils ont la charge de guider leurs institutions par leur expertise (quand ils en ont une) et d’expliquer à leurs supérieurs les choix qu’ils font, ces responsables de la communication se soumettent presque toujours à l’avis non cultivé de leurs chefs. Responsabilité et communication se conjuguent mal à l’endroit du pouvoir.

La servilité convoquant l’arrogance, il faut les écouter nous dire les goûts des publics dont ils ne savent souvent rien faire d’autre que de les compter.

Comment dire l’immense circonspection des graphistes face à un responsable de la communication qui tient leur sort entre son infinie servitude et la puissance que lui confère sa place.

Les directions des institutions devraient se défier de celui qui donne toujours raison à ses supérieurs. En démocratie, la hiérarchie n’implique pas la soumission. Un responsable ne l’est que si on lui en confie le pouvoir, sinon il ne vaut rien.

Ici, nous tenons immédiatement à remercier celles et ceux qui, dignes de leur poste de responsabilité, permettent à la création graphique de proposer des informations claires dans des images remarquables. Ils se reconnaîtront et leurs structures avec.

À l’endroit de la création, ce ne sont pas les compétiteurs qui font avancer la relation entre les formes visuelles et le regard, mais ceux qui connaissent, pensent et pratiquent les formes. Les compétiteurs «gagnent» des marchés et des budgets mais perdent, dans l’énergie qu’ils y mettent, l’essentiel de leur disposition à créer, à toucher et réfléchir l’autre.

Pour une bonne relation entre la création et ceux qu’elle accompagne, il faut que chacun s’y retrouve. Le créateur doit faire son travail du mieux possible et le commanditaire, dont l’information apparaît publiquement, être fier de l’image qu’il donne aux autres.

Les affiches et publications exemplaires, que seuls les bons musées commencent à collectionner et à placer dans la perspective de tous les arts, le sont grâce à l’institution qui les a commanditées et à ceux qui les ont portées.

Réconcilier les citoyens avec les institutions peut se faire en repensant la façon dont les pouvoirs publics communiquent visuellement envers ceux qui les ont élus et les financent.

Prendre – par les images qu’on lui adresse – le peuple français pour un marché de consommateurs, c’est le réduire à la longue au grégarisme. Ne plus nous penser en citoyens responsables et solidaires les uns des autres, c’est générer les rivalités mortifères qui nous déshumanisent.

 ➞Le graphiste ( ou designer graphique ) est un généraliste de la mise en forme visuelle, il dessine «à dessein» - souvent dans le cadre d’une commande - les différents éléments graphiques d’un processus de communication.*

 ➞Aujourd’hui la plupart des créateurs graphiques ont étudié cinq années après le baccalauréat dans des écoles supérieures d’art et de design, certaines sous tutelle du Ministère de la culture, et ont le plus souvent perfectionné leur formation dans des stages en ateliers ou agences de design en France et à l’étranger.

 ➞Le temps qu’il faut ensuite pour que la production de ces créateurs se singularise, que leur écriture soit reconnaissable parce qu’incarnée, est un temps long. Ce sont dix années (exceptionnellement moins) de travail passionné, formel et intellectuel qui forgent l’indépendance d’esprit et la liberté nécessaire à toute création.

 ➞* définition donnée par une assemblée de graphistes en juin 1987 lors des États généraux de la Culture

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le 16-12-2014Anthony Masure Adobe, le créatif au pouvoir

Adobe, le créatif au pouvoir Anthony Masure

Cet article a initialement été publié sur Strabic.

Jean utilise les «solutions» Adobe pour concevoir des présentations où il associe textes et images. Depuis qu’il se sert de ces outils, cela n’a jamais été aussi simple. La pieuvre Adobe Systems (qui a avalé en 2005 son concurrent Macromedia) déploie à intervalles réguliers ses suites créatives qui font d’un simple employé du secteur tertiaire un créatif en puissance.

A l’issue de sa présentation, Jean a été félicité par ses collègues. Ils ont même applaudi!  ➞1Publicité sur Adobe.com, consultée le 7 avril 2011.

Lev Manovich, dans l’ouvrage récemment traduit Le Langage des Nouveaux Médias ➞1Lev Manovich, Le langage des nouveaux médias, Les Presses du Réel, 2010., analyse le mode d’existence contemporain des logiciels sous l’angle d’une «logique de la sélection». Il constate que notre approche des outils de création (et des softwares en général) se fait essentiellement par la «sélection» d’actions à partir de menus prédéfinis.

Adobe a précisément bâti son empire sur cette idée, en ajoutant à chaque itération de ses logiciels des lignes supplémentaires dans les menus. La richesse supposée du programme tient à l’accumulation de choix à sélectionner: toujours plus de lignes et de curseurs déplaçables. Les publicités ciblant les habitués de la marque sont orientées dans ce sens, elles ne font la plupart du temps que lister les nouveaux ajouts de menus. La création serait donc fonction d’une suite de choix à régler dans des listes prédéfinies. Ces présaisies ont pour but d’organiser et de simplifier le cheminement de l’utilisateur, dans un souci d’efficacité.

La création est vue ici comme un processus sans effort et sans résistance.

Adobe entend proposer des «outils familiers» pour les créatifs, destinés à exprimer sans heurts les «idées les plus folles». Le logiciel de création est conçu pour servir de façon satisfaisante le créatif, que l’on pourrait alors considérer comme un usager, c’est-à-dire quelqu’un qui se sert de quelque chose en vue d’obtenir un résultat déterminé. Il attend que son objet puisse réponde de façon précise à ses attentes  ➞2Pierre-Damien Huyghe, conférence Définir l’utile, donnée à l’IFM le 6 avril 2011. Le logiciel lui en donnerait le pouvoir, c’est-à-dire la condition matérielle d’accomplir une action.

Les programmes tels que ceux d’Adobe rendent service quand ils ne s’écartent pas de ce qui était prévu. Ils organisent une «mise à disposition» de la créativité (Pierre-Damien Huyghe). Ils indiquent une disponibilité servile qui font de ces objets nos serviteurs impassibles. L’ordinateur ne se plaint jamais et ne peut pas ne pas servir, sauf dans le cas du bug. Il enclot notre réflexion dans des choix donnés. La dimension de souffrance du travail est évacuée, au profit d’une fluidité «sans écrire de code» (Adobe). Aucune résistance, aucun imprévu ne doit interrompre le flow des créatifs.

Pendant naturel des fonctions automatisées, les sources d’inspirations sont aussi organisées en sélections. Ces aides à la création sont facilement disponibles via des sites accumulatifs (smashing magazine, daily dose of inspiration, designer daily…) Ceux-ci fonctionnent par billets thématiques et rassemblent sur le mode du catalogage une collection de liens sur un même sujet, sans chercher à l’épuiser ou à le problématiser. Les bases (ou images-source) sont indexées de plus en plus finement pour faciliter la recherche via des moteurs généralistes. S’opère ici une économie de la radicalité ou de l’imprévu par la recherche d’un consensus sur un même mot-clé (keyword). Il s’agit de donner l’idée au grand public que la création est quelque chose de facile, par la navigation sans effort parmi des galeries d’images lissées.

Dans ce pouvoir nouveau donné aux créatifs se dessine en creux une démocratisation voulue et provoquée par les décideurs. Si le prix du logiciel reste prohibitif pour le grand public, Adobe segmente sa gamme en produits moins chers dit «essentials», tout en laissant faire (voire en favorisant?) le piratage des versions professionnelles pour habituer à s’en servir ceux qui de toute façon ne les auraient jamais achetées. Il en va souvent de même dans les écoles d’art et de design, où aucune alternative n’est envisagée. Cette hégémonie finement contrôlée déplace le pouvoir de l’usager vers l’entreprise de services, qui dicte tous les ans un rythme de renouvellement de son système. Suite à l’émergence de professions identifiées comme le chef de projet, des programmes dédiés (Adobe Version Cue) se chargent désormais d’organiser le savoir-faire organisationnel. Il devient lui-aussi affaire de systèmes parfaitement réglés.

Automatisation des fonctions, travail organisé en «chaîne de production» (Adobe), capitalisation de «l’imagination au pouvoir» de quelques grands groupes… autant de notions qui articulent l’idée d’une production sans accrocs et sans fin, c’est-à-dire une production industrielle. L’organisation croissante au tournant du siècle des systèmes de fabrication a pour but d’achever l’idée d’une réalisation qui irait droit du concept à l’objet. Cette absence de divergence est encouragée et guidée par des méthodes qui deviennent systèmes: taylorisme, fordisme… Ils visent à donner place à chaque outil, étape, personnel de production.

Dans cette prise de pouvoir concentrée autour de la production sans accident, le prolétaire perd l’usage de ses savoir-faire, dont il est dépossédé. L’ouvrier devient usager de son outil de production, parfaitement conçu pour effectuer une action précise. Les gestes et temps de travail ne doivent pas diverger de l’organisation mécanisée des structures productives. Dès 1844, dans les Manuscrits Économiques, puis dans le chapitre 14 du Capital, Marx pose la question de l’aliénation et de la soumission à la machine. S’il n’insiste pas spécifiquement sur le terme de pouvoir, il nous alerte sur l’ordre nécessairement autoritaire de l’industrie pour contenir les risques d’indiscipline des ouvriers.

Le prolétaire est une machine dans son travail, et aucun accomplissement social n’y est possible. Son salaire doit juste lui permettre de subsister dans sa condition ouvrière. Le pouvoir de la manufacture soumet l’ouvrier à un ordre dont il ne peut pas se détourner ou diverger.

Si les «créatifs» sont généralement bien lotis financièrement, une analyse marxiste plus poussée pourrait nous permettre d’envisager des recoupements entre le prolétaire ouvrier et l’assistant de création. Il faudrait alors déplacer les notions d’aliénation et de subsistance vers celles de dépendance et de pensée dans un système prédéfini et difficile à déplacer.

S’il serait abusif de faire des logiciels Adobe des outils purement limitatifs, rien n’indique en eux une volonté d’ouverture vers l’imprévu.

Concurrence inexistante et faiblesse des solutions libres (The Gimp) contribuent à ce monopole problématique, qui fait encourir un danger de formatage des productions (même constat avec l’éditeur 3D Autodesk, avec l’éloignement de la matière en sus). En faisant l’économie de modèles divergents, Adobe organise les modes de travail en réduisant les possibilités à des dispositifs constitués dans des choix de sélections (Lev Manovich).

Le passage du réglage à la sélection (il faudrait développer ce point) est celui de l’ouverture des possibles vers un mode de réflexion borné, automatisé comme les modes scènes des appareils numériques contemporains. Il nous enjoint à appliquer des méthodes créatives réalisables sans effort grâce à des outils dédiés (automatisations, filtres), utilisables servilement via des sélections organisées discrètement.

En faisant du designer un créatif se servant sans effort d’une suite d’outils, Adobe rabat la dimension d’usage sur l’activité artistique. L’iconographie marketing de ses publicités montre des designers et décideurs envisagés sous l’angle de la rentabilité et de l’efficacité. La pensée doit tracer sa route sans écart pour répondre efficacement aux sollicitations de l’économie de la créativité. Mais qu’économisons-nous quand nous raisonnons ainsi?

Est-il pertinent d’envisager l’activité de création comme une économie d’efforts et de modalités?

Il est d’autres voies possibles, qui feraient place au hasard, à la divergence, aux imprévus, et c’est même ce que nous pourrions nommer «design». Les objets serviles nous desservent de nos pratiques. Là où Adobe pense en termes de solutions, le designer créé de la divergence dans des systèmes techniques ou réflexifs. C’est paradoxalement en ouvrant et en se jouant de la résistance de l’idée à la forme que le designer peut construire son autonomie. C’est dans cette nécessaire liberté qu’un pouvoir pourrait s’exercer.

L’outil numérique serait à envisager comme un champ de possibles qui ne serait pas autoritaire et normé (deux notions habituellement liées au pouvoir). Le dispositif, dont Giorgio Agamben (via Foucault) montre «qu’il s’inscrit toujours dans une relation de pouvoir» manifeste sa volonté de clôture dans une utilisation dictée (voire ordonnée) par des modes d’emploi et habitudes culturelles. L’idée d’un «usage correct» du dispositif est caduque car il n’existe pas de bon usage, ou plutôt que faire usage d’un objet n’a à voir qu’avec des conduites qui n’en n’épuisent pas les possibles (Pierre-Damien Huyghe). Il s’agirait donc de faire varier les attendus serviles des objets, qui s’épuisent dans leur fonction. Ce jeu (liberté de mouvement) serait alors une zone de pouvoir possible, qui ne serait plus orientée en vue d’obtenir un effet déterminé.

L’open source (code source libre), sans en faire une lecture naïve de remède anti-autoritaire, serait du côté d’un pouvoir rendu en amont et en aval à l’usager. La conception nécessairement ouverte et partagée du programme implique un pouvoir non concentré, qui met de fait «au pouvoir» les membres de la communauté. Ce pouvoir partagé ne serait pas celui d’une volonté de contrôle mais plutôt un pouvoir décentralisé et diffus. Il existe des degrés d’implication divers dans la conception du programme, qui ne sont pas ceux d’un projet normé et balisé. Même si des roadmaps (feuilles de route) sont nécessaires, des retards et fonctions de dernière minute peuvent apparaître, de même que des forks (fourches) qui sont une bifurcation du programme, redéveloppée par une partie de la communauté des développeurs.

Il y a ici une forme de valorisation qui ne passe pas par des logiques de profit, une économie de la connaissance qui fait de l’usager un contributeur (Bernard Stiegler).

Alors que les logiciels utilitaires épuisent l’attention dans une simple tâche à effectuer, il y a dans les codes sources ouverts l’idée d’une amélioration possible depuis la base. N’importe qui peut faire remonter des idées ou améliorations (il faudrait détailler ces différents degrés possibles d’interventions). Le programme est aisément reconfigurable pour répondre à des localisations (terme qui désigne à la base la traduction) ou contextes précis, qui ne sont pas forcément ceux qui sont le plus économiquement viables. Le pouvoir de changer librement éloigne ce type de programme des notions de système (pas de ligne figée, ni de concepts inamovibles) et de dispositif (pas d’idée de manipulation ou de rapport de force).

Ce passage du logiciel-outil à un champ de possible, cela serait l’appareil. Un appareil s’envisage par sa capacité à ouvrir une disponibilité à partir de réglages (voir l’ouvrage collectif L’art au temps des appareils, sous la direction de Pierre-Damien Huyghe  ➞3Pierre-Damien Huyghe (dir.), L’art au temps des appareils, Éditions l’Harmattan, collection Esthétiques, 2005). Appareiller un dispositif serait donc œuvrer à sa mise en jeu, ce qui dépasse la logique de fonctions sélectionnables pour réactiver une liberté permettant de nous subjectiver. Reste à envisager ce modèle en action, répondre à ces questions en designer. Le «créatif» devra pour un temps encore se satisfaire d’utilitaires. Des productions intéressantes peuvent bien sûr émerger, à condition de prendre ses distances avec le conditionnement technique et marketing. Question d’attitude et de regard, qui passe aussi par un véritable enseignement de ces domaines afin de dépasser les usages pour en faire des pratiques.

À l’issue de sa contribution, Jean a été félicité par ses collègues. Ils ont même amélioré son code source!

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le 16-12-2014R. M. Stallman, S. Williams, C. Masutti RIchard Stallman et la révolution du logiciel libre

RIchard Stallman et la révolution du logiciel libre R. M. Stallman, S. Williams, C. Masutti

«Chaque génération a son philosophe, écrivain ou artiste qui saisit et incarne l’imaginaire du moment. Il arrive que ces philosophes soient reconnus de leur vivant, mais le plus souvent il faut attendre que la patine du temps fasse son effet. Que cette reconnaissance soit immédiate ou différée, une époque est marquée par ces hommes qui expriment leurs idéaux, dans les murmures d’un poème ou dans le grondement d’un mouvement politique. Notre génération a un philosophe. Ce n’est ni un artiste ni un écrivain. C’est un informaticien.»

L’informaticien en question s’appelle Richard Stallman. Et c’est parce que sa vie se confond avec celle du logiciel libre, que Lawrence Lessig n’hésite pas à voir en lui l’une des personnalités les plus importantes de notre époque.

Né en 1953, Richard Stallman est un programmeur américain hors pair considéré comme le «père» du logiciel libre. Son héritage est unanimement reconnu et son influence toujours plus grande sur nos sociétés actuelles de l’information et de la communication. Ses conférences en français débutent invariablement ainsi: «Je puis résumer le logiciel libre en trois mots: liberté, égalité, fraternité…».

Le site personnel de Richard Stallman
L’article Wikipédia sur Richard Stallman
Les sites de la Free Software Foundation
Le site GNU.org

Lire le livre

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le 04-12-2014Collectif First things first

First things first Collectif

Ce manifeste a été publié dans les magazines Adbusters, AIGA Journal, Blueprint, Emigre, Eye, Form, Items, entre l’automne 1999 et le printemps 2000. Source

Manifeste pour le design graphique de l’an 2000

Nous, soussignés, concepteurs graphiques, directeurs artistiques et plasticiens, avons grandi dans un monde où les techniques et les instruments de la publicité nous ont constamment été présentés comme le moyen le plus lucratif, le plus efficace et le plus séduisant d’exercer nos talents. Nombre d’enseignants et de mentors encouragent cette croyance ; le marché lui apporte son suffrage ; un flot de livres et de publications l’alimentent

Encouragés dans cette voie, les concepteurs appliquent alors leurs compétences et leur imagination à vendre des biscuits pour chiens, du café, des diamants, des détergents, du gel pour cheveux, des cigarettes, des cartes de crédits, des chaussures de tennis, des produits contre la cellulite, de la bière light et des camping-cars résistants.

L’activité commerciale a toujours payé les factures, mais maintenant beaucoup de designers, dans une large mesure, en font l’essentiel de leur travail quotidien. C’est de cette façon que le monde, à son tour, perçoit la conception. La profession épuise son temps et son énergie à créer une demande pour des choses qui sont au mieux superflues.

Beaucoup d’entre nous sont de plus en plus mal à l’aise avec cette vision de la conception. Les designers qui se consacrent pour l’essentiel à la publicité, au marketing et au développement des marques soutiennent et approuvent implicitement un environnement mental tellement saturé de messages commerciaux qu’il change la façon même dont les consommateurs-citoyens parlent, pensent, sentent, réagissent et communiquent entre eux. Dans une certaine mesure nous contribuons tous à codifier un discours officiel réducteur et infiniment nuisible.

Nos compétences seraient mieux utilisées à défendre des causes et à résoudre des problèmes plus importants. Des crises environnementales, sociales et culturelles sans précédent requièrent notre attention. Beaucoup d’interventions culturelles, de campagnes de marketing, de livres, de magazines, d’expositions, d’outils éducatifs, de programmes de télévision, de films, de causes charitables et d’autres projets de conception de l’information exigent instamment notre expertise et notre aide.

Nous proposons un renversement des priorités en faveur de formes de communication plus utiles, plus durables et plus démocratiques – une prise de conscience éloignée du marketing de produit et tournée vers l’exploration et la production d’une nouvelle forme d’expression. Le champ du débat se resserre ; il doit s’étendre. La défense du consommateur demeure incontestée ; elle doit être mise à l’épreuve par d’autres perspectives exprimées, en partie, par les langages visuels et les ressources de conception.

En 1964, vingt-deux professionnels de la communication visuelle ont signé un premier appel  ➞1Egalement intitulé First Things First, il avait été publié dans Design, The Architects’Journal, SIA Journal, Ark, Modern Publicity et The Guardian, en avril 1964. pour que nos talents soient mis au service de vraies valeurs. Avec la croissance explosive de la culture commerciale globale, leur message est devenu plus urgent. Aujourd’hui, nous renouvelons leur manifeste dans l’espoir qu’il soit entendu dans les années qui viennent.

Signataires

Jonathan Barnbrook, Nick Bell, Andrew Blauvelt, Hans Bockting, Irma Boom, Sheila Levrant de Bretteville, Max Bruinsma, Siân Cook, Linda van Deursen, Chris Dixon, William Drenttel, Gert Dumbar, Simon Esterson, Vince Frost, Ken Garland, Milton Glaser, Jessica Helfand, Steven Heller, Andrew Howard, Tibor Kalman, Jeffery Keedy, Zuzana Licko, Ellen Lupton, Katherine McCoy, Armand Mevis, J. Abbot Miller, Rick Poynor, Lucienne Roberts, Erik Spiekermann, Jan van Toorn, Teal Triggs, Rudy Vanderlans, Bob Wilkinson, etc

Traduction française

in Art grandeur nature.
Signes extérieurs, éditions Synesthésie. 2004.

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le 27-11-2014Eblen Moglen L'anarchisme triomphant : Le logiciel libre et la mort du copyright

L'anarchisme triomphant: Le logiciel libre et la mort du copyright Eblen Moglen

Article préparé pour la publication à la conférence internationale Buchmann sur le droit, la technologie et l’information, à l’université de Tel Aviv en mai 1999. Traduction française par Jérôme Dominguez. Source

La propriété logicielle: le paradoxe théorique

LOGICIEL: aucun autre mot ne transporte plus profondément les effets pratiques et sociaux de la révolution numérique. Originalement, le terme était purement technique et servait à définir les parties d’un système d’ordinateur qui, contrairement au «matériel» (hardware) lequel consistait invariablement en un système électronique, pouvait être librement modifié. Les premiers logiciels se réduisaient à la configuration du branchement des câbles ou des interrupteurs sur les panneaux extérieurs d’un appareil électronique, mais à partir du moment où des moyens linguistiques d’altérer le comportement de l’ordinateur ont été développés, le «logiciel» a surtout signifié l’expression d’un langage plus ou moins humainement lisible qui décrivait et contrôlait à la fois le comportement de la machine.  ➞1La distinction était seulement approximative dans son contexte original. À la fin des années 1960, certaines portions des opérations de base du matériel étaient contrôlées par des programmes codés numériquement dans l’électronique de l’équipement informatique, figés après que les éléments quittent la fabrique. De tels composants utilisant un symbolisme, mais non modifiables, étaient connus dans le commerce comme des «microcodes», mais il est devenu courant de s’y référer comme le «microprogramme» (firmware). Le logiciel, comme le terme «microprogramme» le démontrait, faisait primairement référence à la possibilité pour les utilisateurs de modifier les symboles déterminant le comportement de la machine. Comme la révolution numérique fût le résultat de l’utilisation massive d’ordinateurs par des incompétents techniques, la plupart des logiciels traditionnels (des applications, des systèmes d’exploitation, des instructions de contrôle numérique etc.) est, pour la plupart de ses utilisateurs, du microprogramme. Ces logiciels peuvent être symboliques plutôt qu’électroniques dans leur construction, mais les utilisateurs ne peuvent pas les modifier même s’ils le voulaient, ce qu’ils souhaitent souvent, impuissants et amers. Cette «microprogrammisation du logiciel» est une condition primordiale de l’approche propriétarienne de l’organisation légale de la société numérique, qui est le sujet de cet article.

C’était alors le cas et ça l’est toujours. La technologie basée sur la manipulation d’informations numériquement encodées est maintenant socialement dominante dans la plupart des aspects de la culture humaine des sociétés «développées» ➞2Au sein de la génération actuelle, la conception même d’un «développement» social est en train de glisser de la possession d’une industrie lourde basée sur le moteur à explosion à une industrie «post-industrielle» basée sur les communications numériques et sur les formes de l’activité économique «basées sur la connaissance». . Le mouvement de la représentation analogique vers la représentation numérique (dans la vidéo, la musique, l’imprimerie, les télécommunications et même la chorégraphie, le culte religieux et le plaisir sexuel) transforme potentiellement toutes les formes de la créativité symbolique humaine en logiciels, qui sont des instructions modifiables décrivant et contrôlant le comportement de machines. La division entre le matériel et le logiciel est maintenant observée dans le monde réel ou social par une forme de dérivation régressive caractéristique de la pensée scientifique occidentale. Cette division est devenue une nouvelle manière d’exprimer le conflit entre les idées du déterminisme et de la libre pensée, de la nature et de l’éducation, des gènes et de la culture. Notre «matériel», câblé génétiquement, est notre nature et nous détermine. Notre éducation est le «logiciel», qui établit notre programmation culturelle et qui constitue notre liberté relative. Et ainsi de suite pour ceux qui n’ont pas peur du verbiage  ➞3En fait, un moment de réflexion révélera que nos gènes sont des microprogrammes. L’évolution a fait la transition entre l’analogique et le numérique avant les premiers fossiles recensés. Mais nous n’avons jamais possédé le pouvoir d’exercer des modifications directes contrôlées. Jusqu’à hier. Dans le prochain siècle, les gènes aussi deviendront des logiciels et, bien que je ne parle pas du problème plus loin dans cet article, les conséquences politiques de la libération du logiciel, dans ce contexte, sont encore plus dérangeantes qu’elles ne le sont en comparaison avec les aspects culturels.. Ainsi, le «logiciel» devient une métaphore viable pour toute l’activité symbolique, apparemment séparée du contexte technique de l’origine du mot, en dépit du malaise soulevé chez les personnes qualifiées lorsque le terme circule ainsi en supprimant la signification conceptuelle de sa dérivation  ➞4Voir, par exemple, J. M. Balkin, Cultural Software: a Theory of Ideology, New Haven: Yale University Press, 1998..

Mais si l’adoption massive de la technologie numérique, pour une utilisation par ceux qui ne comprennent pas les principes de son fonctionnement, permet l’emploi massif de la métaphore du «logiciel», elle ne nous permet pas en fait d’ignorer que les ordinateurs sont maintenant partout dans notre tissu social. Le mouvement de l’analogique vers le numérique est plus important pour la structure de nos relations sociales et légales que les mouvement du statut au contrat plus célèbres bien que moins certains  ➞5Voir Henry Sumner Maine, Ancient Law: Its Connection with the Early History of Society, and its Relation to Modern Idea, 1st edn., London: J. Murray, 1861. C’est une mauvaise nouvelle pour des intellectuels en droit qui ne le comprennent pas, c’est pourquoi le nombre de ceux qui font maintenant semblant de comprendre progresse. Potentiellement, cependant, cette grande transition est aussi une bonne nouvelle pour ceux qui peuvent s’approprier ce terrain nouvellement découvert. C’est pourquoi les actuels «propriétaires» de logiciels soutiennent et encouragent si fortement l’ignorance de tous les autres. Malheureusement pour eux, pour des raisons familières aux théoriciens en droit, qui n’ont pas encore compris la manière d’appliquer leur logique traditionnelle sur ce terrain, l’astuce ne marchera pas. Ce texte explique pourquoi  ➞6En général, je déteste l’intrusion de l’autobiographie dans une publication universitaire. Mais comme il est de mon triste devoir et mon grand plaisir de mettre en doute la qualification ou la bonne foi, tout simplement, de pratiquement tout le monde, je dois permettre ma propre évaluation. J’ai été confronté, pour la première fois, à l’art de la programmation informatique en 1971. J’ai commencé à gagner ma vie en tant que programmeur commercial en 1973 (à l’âge de treize ans) et continué ainsi jusqu’en 1985, dans différents services informatiques, d’ingénierie, et des entreprises de technologie multinationales. En 1975, j’ai aidé à écrire un des premiers systèmes de courrier électronique en réseau des États-Unis ; à partir de 1979, j’ai été engagé dans les services de recherche et de développement de langages informatiques avancés chez IBM. Ces activités ont rendu économiquement possible, pour moi, l’étude des arts, de l’érudition historique et de l’ingéniosité légale. Mon salaire était suffisant pour payer mes cours, non pas (pour anticiper un argument qui sera énoncé plus loin par les «écononains» parce que mes programmes étaient la propriété intellectuelle de mon employeur, mais plutôt parce qu’ils faisaient mieux fonctionner le matériel que mon employeur vendait. La plupart des logiciels que j’ai écrits étaient effectivement des logiciels libres, comme nous le verront. Bien que j’ai ultérieurement apporté quelques contributions techniques insignifiantes au vrai mouvement du logiciel libre, que cet article décrit, mes activités principales en sa faveur ont été légales: j’ai servi, ces cinq dernières années (bénévolement, naturellement), d’avocat général à la Free Software Foundation..

Nous devons commencer par réfléchir à l’essence technique des périphériques familiers qui nous entourent dans l’ère du «logiciel culturel». Un lecteur de CD est un bon exemple. Son entrée principale est une séquence de bits lue à partir d’un disque optique. La séquence de bits décrit la musique en termes de mesures de fréquence et d’amplitude, prises 44 000 fois par seconde, sur chacun des deux canaux sonores. La sortie primaire du lecteur est un signal sonore analogique  ➞7Le lecteur, bien sûr, a des entrées et des sorties secondaires: les boutons et les télécommandes infrarouges sont des entrées, et l’affichage du temps et du morceau sont des sorties.. Comme dans tout le reste du monde numérique, la musique est vue par le lecteur de CD comme de la pure information numérique ; un enregistrement particulier de la neuvième symphonie de Beethoven, interprétée par Arturo Toscanini, l’orchestre symphonique et la chorale de la NBC est (en omettant quelques chiffres insignifiants) 1276749873424, alors que le dernier enregistrement particulièrement pervers des variations de Goldberg par Glenn Gould est (de la même manière, particulièrement tronqué) 767459083268.

Assez bizarrement, ces deux nombres sont «copyrightés». Cela signifie, je suppose, que vous ne pouvez pas posséder une autre copie de ces nombres, une fois figés sur une forme physique, à moins que vous n’ayez un permis pour les utiliser. Et vous ne pouvez pas transformer 767459083268 en 2347895697 pour vos amis (corrigeant ainsi l’opinion ridicule de Gould sur le tempo) sans créer un «travail dérivé», pour lequel une licence est nécessaire.

En même temps, un même support optique contient un autre nombre, appelons le 7537489532. Celui-ci est un algorithme pour la programmation linéaire de grands systèmes avec de multiples contraintes, ce qui est utile, par exemple, si vous désirez une utilisation optimale de votre matériel roulant dans la gestion d’une voie ferrée de marchandises. Ce nombre est «breveté» (aux États-Unis), ce qui signifie que vous ne pouvez pas puiser dans 7537489532 pour vous-même, ou pour «pratiquer l’art» du brevet d’une autre manière en ce qui concerne la résolution de problèmes de programmation linéaire, quelque soit la manière dont vous arriviez à l’idée (ce qui inclut de la trouver vous même), à moins que nous n’ayez une licence du propriétaire du nombre.

Et puis il y a 9892454959483. Celui-ci est le code source de MS-Word. En plus d’être «copyrighté», celui-ci est un secret industriel. Ce qui signifie que si vous obtenez ce nombre de Microsoft, et que vous le donnez à quelqu’un d’autre, vous pouvez être puni.

Enfin, il y a 588832161316. Il ne fait rien, c’est juste la racine carrée de 767354. Autant que je sache, il n’est pas possédé par quelqu’un sous le coup d’une de ces catégories. Pas encore.

À ce point, nous devons nous occuper de la première objection d’érudits. Elle vient d’une créature connue sous le nom de l’IPdroïde. Le droïde a une pensée sophistiquée et une vie culturelle. Il aime beaucoup les dîners élégants et les conférences ministérielles sur les accords TRIPS (ou ADPIC), sans oublier ses apparitions fréquentes sur MSNBC. Il veut que vous sachiez que je commets l’erreur de confondre l’incarnation avec la propriété intellectuelle. Ce n’est pas le nombre qui est breveté, idiot, c’est l’algorithme de Kamarkar. Le nombre peut être copyrighté, car le copyright couvre les qualités significatives d’une incarnation tangible particulière d’une idée (dans lequel quelques propriétés fonctionnelles peuvent mystérieusement se mêler, à condition qu’elles ne soient pas emmêlées), mais pas l’algorithme. Même si le nombre n’est pas brevetable, l’«enseignement» même du nombre en rapport à la construction de voies ferrées tombe juste sous le coup du brevet. Et le nombre représentant le code source de MS-Word peut être un secret industriel, mais si vous le trouvez vous-même (en effectuant des manipulations arithmétiques sur d’autres nombres fournis par Microsoft, par exemple, ce qui est connu comme l’«ingénierie inverse» (reverse engineering), vous ne serez pas puni, du moins si vous vivez dans certaines parties des États-Unis  ➞8NdT: l’ingénierie inverse est légale en Europe pour des besoins d’interopérabilité et de compatibilité, en cas de mauvaise volonté ou d’impuissance de l’éditeur ou du constructeur..

Ce droïde, comme les autres droïdes, a souvent raison. La condition pour être un droïde est de tout savoir sur quelque chose et rien sur tout le reste. Le droïde a établi, par son intervention opportune et empressée, que le système actuel de la propriété intellectuelle contienne de nombreuses caractéristiques imbriquées et ingénieuses. Ces complexités se combinent pour permettre aux professeurs d’être érudits, aux députés d’obtenir des contributions à leur campagne, aux avocats de porter de beaux costumes et des mocassins à pompon, et à Murdoch  ➞9NdT: Ruppert Murdoch, magnat de la presse et de la finance. de s’enrichir. Ces complexités se sont principalement développées à une époque de distribution industrielle de l’information, quand celle-ci était inscrite dans des formes analogiques sur des objets physiques qui coûtaient significativement cher et à la construction, au déplacement, à la vente. Appliquée à de l’information numérique, qui se déplace sans friction à travers le réseau, et qui a un coût marginal par copie nul, tout cela fonctionne toujours, plus ou moins, tant que vous continuez à loucher.

Mais ce n’était pas ce sur quoi je discourais. Je voulais faire remarquer autre chose: que notre monde consiste de manière grandissante en de grands nombres (ou encore de séquences de bits) et que (pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les propriétés émergeantes des nombres eux-mêmes) le système légal s’est actuellement engagé à traiter des nombres similaires de manière radicalement différente. Personne ne peut dire, simplement en regardant un nombre qui est long de 100 millions de chiffres, s’il est sous le coup d’un brevet, du copyright, sous la protection d’un secret industriel ou s’il est vraiment «possédé» par quelqu’un. Alors le système légal que nous avons (bienheureux, comme nous le sommes par ses conséquences, si nous sommes des enseignants sur le copyright, des députés, des lobbyistes de Gucci-gulch  ➞10NdT: Gucci-gulch est le surnom donné à la chambre des finances du gouvernement américain et aux couloirs alentours, où se rencontrent les lobbyistes porteurs de chaussures Gucci et prompts aux affaires. ou Grand Ruppert lui-même) est contraint à traiter des choses non distinguables de manière différente.

Maintenant, en tant qu’historien du droit concerné par le développement séculaire (c’est à dire, sur le très long terme) de la pensée légale, j’affirme que les régimes légaux basés sur des distinctions fines mais non déterministes entre des sujets similaires, sont radicalement instables. Ils tombent à l’eau avec le temps, car chaque occasion d’application de leurs règles est une invitation pour au moins une des parties, à revendiquer qu’au lieu de faire partie de la catégorie A, le sujet particulier du litige devrait être jugé comme faisant partie de la catégorie B, là où les règles leur seront plus favorables. Ce jeu (celui où une machine à écrire devrait être jugée comme étant un instrument de musique pour des besoins de régulation de vitesse sur voie ferrée et où une pelleteuse à vapeur est un véhicule à moteur) est le B.A.-ba de l’ingéniosité légale. Mais quand les catégories légales, approuvées conventionnellement, ont besoin de juges pour distinguer celles qui sont identiques, le jeu est infiniment long, infiniment coûteux et infiniment déplaisant pour le spectateur impartial  ➞11Ce n’est pas une idée unique à notre entreprise actuelle. Une idée proche forme un des plus importants principes de l’histoire de la loi anglo-américaine, parfaitement décrite par Toby Milsom en ces termes:
The life of the common law has been in the abuse of its elementary ideas. If the rules of property give what now seems an unjust answer, try obligation; and equity has proved that from the materials of obligation you can counterfeit the phenomena of property. If the rules of contract give what now seems an unjust answer, try tort. ... If the rules of one tort, say deceit, give what now seems an unjust answer, try another, try negligence. And so the legal world goes round.
(La vie du droit coutumier est constituée de l’abus de ses idées élémentaires. Si les règles de la propriété donnent ce qui semble maintenant une réponse injuste, essayez l’obligation ; l’équité a prouvé qu’à partir de la substance de l’obligation, vous pouvez contrefaire le phénomène de la propriété. Si les lois du contrat donnent ce qui semble à présent une réponse injuste, essayez le délit...Si les lois d’un délit, disons la tromperie, donnent ce qui semble une réponse injuste, essayez autre chose, essayez la négligence. Et ainsi le monde du droit tourne rond.)
S. F. C. Milsom, Historical Foundations of the Common Law, 2nd edn. (London: Butterworths, 1981), 6.
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Ces parties peuvent dépenser tout l’argent qu’elles veulent en autant d’avocats et de juges qu’elles peuvent se permettre (ce qui, pour les nouveaux «propriétaires» du monde digital, est assez peu), mais les lois qu’elles achètent ne fonctionneront pas en fin de compte. Tôt ou tard, les paradigmes s’effondreront. Bien sûr, si tard signifie d’ici deux générations, la distribution de la richesse et du pouvoir, sanctifiée entre temps, pourrait ne pas être réversible par un procédé moins radical qu’une bellum servile des esclaves de la télévision contre les magnats des médias. Alors savoir que l’histoire n’est pas du côté de Bill Gates n’est pas suffisant. Nous prédisons le futur d’une perception très limitée: nous savons que les règles existantes, qui ont jusqu’à présent la ferveur de la pensée conventionnelle solidement engagée derrière elle, ne signifient plus rien. Les parties dont nous parlons les utiliseront et en abuseront librement, jusqu’à ce que le courant dominant de l’opinion conservatrice «respectable» reconnaisse leur mort, avec des résultats incertains. Mais les universitaires réalistes devraient déjà être en train de porter leur attention vers le besoin évident de nouvelles réflexions.

Lorsque nous atteignons ce point de la discussion, nous en arrivons à nous battre avec un autre protagoniste principal de l’imbécilité éduquée: l’écononain. Comme l’IPdroïde, l’écononain est une espèce de hérisson  ➞12Voir Isaiah Berlin, The Hedgehog and the Fox; an Essay on Tolstoy’s View of History (New York: Simon and Schuster, 1953).. Mais là où le droïde soutient la logique par dessus l’expérience, l’écononain se spécialise dans une vision, énergétique et très orientée, mais complètement fausse, de la nature humaine. D’après la vision de l’écononain, chaque être humain est un individu possédant des «motivations», qui peuvent être rétrospectivement exhumées, en imaginant l’état de son compte en banque à des moments différents. Ainsi, de cette manière, l’écononain est obligé d’objecter que sans les règles que je tourne en dérision, il n’y aurait pas de motivation pour créer ce que ces règles traitent comme de la propriété: sans la possibilité de priver les gens de la musique, il n’y aurait pas de musique, car personne ne serait sûr d’être payé pour la créer.

La musique n’est pas vraiment notre sujet ; le logiciel dont je parle en ce moment est de la vieille école: les programmes d’ordinateurs. Mais comme l’écononain est déterminé à s’occuper du sujet à la hâte, et parce que, comme nous l’avons vu, il n’est plus vraiment possible de distinguer les programmes d’ordinateurs des morceaux de musique, nous devons en dire un mot ou deux. Au moins nous pouvons avoir la satisfaction de nous livrer à un argument ad pygmeam. Quand l’écononain devient riche, d’après mon expérience, il va à l’opéra. Mais peu importe le nombre de fois où il écoute Don Giovanni, il ne lui vient jamais à l’esprit que le destin de Mozart aurait dû, dans cette logique, avoir entièrement découragé Beethoven ou que nous pouvons écouter la Flûte Enchantée, même si Mozart savait très bien qu’il ne serait pas payé. En fait, la Flûte Enchantée, la Passion selon Saint Mathieu et les motets de Carlo Gesualdo, dont la femme a été assassinée, sont tous des parts de la tradition, vieille de plusieurs siècles, du logiciel libre, au sens le plus large. Ce que l’écononain n’accepte jamais vraiment.

Le problème basique du nain est que les «motivations» sont purement et simplement une métaphore. Et, en tant que métaphore pour décrire l’activité créatrice humaine, elle est plutôt minable. Je l’ai déjà dit auparavant  ➞13Voir «The Virtual Scholar and Network Liberation.» mais la meilleure métaphore s’est présentée le jour où Michael Faraday a découvert le premier ce qui arrivait quand on enroule un rouleau de câble autour d’un aimant et qu’on fait tourner l’aimant. Du courant circule dans un tel câble, mais nous ne nous demandons pas quelle est la motivation des électrons à quitter leur position initiale. Nous affirmons que le courant résulte d’une propriété émergente du système, que nous appelons l’induction. La question que nous nous posons est: «quelle est la résistance du câble?». Alors, la métaphore de Moglen, corollaire à la loi de Faraday, dit que si vous enroulez l’Internet autour de chaque personne de la planète, et que vous faites tourner la planète, le logiciel parcourt le réseau. C’est une propriété émergente des esprits humains connectés. Ils créent des choses pour le plaisir de l’autre, et pour surmonter la sensation désagréable d’être trop seul. La seule question à poser est: quelle est la résistance du réseau? La métaphore de Moglen, corollaire à la loi de Ohm, dit que la résistance du réseau est directement proportionnelle à la force du champ du système de la «propriété intellectuelle». Alors la réponse correcte à l’écononain est: résistez à la résistance.

Bien sûr, c’est très joli dans la théorie. «Résistez à la résistance» sonne bien, mais nous aurions un problème sérieux, en dépit de la théorie, si le nain avait raison, et nous nous retrouverions sous-produisant de bons logiciels car nous ne permettrions pas de les posséder. Mais les nains et les droïdes sont des formalistes de différentes sortes, et l’avantage du réalisme est que si vous commencez par les faits, les faits sont toujours de votre côté. Il s’avère que traiter le logiciel comme une propriété produit de mauvais logiciels.

La propriété logicielle: le problème pratique

Pour comprendre pourquoi la transformation des logiciels en propriétés produit de mauvais logiciels, nous avons besoin d’une introduction à l’histoire de l’art. En fait, nous ferions mieux de commencer par le mot «art» lui-même. En effet, la programmation des ordinateurs combine le raisonnement déterministe et l’invention littéraire.

Au premier coup d’oeil, bien sûr, le code source apparaît comment une forme non littéraire de composition  ➞14Un peu de vocabulaire de base est essentiel. Les ordinateurs numériques exécutent réellement des instructions numériques: des chaînes de bits qui contiennent de l’information dans le langage «natif» créé par les concepteurs de la machine. On y fait habituellement référence en tant que «langage machine». Les langages machine du matériel sont conçus pour une haute vitesse d’exécution au niveau matériel, et ne sont pas appropriés à une utilisation directe par les êtres humains. C’est pourquoi, parmi les composants centraux d’un système informatique, il y a les «langages de programmation» qui traduisent des expressions adaptées aux humains en langage machine. La forme la plus commode et la plus appropriée (mais ce n’est pas la seule) de langage informatique est le «compilateur». Le compilateur effectue une translation statique, afin qu’un fichier contenant des instructions lisibles par les humains, appelé «code source», résulte en la génération d’un fichier (ou plus) de langage machine exécutable, appelé «code objet».. Le principal but d’un programme d’ordinateur est qu’il fonctionne, c’est-à-dire qu’il s’accomplisse en suivant des spécifications décrivant formellement ses résultats, en fonction de ses entrées. À ce niveau de généralité, le contenu fonctionnel du programme est tout ce qu’il y a d’apparent.

Mais les programmes d’ordinateurs existent en tant que parties de systèmes informatiques, qui sont des ensembles intéragissants de matériels, de logiciels et d’êtres humains. Les composants humains d’un système informatique incluent non seulement les utilisateurs, mais aussi (ce qui est potentiellement différent) les personnes qui maintiennent et améliorent le système. Le code source communique non seulement avec l’ordinateur qui exécute le programme, à travers l’intermédiaire du compilateur qui produit le code objet (en langage machine), mais aussi avec les autres programmeurs.

La fonction du code source, lorsqu’on le met en relation avec d’autres êtres humains, n’est pas largement comprise par les non-programmeurs, qui ont tendance à penser que les programmes informatiques sont incompréhensibles. Ils seraient surpris d’apprendre que la majorité de l’information contenue dans la plupart des programmes est, du point de vue du compilateur ou des autres processeurs de langage, du «commentaire», une substance non fonctionnelle. Les commentaires, bien sûr, sont adressés à ceux qui peuvent avoir besoin de résoudre un problème, de modifier ou d’améliorer les fonctions du programme. Dans la plupart des langages informatiques, bien plus d’espace est consacré à expliquer aux autres ce que le programme fait, que de dire à l’ordinateur comment l’exécuter.

La conception des langages informatiques a toujours été effectuée selon le double besoin d’une spécification complète de l’exécution par la machine et d’une description informative pour les lecteurs humains. On pourrait identifier trois stratégies basiques dans la conception de langages informatiques pour atteindre ce double but. La première, suivie initialement pour la conception des langages spécifiques à des produits matériels et collectivement connus sous le nom d’«assembleurs», distinguait essentiellement les portions du programme communicant avec la machine ou avec l’humain. Les instructions de l’assembleur sont très proches des instructions en langage machine: en général, une ligne d’un programme en assembleur correspond à une instruction dans le langage natif de la machine. Le programmeur contrôle l’opération de la machine au niveau le plus spécifique et (s’il est bien discipliné) s’engage à disposer des commentaires tout au long des instructions en langage machine, créant toutes les quelques centaines d’instructions des «blocs de commentaires», qui fournissent un résumé de la stratégie du programme ou qui documentent les structures de données majeures que le programme manipule.

Une seconde approche, illustrée de manière caractéristique par le langage COBOL (qui signifie «COmmon Business-Oriented Language» ou «Langage Commun Orienté Industrie»), était de faire ressembler le programme lui-même à un ensemble de directives en langage naturel, d’un style déplorable mais théoriquement lisible par un humain. Une ligne de code COBOL pourrait dire, par exemple, «MULTIPLY PRICE TIMES QUANTITY GIVING EXPANSION» ➞15NdT: COBOL a été bien entendu écrit dans une langue proche de l’anglais. La phrase précédente pourrait se traduire par: «MULTIPLIER PRIX PAR QUANTITÉ DONNANT EXPANSION».. A l’origine, quand le Pentagone et les experts de l’industrie ont commencé à concevoir COBOL en commun, au début des années 60, cela semblait une approche prometteuse. Les programmes COBOL apparaissaient largement auto-documentés, autorisant à la fois le développement d’équipes de travail capables de collaborer à la création de gros programmes et la formation de programmeurs qui, bien qu’étant des travailleurs spécialisés, n’avaient pas besoin de connaître la machine aussi intimement qu’ils en auraient eu besoin pour des programmes en assembleur. Mais le niveau de généralité auquel de tels programmes s’auto-documentaient était mal choisi. Une expression plus formelle et compressée des détails opérationnels «expansion = prix [IMAGE png] quantité», par exemple, était mieux appropriée, même pour les applications industrielles ou financières où les lecteurs et concepteurs de programmes sont habitués aux expressions mathématiques. Et, cependant, la procédure de description des structures de données, tout comme du contexte opérationnel plus large du programme, n’étaient pas rendues obsolètes par la verbosité du langage dans lequel les détails de l’exécution était spécifiés.

En conséquence, les concepteurs de langages de la fin des années 60 ont commencé à expérimenter des formes d’expression dans lesquelles le mélange de détails opérationnels et d’informations non fonctionnelles nécessaires à la modification ou à la correction était plus subtil. Quelques concepteurs choisirent la voie de langages hautement symboliques et compressés, dans lesquels le programmeur manipulait des données abstraites, afin que «A [IMAGE png] B» puisse signifier la multiplication de deux entiers, deux nombres complexes, deux gros tableaux ou d’un tout autre type de données capable d’une opération appelée «multiplication», et que cela soit géré par l’ordinateur sur les bases du contexte des variables «A» et «B» au moment de l’exécution  ➞16C’était, je devrais dire, le chemin que la plupart de mes recherches et de mon développement ont suivi, grandement en rapport avec un langage appelé APL («A Programming Language») et ses successeurs. Ce n’était pas, cependant, l’approche finalement dominante, pour des raisons qui seront suggérées plus bas.. Comme on pensait que cette approche résultait en des programmes extrêmement concis, le problème de rendre le code compréhensible par ceux qui chercheraient plus tard à le modifier ou le corriger était simplifié. En cachant les détails techniques des opérations informatiques, et en mettant l’accent sur l’algorithme, les langages pouvaient être conçus pour être meilleurs que le français ou tout autre langage naturel pour l’expression des procédés séquentiels. Les commentaires ne seraient plus non seulement inutiles mais gênants, tout comme les métaphores utilisées pour faire comprendre les concepts mathématiques en français embrouillent plus qu’elles n’éclaircissent.

Comment nous avons créé la pagaille Microbrain

Ainsi, l’histoire des langages de programmation reflète directement le besoin de trouver des formes de communication de l’humain à la machine aussi efficaces dans la transmission d’idées complexes aux lecteurs humains. «L’expressivité» est devenue une propriété des langages de programmation, non pas parce qu’elle facilite l’intégration, mais parce qu’elle facilite la création collaborative et la maintenance de systèmes logiciels de complexité croissante.

À première vue, cela semble justifier l’application de la pensée traditionnelle du copyright aux travaux résultant. Bien que faisant entrer en jeu des éléments «fonctionnels», les programmes d’ordinateur contenaient des fonctions «expressives» d’une suprême importance. La doctrine du copyright reconnaît la fusion de la fonction et de l’expression comme une caractéristique de bien des formes de travaux copyrightés. Le «code source» contient à la fois les instructions machine nécessaires à l’opération fonctionnelle et les «commentaires» expressifs à l’attention des lecteurs humains. En tant que tel, il était un bon candidat, pour être traité par le copyright.

C’est vrai, à partir du moment où l’on comprend que la composante expressive du logiciel est présente seulement dans le but de faciliter la création de «travaux dérivés». Si elle n’était pas là dans le but de faciliter la modification, les éléments expressifs des programmes seraient entièrement surérogatifs et le code source ne pourrait pas plus être copyrighté que le code objet (la sortie du processeur du langage), épuré de tout sauf les caractéristiques fonctionnelles du programme.

L’état de l’industrie de l’informatique à travers les années 1960 et 1970, quand les lois implicites de la programmation informatique sophistiquée ont été établies, dissimulait la tension implicite à la situation. Lors de cette période, le matériel coûtait cher. Les ordinateurs étaient des ensembles de plus en plus grands et complexes de machines, et l’industrie de la conception et de la construction d’un tel étalage de machines pour un usage général était dominé (pour ne pas dire monopolisé) par une seule entreprise. Or IBM donnait ses logiciels. Pour sûr, cette entreprise possédait les programmes que ses employés écrivaient et elle plaçait sous copyright ses codes sources. Mais elle distribuait aussi les programmes (ce qui inclut le code source) à ses clients sans coût supplémentaire, et les encourageait à écrire et à partager des améliorations et des adaptations aux programmes ainsi distribués. Pour un constructeur de matériel dominant, cette stratégie était sensée: de meilleurs programmes faisaient vendre plus de matériel et c’était là que la rentabilité du marché demeurait.

Les ordinateurs, à cette période, ont eu tendance à s’agglomérer à l’intérieur d’organisations particulières, mais pas à communiquer largement avec d’autres. Les logiciels dont on avait besoin pour fonctionner n’étaient pas distribués à travers un réseau, mais sur des bobines de bande magnétique. Le système de distribution avait tendance à centraliser le développement de logiciels, afin que les clients d’IBM soient libres d’apporter des modifications et des améliorations aux programmes. Ces modifications étant partagées tout d’abord avec IBM, qui décidait alors d’incorporer ces modifications dans les versions distribuées du logiciel sur un modèle de développement centralisé. Ainsi, pour deux raisons importantes, les meilleurs logiciels du monde étaient libres: ils ne coûtaient rien à acquérir et les termes dans lesquels ils étaient fournis autorisaient et encourageaient tout à la fois l’expérimentation, la modification et l’amélioration  ➞17Cette description élude quelques détails. Dans le milieu des années 1970, IBM a fait face à une compétition sérieuse dans le domaine des supercalculateurs, pendant que des actions anti-monopolistiques de grande envergure menées contre la société par le gouvernement américain ont incité la décision de «séparer» (ou vendre séparément) les logiciels. Ou dans un sens moins important, les logiciels ont cessé d’être libres. Mais (sans entrer dans la controverse dorénavant éteinte mais autrefois brûlante sur la politique tarifaire d’IBM), la révolution de cette séparation a eu moins d’effets sur les pratiques sociales de la fabrication de logiciels qu’on pourrait le supposer. En tant que co-responsable des améliorations techniques d’un langage informatique produit chez IBM entre 1979 et 1984, par exemple, j’étais capable de considérer le produit comme «presque libre», c’est-à-dire de discuter avec les utilisateurs des modifications qu’ils avaient proposé ou effectué dans les programmes, et de m’engager avec eux dans le développement coopératif du produit pour tous les utilisateurs.. Que le logiciel en question soit la propriété d’IBM sous la loi actuelle du copyright a certainement établi quelques limites théoriques sur la possibilité des utilisateurs à distribuer leurs modifications ou adaptations aux autres, mais dans la pratique, les logiciels pour supercalculateurs étaient développés de manière coopérative par le constructeur de matériel dominant et par ses utilisateurs techniquement compétents, employant les ressources de distribution vers la communauté des utilisateurs. Le droit d’exclure les autres, un des plus importants «bâtons dans le paquet» des droits de la propriété (pour reprendre une image que la Cour Suprême des États-Unis affectionne), était pratiquement négligeable ou même indésirable, au coeur de l’industrie du logiciel  ➞18Cette description est très succinte et semblera à la fois très simplifiée et excessivement «rose» pour ceux qui ont travaillé dans l’industrie pendant cette période de son développement. La protection par le copyright des logiciels a été un sujet controversé dans les années 1970, menant à la célèbre commission CONTU et à ses recommandations de 1979, aboutissant à un consensus mou pour le copyright. Et IBM semblait bien moins coopérative avec ses utilisateurs à l’époque que ce portrait ne le fait paraître. Mais l’élément le plus important est le contraste avec le monde créé par le PC, l’Internet et la domination de Microsoft, et l’impulsion résultante pour le mouvement du logiciel libre. Et je me concentre ici sur les caractéristiques qui expriment ce contraste..

Après 1980, tout était différent. Le monde des supercalculateurs a laissé la place, en dix ans, au monde de l’ordinateur personnel. Et, en parallèle au développement de l’industrie, l’élément unique le plus important des logiciels fonctionnant sur cet ordinateur personnel de base, le système d’exploitation, est devenu le seul produit significatif d’une entreprise qui ne faisait pas de matériel. Des logiciels de grande qualité ont cessé de faire partie de la stratégie de différenciation des produits des producteurs de matériel. À la place, une entreprise avec une part prédominante du marché, et avec l’absence d’intérêt ordinaire pour l’adoption de la diversité des quasi-monopolistes, dictait les pratiques de l’industrie du logiciel. Dans un tel contexte, le droit d’exclure les autres de la participation à la formation du produit est devenu d’une importance capitale. La puissance de Microsoft dans le marché est constituée entièrement par la propriété du code source de Windows.

Pour Microsoft, la création par d’autres de «travaux dérivés», qu’on connaît ailleurs sous le nom de corrections et d’améliorations, a menacé le capital central de leurs affaires. En effet, comme des procédures judiciaires ultérieures ont eu tendance à s’établir, la chestratégie commerciale de Microsoft a été de trouver des idées innovantes ailleurs dans le marché du logiciel, de les acheter, et soit de les supprimer, soit de les incorporer dans leur propre produit propriétaire. Le maintien du contrôle sur la manipulation basique des ordinateurs construits, vendus, possédés et utilisés par d’autres représentait un levier essentiel et profitable sur le développement de la culture  ➞19Je parle de l’importance du logiciel pour ordinateurs personnels dans ce contexte, de l’évolution du «marché des globes oculaires» et de la «vie sponsorisée» dans d’autres chapitres de mon livre en cours d’écriture, le Barbecue invisible, dont cet essai est une partie; le droit d’exclure est revenu au centre du concept de la propriété logicielle.

Le résultat, d’aussi loin que la qualité du logiciel soit concernée, était désastreux. Le monopole était détenu par une entreprise riche et puissante qui employait un grand nombre de programmeurs, mais qui ne pouvait effectivement pas se permettre le nombre de testeurs, de concepteurs et de développeurs requis pour produire des logiciels flexibles, robustes et techniquement innovants, appropriés au vaste ensemble des conditions sous lesquelles les ordinateurs personnels, de plus en plus omniprésents, fonctionnaient. Sa stratégie marketing fondamentale impliquait la conception de son produit pour les utilisateurs les moins avancés techniquement et l’utilisation de la «peur, de l’incertitude et du doute» (connu au sein de Microsoft comme le «FUD») pour tenir les utilisateurs compétents à l’écart des concurrents potentiels, dont la survie à long terme en face de la puissance de marché de Microsoft a toujours été en question.

Sans la constante interaction entre les utilisateurs capables de corriger des problèmes et d’améliorer des fonctionnalités et le constructeur de système d’exploitation, l’inévitable détérioration de la qualité est inéluctable. Mais comme la révolution de l’ordinateur personnel a étendu le nombre d’utilisateurs de manière exponentielle, pratiquement tous ceux qui sont entrés en contact avec le système résultant n’ont pu poser d’élément de comparaison face au système qu’ils avaient l’habitude d’utiliser. Ignorants des standards de stabilité, de robustesse, de maintenance et d’efficacité précédemment établis dans le monde des supercalculateurs, on pouvait difficilement attendre de la part des utilisateurs d’ordinateurs personnels qu’ils comprennent à quel point, en termes relatifs, les logiciels du monopole fonctionnaient mal. Comme la puissance et la capacité des ordinateurs personnels se sont étendues rapidement, les défauts des logiciels étaient moins évidents, au sein de l’augmentation générale de la productivité. Les utilisateurs ordinaires, pour plus de la moitié effrayés par une technologie qu’ils ne comprenaient pratiquement pas, ont réellement fait bon accueil à la défectuosité des logiciels. Dans une économie subissant des transformations mystérieuses, avec la déstabilisation concomitante de millions de carrières, il était tranquillisant, d’une manière perverse, qu’aucun ordinateur personnel ne semble capable de fonctionner plus de quelques heures consécutives sans se planter. Bien qu’il soit frustrant de perdre du travail en cours chaque fois qu’une erreur imprévue arrive, l’évidente faillibilité des ordinateurs était intrinsèquement rassurante  ➞20Cette même forme de dualité, dans laquelle la mauvaise programmation menant à une instabilité largement distribuée de la nouvelle technologie, est à la fois effrayante et rassurante pour les incompétents techniques, peut aussi être vue dans le phénomène initié par les américains de l’hystérie du bug de l’an 2000..

Rien de tout cela n’était nécessaire. La faible qualité des logiciels pour ordinateurs personnels aurait pu être évitée en faisant intervenir les utilisateurs dans le processus fondamentalement évolutionnaire de la conception et de l’implémentation de logiciels. Un mode Lamarckien, dans lequel les améliorations peuvent être effectuées partout, par tout le monde et héritées par tous les autres, aurait effacé le déficit, restaurant dans le monde de l’ordinateur personnel la stabilité et la robustesse des logiciels écrits dans un environnement quasi-propriétaire de l’ère des supercalculateurs. Mais le business model de Microsoft écartait l’héritage Lamarckien des améliorations de logiciels. La doctrine du copyright, en général, et comme elle s’applique au logiciel en particulier, dénature le monde vers le créationisme ; dans ce cas, le problème était que BillG le Créateur était loin d’être infaillible et, en fait, il n’avait même pas essayé.

Comble d’ironie, la croissance du réseau a rendu l’alternative non-propriétarienne encore plus censée. Ce que les écrits scolaires et populaires dénomment comme une chose («l’Internet») est en fait le nom d’une condition sociale: le fait que tout le monde dans la société du réseau soit connecté directement, sans intermédiaire, à tous les autres  ➞21Les implications critiques de cette simple observation à propos de nos métaphores sont dissertées dans «Comment ne pas penser à l’Internet», dans Le barbecue invisible, en cours.. L’interconnexion globale des réseaux a éliminé le goulet d’étranglement qui a requis un éditeur centralisé de logiciels pour rationaliser et distribuer les résultats de l’innovation individuelle dans l’ère des supercalculateurs.

Et ainsi, par une des petites ironies de l’histoire, le triomphe global des mauvais logiciels à l’âge de l’ordinateur personnel a été renversé par une combinaison surprenante de forces: la transformation sociale initiée par le réseau, une théorie européenne de l’économie politique longtemps mise de côté, et une petite bande de programmeurs à travers le monde mobilisés par une simple idée.

Les logiciels veulent être libres, ou comment nous avons appris à ne plus nous stresser et à aimer la bombe

Bien avant que le réseau des réseaux ne soit une réalité pratique, même avant qu’il ne soit une idée, il y avait un certain désir de faire fonctionner les ordinateurs sur la base de logiciels librement disponibles pour tout le monde. Ce désir avait emergé en tant que réaction contre les logiciels propriétariens de l’ère du supercalculateur, et demande une autre brève digression historique.

Bien qu’IBM soit le plus grand vendeur d’ordinateurs généralistes de l’ère du supercalculateur, il n’était pas le plus grand concepteur et constructeur d’un type de matériel donné. Le monopole du téléphone, détenu par l’American Telephone & Telegraph (AT&T), était en fait plus important que celui d’IBM, mais il utilisait ses produits en interne. Et c’est aux célèbres Bell Labs, départements de la recherche de la compagnie détenant le monopole du téléphone, à la fin des années 60, que les développements de langages décrits précédemment ont donné naissance à un système d’exploitation appelé Unix.

L’idée d’Unix était de créer un système d’exploitation simple, s’adaptant à toutes les échelles, pour tous les ordinateurs, des petits aux grands, que la compagnie du téléphone construisait pour elle-même. Atteindre ce but impliquait d’écrire un système d’exploitation, ni dans un langage machine ni dans un assembleur dont la forme linguistique était intégrante à une conception particulière du matériel, mais dans un langage plus expressif et généraliste. Celui choisi était aussi une invention des Bell Labs, appelé «C» ➞22Les lecteurs ayant un bagage technique observeront encore que cela compresse les développements de 1969 à 1973.. Le langage C est devenu commun et même dominant, pour de nombreuses tâches de programmation, et à la fin des années 1970, le système d’exploitation Unix écrit dans ce langage a été transféré (ou «porté», dans le jargon professionnel) sur des ordinateurs de nombreux constructeurs et de nombreuses conceptions différentes.

AT&T a largement distribué Unix, et en raison de la conception même du système d’exploitation, la compagnie devait effectuer cette distribution sous forme de code source C. Mais AT&T a conservé la propriété du code source et a contraint les utilisateurs à acheter des licences qui ont interdit la redistribution et la création de travaux dérivés. Les gros centres informatiques, industriels ou académiques, pouvaient se permettre d’acheter de telles licences, mais pas les individus. En même temps, les restrictions des licences interdisaient à la communauté des utilisateurs qui utilisaient Unix de l’améliorer d’une manière évolutionnaire plutôt qu’épisodique. Et comme les programmeurs à travers le monde commençaient à aspirer à une révolution de l’ordinateur personnel (et même à l’attendre), le statut «non libre» d’Unix a commencé à devenir une source de problèmes.

Entre 1981 et 1984, un homme a imaginé une croisade pour changer la situation. Richard M. Stallman, alors employé au laboratoire d’intelligence du MIT, a conçu le projet d’une reconception et d’une implémentation indépendantes et coopératives d’un système d’exploitation qui serait constitué de vrais logiciels libres. De la bouche de Stallman, le logiciel libre serait une question de liberté, pas de prix. Tout le monde pourrait librement modifier et redistribuer de tels logiciels ou même les vendre, avec juste la restriction de ne pas essayer de réduire les droits de ceux à qui ils sont redistribués. De cette manière, le logiciel libre pourrait devenir un projet auto-organisé, dans lequel aucune innovation ne serait perdue à travers l’exercice des droits de la propriété. Le système, tel que Stallman l’a décidé, serait appelé GNU, qui signifie (c’est un des exemples initiaux des acronymes récursifs qui ont caractérisé le logiciel libre depuis) «GNU N’est pas Unix». Malgré des doutes sur la conception fondamentale d’Unix aussi bien que sur ses termes de distribution, GNU était conçu pour bénéficier de la large (bien que non libre) distribution de sources d’Unix. Stallman a commencé le projet GNU en écrivant des composants du système final qui étaient aussi conçus pour fonctionner sans modification sur les systèmes Unix existants. Le développement des outils GNU pouvait ainsi se faire directement dans l’environnement des universités et des autres centres de calcul avancé à travers le monde.

L’échelle d’un tel projet était immense. D’une manière ou d’une autre, des programmeurs volontaires devaient être recrutés, organisés et incités à construire tous les outils nécessaires à la construction ultime. Stallman lui-même était l’auteur initial de plusieurs outils fondamentaux. De petites ou grandes équipes de programmeurs contribuaient ailleurs aux autres outils et les attribuaient au projet de Stallman ou les distribuaient directement. Quelques endroits à travers le réseau du développement sont devenus des archives pour le code source de ces composants de GNU, et au long des années 80, les outils GNU ont gagné la reconnaissance et l’acceptation par les utilisateurs d’Unix à travers le monde. Les outils GNU sont devenus synonymes de stabilité, de fiabilité et de bonne maintenance, tandis que les capacités profondes de Stallman à concevoir ont continué à devancer et à fournir des buts au processus. La récompense d’un prix de la fondation MacArthur, accordée en 1990 à Stallman, était une reconnaissance appropriée pour ses innovations conceptuelles et techniques et leurs conséquences sociales.

Le projet GNU et la Free Software Foundation, à qui il a donné vie en 1985, n’étaient pas les seules sources d’idées sur le logiciel libre. Plusieurs formes de copyright ont commencé à se développer dans la communauté universitaire, pour la plupart autour de l’environnement Unix. L’université Berkeley de Californie a entamé la conception et l’implémentation d’une autre version d’Unix pour une libre distribution dans la communauté universitaire. L’Unix BSD, tel que nous le connaissons maintenant, a aussi considéré l’Unix d’AT&T comme un standard conceptuel. Le code était largement distribué et constituait un réservoir d’outils et de techniques, mais les termes de sa licence limitaient la portée de son utilisation, alors que l’élimination de code propriétaire spécifique au matériel de la distribution signifiait que personne ne pouvait vraiment construire un système d’exploitation fonctionnel pour un ordinateur particulier à partir de BSD. D’autres travaux universitaires se sont aussi terminés par des logiciels presque libres ; par exemple, l’interface graphique (ou GUI, pour Graphical User Interface) des systèmes Unix, appelée X Window System, a été créée au MIT et distribuée avec le code source sur des termes permettant la libre modification. Et en 1989-1990, un étudiant en informatique de l’université d’Helsinki, Linus Torvalds, a commencé le projet qui a complété le circuit et a vraiment impulsé de l’énergie à la vision du logiciel libre.

Ce que Torvalds a fait était de commencer à adapter un outil informatique pédagogique pour un usage réel. Le noyau MINIX d’Andrew Tannenbaum  ➞23Les systèmes d’exploitation, même Windows (qui cache le fait aux utilisateurs le plus minutieusement possible), sont vraiment des ensembles de composants plutôt que des touts indivisibles. La plupart de ce qu’un système d’exploitation fait (gérer les systèmes de fichiers, contrôler l’exécution des processus, etc.) peut être abstrait des détails matériels réels de l’ordinateur sur lequel le système fonctionne. Seul un petit ensemble au cur du système doit réellement gérer les particularités excentriques d’un matériel particulier. Une fois que le système d’exploitation est écrit dans un langage générique comme le C, seul ce cur, connu dans le milieu comme le noyau, sera hautement spécifique à une architecture particulière. était une base des cours de systèmes d’exploitation, fournissant un exemple de solutions de base à des problèmes de base. Lentement, et d’abord sans en reconnaître l’intention, Linus a commencé à transformer le noyau MINIX en un vrai noyau Unix pour les processeurs Intel x86, qui fonctionnaient sur les ordinateurs personnels de base du monde entier. Au fur et à mesure que Linus commençait à développer son noyau, qu’il appela Linux, il réalisa que la meilleure manière de faire fonctionner le projet était d’ajuster ses décisions conceptuelles, afin que les composants GNU soient compatibles avec son noyau.

Le résultat du travail de Torvalds aboutit, en 1991, à la distribution sur le réseau d’une esquisse de modèle fonctionnel d’un noyau libre pour un système d’exploitation sur PC semblable à Unix, entièrement compatible, et même conçu de manière convergente pour l’énorme ensemble de composants systèmes de haute qualité créés par le projet GNU de Stallman et distribués par la Free Software Foundation. Puisque Torvalds a décidé de distribuer le noyau Linux sous la Licence Générale Publique de la Free Software Foundation (sur laquelle je m’étendrai plus bas), les centaines et finalement milliers de programmeurs à travers le monde qui ont décidé de contribuer par leurs efforts au développement futur du noyau pouvaient être sûrs que leurs efforts auraient pour résultat un logiciel perpétuellement libre, que personne ne pourrait transformer en produit propriétaire. Tout le monde savait que d’autres personnes seraient capables de tester, d’améliorer et de redistribuer leurs modifications. Torvalds acceptait les contributions volontiers, et avec un style génialement efficace a maintenu la direction globale sans refroidir l’enthousiasme. Le développement du noyau Linux a prouvé que l’Internet a rendu possible l’agrégation d’ensembles de programmeurs bien plus grands que n’importe quel éditeur commercial ne pourrait se le permettre, rassemblés de manière pratiquement non hiérarchique dans un projet de développement faisant finalement intervenir plus d’un million de lignes de code source (une échelle de collaboration entre des volontaires non payés et dispersés géographiquement, auparavant inimaginable dans l’histoire humaine  ➞24Une analyse prudente et imaginative de la manière dont Torvalds a fait fonctionner ce processus et ce qu’il implique dans les processus sociaux de création de logiciels a été fournie par Eric S. Raymond dans son article très original «La cathédrale et le bazar», qui a lui-même joué un rôle significatif dans l’expansion de l’idée du logiciel libre.).

En 1994, Linux a atteint la version 1.0, représentant un noyau utilisable en production. Le niveau 2.0 a été atteint en 1996. En 1998, avec le noyau à la version 2.2.0 et disponible non seulement pour les machines à base de x86 mais pour toute une variété d’autres architectures de machines, GNU/Linux (la combinaison du noyau Linux et le bien plus grand corps des composants du projet GNU) et Windows NT étaient les deux seuls systèmes d’exploitation du monde à gagner des parts de marché. Une évaluation interne à Microsoft de la situation a filtré en octobre 1998 (et ultérieurement reconnue comme authentique par la compagnie) concluait que «Linux représente un UNIX qui sort du rang, en qui on fait confiance pour des missions d’applications critiques et (ce qui est en partie dû au code source [sic] ouvert) et qui a une crédibilité sur le long terme qui excède celle de nombreux systèmes d’exploitation compétitifs.» ➞25C’est une citation de ce qui est connu dans le milieu comme la «note de service Halloween» qui peut être trouvée, annotée par Eric Raymond, à qui elle a filtré, à l’URL http://www.opensource.org/halloween1.html. Les systèmes GNU/Linux sont maintenant utilisés à travers le monde, fonctionnant partout, faisant office de serveurs web dans des sites de commerce électronique majeurs ou en tant que clusters dédiés à l’infrastructure réseau de centres de paiement de banques. On trouve GNU/Linux dans la navette de l’espace ou même fonctionnant côté jardin chez (eh oui) Microsoft. Les évaluations de l’industrie sur la fiabilité des systèmes Unix ont montré de manière répétée que Linux est de loin le noyau Unix le plus stable et le plus fiable, dont la fiabilité est seulement dépassée par les outils GNU eux-mêmes. GNU/Linux ne dépasse pas seulement les versions propriétaires d’Unix pour les PC dans les tests de performances, mais est renommé pour sa capacité à fonctionner, sans perturbation et sans plainte, pendant des mois sur des environnements de haut volume et de haute sollicitation sans se planter.

D’autres composants du mouvement du logiciel libre ont également été couronnés de succès. Apache, de loin le serveur web dominant, est un logiciel libre, de même que Perl, le langage de programmation qui est la langue véhiculaire des programmeurs qui construisent des sites web sophistiqués. Netscape Communications distribue désormais son navigateur Netscape Communicator 5.0 en tant que logiciel libre, sous une licence proche de la Licence Générale Publique de la Free Software Foundation. Des constructeurs de PC majeurs, ce qui inclut IBM, ont annoncé des projets de distribution de GNU/Linux ou sont déjà en train en train de le distribuer en tant qu’option pour le client sur leurs PC de haut de gamme destinés à une utilisation en tant que serveurs web ou de partage de fichiers. Samba, un programme qui permet aux ordinateurs GNU/Linux de se comporter en tant que serveurs de fichiers Windows NT, est mondialement utilisé comme une alternative à Windows NT Server, et lui assène une compétition efficace à court terme dans son propre marché réservé. Grâce aux standards de la qualité des logiciels qui ont été reconnus par l’industrie depuis des décennies (et dont la pertinence ininterrompue sera claire pour vous la prochaine fois que votre PC sous Windows se plantera), les nouvelles à la fin de ce siècle ne sont pas ambiguës. La corporation accumulant le plus de profits et la plus puissante au monde arrive de loin seconde, ayant tout exclut sauf le vrai vainqueur de la course. Le propriétarianisme joint à la vigueur du capitalisme a détruit toute compétition commerciale digne de ce nom, mais lorsqu’il est question de faire de bons logiciels, l’anarchisme gagne.

L’anarchisme comme mode de production

C’est une jolie histoire, et si seulement l’IPdroïde et l’écononain n’avaient pas été aveuglés par la théorie, ils l’auraient vu venir. Mais comme certains d’entre nous y travaillaient et l’avaient prédite depuis des années, les conséquences théoriques sont si subversives pour les cheminements de la pensée qu’ils maintiennent nos nains et nos droïdes dans la situation confortable où l’on pourrait difficilement les blâmer d’avoir refusé de voir. Les faits prouvent qu’il y avait une erreur dans la métaphore de «l’incitation» qui étaye les raisonnement classiques sur la propriété intellectuelle.  ➞26Ce n’est pas plus anciennement qu’en 1994 qu’un universitaire en droit et économie, talentueux et compétent techniquement (bien qu’utilisateur de Windows) dans une école de droit majeure aux États-Unis m’informait confidentiellement que le logiciel libre ne pouvait possiblement pas exister, car personne n’aurait de motivation pour créer des programmes vraiment sophistiqués nécessitant un investissement d’efforts substantiel seulement pour les donner. Mais ils ont fait plus. Ils ont fourni un aperçu initial du futur de la créativité humaine dans un monde d’interconnexion globale. Et ce n’est pas un monde fait pour les nains et les droïdes.

Mon argumentation, avant que nous ayons fait une pause pour nous rafraîchir dans le monde réel, peut se résumer de cette manière: le logiciel (qu’il s’agisse de programmes exécutables, de musique, d’art visuel, de liturgie, d’armement etc.) consiste en des flux de bits, qui bien qu’essentiellement indistinguables sont traités par une multiplicité déroutante de catégories légales. Cette multiplicité est instable sur le long terme pour des raisons intégrées au processus légal. La diversité instable des règles est causée par le besoin d’effectuer des distinctions entre les différentes sortes d’intérêts sur les flux de bits. Ce besoin est principalement ressenti par ceux qui essayent d’obtenir du profit des formes socialement acceptables de monopole créées en traitant les idées comme de la propriété. Ceux d’entre nous qui se soucient de l’inégalité sociale et de l’hégémonie culturelle créées par ce régime intellectuellement insatisfaisant et moralement répugnant sont hués. Ceux qui nous huent, les nains et les droïdes, croient que ces lois sur la propriété sont nécessaires, non pas pour aspirer ouvertement à vivre dans le monde de Murdoch (bien qu’un petit peu de cooptation luxueuse soit toujours la bienvenue) mais parce que la métaphore de la motivation, qu’ils ne prennent pas juste pour une image mais pour un argument, prouve que ces règles (en dehors de leurs conséquences lamentables) sont nécessaires si nous voulons écrire de bons logiciels. La seule façon de continuer à le croire est d’ignorer les faits. Au centre de la révolution numérique, avec des flux de bits qui rendent tout possible, les régimes propriétaristes ne rendent non seulement pas les choses meilleures, mais ils peuvent en plus rendre les choses radicalement pires. Les concepts de la propriété, quoi qu’on puisse leur reprocher, ne permettent pas (et en fait retardent) le progrès.

Mais quelle est cette mystérieuse alternative? Le logiciel libre existe, mais quels sont ses mécanismes et comment se généralise-t-ils à travers une théorie non propriétariste de la société numérique?

La théorie légale du logiciel libre

Un mythe, qui comme la plupart des mythes est partiellement fondé sur la réalité, dit que les programmeurs de logiciels sont tous des libertaires. Ceux de droite sont des capitalistes, agrippés à leurs stock-options et dédaignant les lois sur les impôts, les syndicats et les droits civils ; ceux de gauche haïssent le marché et les gouvernements, croient à l’encryption forte quel que soit le terrorisme nucléaire que cela puisse causer  ➞27Cette question mérite aussi un examen minutieux, incrustée comme elle est dans un plaidoyer particulier du côté de l’appareil d’État. Voir mon bref essai So Much for Savages: Navajo 1, Government 0 in Final Moments of Play et n’aiment pas Bill Gates parce qu’il est riche. Cette croyance est sans doute fondée. Mais la différence la plus importante entre les courants politiques au sein de la cyberélite et les courants politiques extérieurs est que dans la société du réseau, l’anarchisme (ou plus correctement, l’individualisme anti-possessif) est une philosophie politique viable.

Le coeur du succès du mouvement du logiciel libre et la grande réalisation de Richard Stallman n’est pas un logiciel. Le succès du logiciel libre, ce qui inclut l’écrasant succès de GNU/Linux, est le résultat de la possibilité d’exploiter d’extraordinaires quantités d’efforts de grande qualité pour des projets de taille immense et d’une complexité profonde. Et cette possibilité est à son tour le résultat du contexte légal dans lequel la main-d’oeuvre est mobilisée. En tant qu’architecte visionnaire, Richard Stallman a créé plus qu’Emacs, GDB ou GNU. Il a créé la Licence Publique Générale  ➞28NdT: General Public License, abrégée par GPL..

La GPL  ➞29Voir GNU General Public License, Version 2, June 1991,, aussi connue sous le nom de copyleft, utilise le copyright (pour paraphraser Toby Milsom) pour contrefaire le phénomène de l’anarchisme. Comme le préambule de la licence l’exprime  ➞30NdT: les paragraphes tirés de la GPL sont issus de la traduction non officielle située à l’URL http://www.linux-france.org/article/these/licence/gpl/gpl.html.:

Lorsque nous parlons de free software, nous entendons free dans le sens de liberté, et non pas de gratuité. Notre licence est conçue pour s’assurer que vous avez la liberté de distribuer des copies des programmes, gratuitement ou non, et que vous recevez ou pouvez obtenir le code source, que vous pouvez modifier les programmes ou en utiliser des parties dans d’autres programmes libres, en sachant que vous pouvez le faire.
Afin de protéger vos droits, nous devons faire des restrictions qui interdisent à quiconque de vous refuser ces droits ou de vous demander d’y renoncer. Ces restrictions vous imposent par conséquent certaines responsabilités si vous distribuez des copies des programmes protégés par la Licence Publique Générale ou si vous les modifiez.
Par exemple, si vous distribuez des copies d’un tel programme, gratuitement ou non, vous devez transmettre aux utilisateurs tous les droits que vous possédez. Vous devez vous assurer qu’ils reçoivent ou qu’il peuvent se procurer le code source. Vous devez leur montrer cette licence afin qu’ils soient eux aussi au courant de leurs droits.
Plusieurs variantes de cette idée de base du logiciel libre ont été exprimées dans plusieurs licences de différents types, comme je l’ai déjà indiqué. La GPL est différente des autres manières d’exprimer ces valeurs sur un plan crucial. La section 2 de la licence en fournit un extrait pertinent:
Vous pouvez modifier votre copie ou vos copies du programme ou toute partie de celui-ci, ou travail basé sur ce programme, et copier et distribuer ces modifications ou ce travail ..., à condition que vous vous conformiez également aux conditions suivantes:
...
b) C’est sous les termes de la Licence Publique Générale que vous devez distribuer l’ensemble de toute réalisation contenant tout ou partie du programme, avec ou sans modifications.

La section 2(b) de la GPL est parfois appelée «restrictive», mais son intention est de libérer. Elle crée un pot commun auquel chacun peut ajouter quelque chose mais duquel personne ne peut rien retirer. À cause du paragraphe 2(b), chaque contributeur d’un projet sous GPL est assuré qu’il poura, ainsi que tous les autres utilisateurs, exécuter, modifier et redistribuer le programme indéfiniment, que le code source sera toujours disponible et (contrairement aux logiciels commerciaux) que sa longévité ne pourra pas être limitée par les contingences du marché ou les décisions des développeurs futurs. L’«hérédité» de la GPL a parfois été critiquée comme un exemple du parti-pris anti-commercial du mouvement du logiciel libre. Rien ne peut être plus éloigné de la vérité. L’effet du paragraphe 2(b) est de rendre les distributeurs de logiciels libres meilleurs que les commerces du logiciel propriétaire. Pour confirmer ce point, on ne peut pas faire mieux que de le demander aux concurrents propriétaires. Comme l’auteur de la «note de service Halloween», Vinod Vallopillil l’exprime:

La GPL et son aversion pour la séparation divergente du code rassurent les clients sur le fait qu’ils ne s’engagent pas dans une impasse technologique en souscrivant à une distribution commerciale particulière de Linux.
L’«impasse technologique» est le coeur de l’argument du FUD logiciel  ➞31 V. Vallopillil, Open Source Software: A (New?) Development Methodology,.

Traduit en Microlangue, cela signifie que la stratégie par laquelle l’éditeur propriétaire dominant éloigne les clients des concurrents (en semant le doute, la peur et l’incertitude à propos de la viabilité sur le long terme de leurs logiciels) n’est pas efficace sur les logiciels sous GPL. Les utilisateurs de code sous GPL, ce qui inclut ceux qui achètent des logiciels et des systèmes à un distributeur commercial, savent que les améliorations futures et les corrections seront accessibles par les pots communs et n’ont pas besoin d’avoir peur de la disparition de leur fournisseur ou que quelqu’un utilisera une amélioration attractive ou une réparation désespérément nécessaire comme un moyen de «s’approprier le programme».

Cette utilisation des règles de la propriété intellectuelle pour créer un pot-commun dans le cyber-espace est la structure institutionnelle permettant le triomphe anarchiste. Garantir l’accès libre et permettre la modification à chaque étape du processus signifie que l’évolution du logiciel s’effectue selon le mode rapide Lamarckien: chaque caractéristique favorable acquise du travail des autres peut être directement héritée. D’où la vitesse avec laquelle le noyau Linux, par exemple, dépassa tous ces prédécesseurs propriétaires. Comme la défection est impossible, les cavaliers seuls sont les bienvenus, ce qui résout un des casse-tête centraux des actions collectives dans un système social propriétarien.

La production non-propriétarienne est aussi directement responsable de la fameuse stabilité et de la robustesse du logiciel libre, qui émerge de ce qu’Éric Raymond appelle «la loi de Linux»: avec suffisamment d’yeux, tous les bugs disparaissent. D’un point de vue pratique, l’accès au code source signifie que si j’ai un problème, je peux le résoudre. Comme je peux le résoudre, je n’ai pratiquement jamais à le faire car quelqu’un d’autre l’a pratiquement toujours vu et résolu avant.

Pour la communauté du logiciel libre, l’engagement à la production anarchiste peut être un impératif moral ; comme Richard Stallman l’a écrit, il s’agit de liberté, pas de prix. Ou il pourrait s’agir d’utilité, de chercher à produire de meilleurs logiciels que les modes de travail propriétariens n’autoriseront jamais. Du point de vue du droïde, le copyleft représente la perversion de la théorie, mais il résout les problèmes de l’application du copyright aux caractéristiques fonctionnelles et expressives inextricablement mêlées des programmes d’ordinateur mieux que tous les autres propositions à travers les décennies passées. Qu’il produise des logiciels meilleurs que son opposé n’implique pas que les règles traditionnelles du copyright devraient être désormais interdites à ceux qui veulent posséder et commercialiser des produits logiciels inférieurs ou (plus charitablement) ceux dont les produits sont trop limités en attrait pour la production commune. Mais notre histoire devrait servir d’avertissement pour les droïdes: le monde du futur aura peu de relation avec le monde du passé. Les lois se penchent aujourd’hui dans les deux directions. Les entreprises propriétaires d’«icônes culturelles» et d’autres capitaux qui cherchent des termes encore plus longs pour les auteurs de l’entreprise, en convertissant le «temps limité» de l’article I, §8 en une propriété foncière disponible ont naturellement siffloté de la musique à l’oreille de l’androïde  ➞32L’imminente expiration de la propriété sur Mickey Mouse par Disney requiert par exemple, du point de vue de ce riche «contributeur à la campagne», une modification de la loi générale sur le copyright aux États-Unis. Voir «Not Making it Any More? Vaporizing the Public Domain» dans The Invisible Barbecue, bientôt disponible.. Après tout, qui achète aux droïdes leurs places de concert? Mais comme la conception propriétarienne cherche à s’inclure encore plus fort dans une conception du copyright libérée des problèmes mineurs tels que les clauses de terminaison et d’usage loyal, au centre même de notre système du «logiciel culturel», la contre-attaque anarchiste a commencé. Le pire est encore d’arriver aux droïdes, comme nous le verrons. Mais d’abord, nous devons nous acquitter de nos devoirs finaux envers les nains.

Car c’est là: l’aimant de Faraday et la créativité humaine

Après tout, ils méritent une réponse. Pourquoi des personnes font des logiciels libres s’ils n’en tirent pas de profit? On a habituellement donné deux réponses. Une est à moitié vraie et la deuxième est fausse, mais les deux sont insuffisamment simples.

La réponse fausse est inscrite dans de nombreuses références à la «culture hacker du partage». Cette utilisation du jargon ethnographique commençait à être commune dans le domaine, il y a quelques années, et est devenue rapidement, si ce n’est trompeuse, du moins omniprésente. Cela nous rappelle seulement que les économéretriciens  ➞33NdT: jeu de mot intraduisible sur le mot «économétriciens», adeptes de l’économétrie statistique. ont tellement corrompu notre processus de réflexion que toute forme de comportement économique non marchand semble égal à tout autre sorte. Mais l’échange de dons, comme l’échange réciproque du marché est une institution propriétarienne. La réciprocité est centrale à ces règlements symboliques de dépendance mutuelle et si les ignames ou le poisson ne font pas le même poids, il y a un problème. Le logiciel libre, au risque de le répéter, est un pot commun: aucune réciprocité rituelle n’est réglementée ici. Quelques personnes donnent du code que d’autres vendent, utilisent, modifient ou y en empruntent le principal afin d’en tirer des parties pour quelque chose d’autre. Malgré le très grand nombre de contributeurs à GNU/Linux (des dizaines de milliers tout au plus), c’est un ordre de grandeur inférieur au nombre d’utilisateurs qui ne contribuent pas de toute façon  ➞34Une récente estimation industrielle place le nombre mondial de systèmes Linux à 7,5 millions. Voir «Josh McHugh, Linux: The Making of a Global Hack», Forbes, 10 août 1998. Comme les logiciels libres sont librement accessibles à travers le Net, il n’y a aucune manière simple de chiffrer l’utilisation réelle..

Une partie de la vraie réponse est suggérée par l’hypothèse que le logiciel libre est fait par ceux qui cherchent en compensation une réputation pour leur activité. La théorie est que les développeurs noyau célèbres sont connus à travers la planète comme des dieux de la programmation. Ils en tirent soit une estime personnelle plus haute, soit des avantages matériels indirects  ➞35Éric Raymond est un partisan de la théorie du «boost de l’ego» à laquelle il ajoute une autre comparaison pseudo-ethnographique de la composition du logiciel libre et du potlatch chez les indiens Kwakiutl. Voir Eric S. Raymond, «Homesteading the Noosphere». Mais le potlatch, certainement une forme de compétition pour le statut, est différent du logiciel libre pour au moins deux raisons fondamentales: il est essentiellement hiérarchique, ce que n’est pas le logiciel libre et, comme nous le savons depuis que Thorstein Veblen a le premier porté attention à cette particularité, c’est une forme de remarquable gâchis. Voir Thorstein Veblen, The Theory of the Leisure Class (New York: Viking, 1967), (1st ed. 1899), 75. Ce sont précisément les bases qui distinguent les cultures anti-hiérarchiques et utilitaires du logiciel libre de ses équivalents propriétariens.. Mais les dieux de la programmation, tout autant qu’ils aient contribué au logiciel libre, n’ont pas réalisé la totalité du travail. Les réputations, comme Linus Torvalds l’a lui-même souvent fait remarquer, sont faites en reconnaissant volontairement que tout a été fait par quelqu’un d’autre. Et comme beaucoup d’observateurs l’ont remarqué, le mouvement du logiciel libre a aussi produit de la documentation échappant aux superlatifs. L’écriture de documentation n’est pas ce que les hackers font pour s’amuser, et la plupart de la documentation a été écrite par des personnes qui n’ont pas écrit le code. Nous ne devons pas non plus limiter les avantages matériels indirects de la paternité à l’augmentation du capital réputation. La plupart des auteurs de logiciels libres que je connais ont des emplois dans les industries technologiques, et les qualifications qu’ils acquièrent dans travail plus créatif qu’ils font, en dehors du marché, améliorent sans doute souvent considérablement leur valeur à l’intérieur du marché. Et comme les produits du logiciel libre ont gagné une masse critique, et sont devenus la base de tous nouveaux ensembles de business models construits autour de la distribution commerciale de ce que les gens peuvent aussi obtenir pour rien, un nombre croissant de personnes sont employées spécifiquement pour écrire du logiciel libre. Mais pour pouvoir être employés dans le secteur, ils doivent déjà y être établis par eux-mêmes. De manière ordinaire, alors cette motivation est présente, mais ce n’est pas l’explication entière.

En fait, le reste de la réponse est trop simple pour avoir reçu l’écho qui lui revient. La meilleure manière de comprendre ce qui suit est de suivre la carrière brève et inédite d’un auteur de logiciel libre initialement désavantagé. Vinod Vallopillil de Microsoft, en train d’écrire l’analyse compétitive de Linux qui filtrera comme étant la deuxième des fameuses «notes de service Halloween», acheta et installa un système Linux sur un des ordinateurs qu’il utilisait au travail. Il eut des problèmes car la distribution (commerciale) de Linux qu’il a installée ne contenait pas de daemon pour gérer le protocole DHCP qui assigne une adresse IP dynamiquement. Le résultat était suffisamment important pour que nous risquions un autre examen au style d’écriture Microsoft:

Un petit nombre de sites web et de FAQs plus tard, j’ai trouvé un site FTP avec un client DHCP Linux. Le client DHCP était développé par un ingénieur employé par Fore Systems (comme le montre son adresse email ; je suppose, cependant, qu’il l’a développé dans son propre temps libre). Un autre jeu de documentations et de manuels a été écrit pour le client DHCP par un hacker de Hongrie qui fournit des instructions relativement simples pour installer/charger le client.

J’ai téléchargé et décompressé le client et tapé les deux commandes simples:
Make - qui compile les binaires du client.
Make install - qui installe les binaires en tant que daemon Linux.
En tapant «DHCPD» (pour DHCP Client Daemon) sur la ligne de commande, j’ai déclenché le processus de découverte de DHCP et voilà, j’ai obtenu un réseau IP qui fonctionne.
Comme j’avais juste téléchargé le code du client DHCP, j’ai un peu joué avec sur un coup de tête. Bien que le client n’était pas aussi extensible que le client que nous distribuons avec NT5 (par exemple, il n’effectuera pas de requêtes sur des options arbitraires pour stocker les résultats), il était évident de comprendre comment je pourrais écrire du code additionnel pour implémenter cette fonctionnalité. Le client complet consistait en 2600 lignes de code.
Un exemple de fonctionnalité ésotérique et étendue qui était clairement patchée par un ensemble de routines pouvait ajouter aux requêtes DHCP des chaînes de caractères spécifiques à l’hôte requises par les sites Modem Câble et ADSL.
Quelques autres étapes étaient requises pour configurer le client DHCP pour auto-démarrer et auto-configurer mon interface Ethernet au démarrage du système, mais elles étaient documentées dans le code du client et dans la documentation DHCP écrite par le développeur Hongrois.
Je suis un mauvais programmeur UNIX, mais il m’a semblé immédiatement évident d’améliorer le code du client DHCP (le sentiment était grisant et «accoutumant»).
De plus, directement en raison de la GPL et de la disponibilité de l’environnement de travail complet en face de moi, j’étais dans une position où je pouvais écrire mes modifications et les envoyer par email en quelques heures (par rapport à la manière dont de telles choses auraient été faites sous NT). M’engager dans ce processus m’aurait préparé pour un projet Linux plus grand, plus ambitieux dans le futur  ➞36Vinod Vallopillil, «Linux OS Competitive Analysis» (Halloween II). Notez la surprise de Vallopillil qu’un programme écrit en Californie puisse être ultérieurement documenté par un programmeur de Hongrie..

«Le sentiment était grisant et accoutumant». Arrêtez les presses: Microsoft vérifie expérimentalement la métaphore de Moglen, corollaire à la loi de Faraday. Enroulez l’Internet autour de chaque cerveau de la planète et faites tourner la planète. Le logiciel parcourt les câbles. La création est une propriété émergente de l’esprit humain. «Directement en raison de la GPL», comme Vallopillil le remarque justement, le logiciel libre lui a fourni une augmentation grisante de sa propre créativité, d’une manière qui n’est pas possible dans son travail coutumier dans la Plus Grande Entreprise de Programmation sur Terre. Si seulement il avait envoyé par mail cette première amélioration «accoutumante», qui sait où il serait maintenant?

Ainsi, mes amis nains, c’est juste une question humaine. Semblable à la raison pour laquelle Figaro chante, pour laquelle Mozart a écrit pour lui la musique qu’il chante, et pour laquelle nous construisons tous de nouveaux mots: parce que nous pouvons. L’Homo ludens rencontre l’Homo faber. La condition sociale de l’interconnexion globale que nous appelons l’Internet rend possible la créativité pour chacun d’entre nous dans des voies nouvelles, et que nous n’apercevions même pas en rêve. À moins que nous n’autorisions la «propriété» à interférer. Répétez après moi, vous les nains et les hommes: résistez à la résistance!

Nos seigneurs meurent dans le noir?

Pour l’IPdroïde, tout droit sorti de l’avion au retour d’une semaine à Bellagio  ➞37NdT: Bellagio: centre des recherches et conférences en Italie. payée par Dreamworks SKG, c’est assez pour causer une indigestion.

Libérer les possibilités de la créativité humaine en connectant tout le monde à tous les autres? Mettre le système de la propriété à l’écart afin que nous puissions tous ajouter nos voix au choeur même, si cela signifie coller notre chant par dessus le tabernacle Mormon et envoyer le résultat à un ami? Plus personne assis, la mâchoire pendante, devant une mixture télévisée de violence et de copulation imminente, conçue attentivement pour attirer l’intérêt de l’oeil du jeune mâle sur une publicité pour une bière? Que va devenir notre civilisation? Ou du moins nos enseignants sur le copyright?

Mais peut-être est-ce prématuré. J’ai seulement parlé de logiciel. De vrai logiciel, l’ancien, celui qui fonctionne sur des ordinateurs. Pas celui qui tourne sur les lecteurs de DVD ou celui fait par Grateful Dead (ah oui, Grateful Dead, il y avait quelque chose de bizarre avec eux, n’est ce pas? Il n’interdisaient pas les enregistrements à leurs concerts. Ils se moquaient que leurs fans agacent l’industrie du disque. Il semble qu’ils aient bien fait, en fait, vous devez l’admettre. Le sénateur Patrick Leahy n’est il pas un ancien Deadhead? Je me demande s’il votera pour étendre la propriété de l’entreprise à 125 ans afin que Disney ne perde pas Mickey Mouse en 2004). Et ces lecteurs de DVD, ce sont des ordinateurs, n’est-ce pas?

Dans la société numérique, tout est connecté. Nous ne devons pas dépendre sur le long terme de la distinction d’un flux de bits d’un autre afin de savoir quelles règles s’appliquent. Ce qui est arrivé au logiciel est déjà arrivé à la musique. Nos seigneurs de l’industrie de la copie sont désormais en train de remuer férocement afin de conserver le contrôle sur la distribution, quand à la fois les musiciens et les auditeurs réalisent que les intermédiaires ne sont plus nécessaires. Le «grand village Potemkine» de 1999, la bien nommée «initiative de musique numérique sécurisée» ( Secure Digital Music Initiative  ➞38NdT: secure signifie en anglais à la fois sécurisée et bloquée.) aura disparu bien avant que le premier président de l’Internet soit inauguré, pour de simples raisons techniques aussi évidentes à ceux qui savent qu’à ceux qui ont dicté le triomphe du logiciel libre  ➞39Voir «They’re Playing Our Song: The Day the Music Industry Died,» dans The Invisible Barbecue, à venir.. La révolution anarchiste dans la musique est différente de celle du logiciel tout court  ➞40NdT: en français dans le texte., mais ici aussi (comme tout adolescent avec une collection de MP3 de musique auto-produite d’artistes indépendants vous le dira) la théorie a été tuée par les faits. Que vous soyez Mick Jagger, un grand artiste national du tiers monde cherchant un public global ou un artiste réinventant la musique dans votre coin, l’industrie du disque n’aura bientôt plus rien à vous offrir que vous n’auriez mieux et gratuitement. Et la musique ne sonne pas moins bien quand elle est distribuée gratuitement, payez ce que vous voulez directement à l’artiste et ne payez plus rien si vous ne le voulez pas. Donnez votre argent à vos amis, ils l’apprécieront peut-être.

Ce qui est arrivé à la musique est aussi en train d’arriver aux informations. Les services par câblés, comme chaque étudiant en droit américain l’apprend avant même de prendre le quasi-obligatoire cours sur le copyright pour droïdes, ont un intérêt protectible de propriété dans leur expression des informations, même si ce n’est pas le cas dans les faits, sur les rapports d’informations  ➞41International News Service v. Associated Press, 248 U.S. 215 (1918). En regard des expressions vraiment brèves, purement fonctionnelles des dépêches réellement en jeu dans la bousculade des services câblés, ça a toujours été une distinction que seul un droïde pouvait aimer.. Alors pourquoi est-ce qu’ils font maintenant cadeau de toute leur production? Parce que dans le monde du réseau, la plupart des informations sont des informations de commodité. Et l’avantage original des collecteurs d’informations (c’est-à-dire qu’ils étaient très fortement inter-connectés, ce qui n’était pas le cas des autres quand les communications étaient coûteuses) n’est plus. Maintenant, ce qui compte c’est de collecter de l’attention des globes oculaires pour la livrer aux publicitaires. Ce ne sont pas les services câblés qui ont avantage à couvrir le Kosovo, c’est sûr. Encore moins les parangons de la propriété «intellectuelle», nos seigneurs de la télévision. Ils, avec leur gentil personnel surpayé et leur massive infrastructure technique, sont à peu près les seules organisations au monde qui ne peuvent se permettre d’être partout à la fois. Et alors ils doivent se limiter eux-mêmes à quatre-vingt-dix secondes par sujet, ou les chasseurs d’yeux iront voir ailleurs. Alors qui fait la meilleure information, les propriétariens ou les anarchistes? On verra bientôt.

Oscar Wilde dit quelque part que le problème avec le socialisme est qu’il prend trop de lendemains à venir. Les problèmes de l’anarchisme comme système social sont aussi les coûts de transaction. Mais la révolution numérique modifie deux aspects de l’économie politique qui ont étés par ailleurs invariants dans le reste de l’histoire humaine. Tous les logiciels ont un coût marginal nul dans le cas du monde du réseau, alors que les coûts de coordination sociale ont étés réduits suffisament pour permettre la rapide formation et dissolution de groupes sociaux de grande échelle et très divers sans aucune limitation géographique  ➞42Voir «No Prodigal Son: The Political Theory of Universal Interconnection,» dans The Invisible Barbecue, en cours. De tels changements fondamentaux dans les circonstances matérielles de la vie produisent nécessairement des changements également fondamentaux dans la culture. Vous pensez que non? Dites-le aux Iroquois. Et, bien sûr, de tels changements dans la culture sont des menaces pour les relations de pouvoir existantes. Vous pensez que non? Demandez au Parti communiste chinois. Ou alors attendez vingt-cinq ans et voyez si vous pouvez le trouver pour leur poser la question.

Dans ce contexte, l’obsolescence de l’IPdroïde n’est pas inoubliable ni tragique. En fait, il pourrait se trouver lui-même cliquetant dans le désert, expliquant toujours lucidement à une audience imaginaire les règles profitablement compliquées d’un monde qui n’existe plus. Mais, au moins, il aura une compagnie familière, reconnaissable, de toutes ces fêtes scintillantes à Davos, Hollywood et Bruxelles. Nos seigneurs des Médias sont maintenant en prise avec le destin, bien que la plupart d’entre eux doivent sentir que la Force est avec eux. Les règles sur les flux de bits sont maintenant d’une utilité incertaine pour maintenir le pouvoir en cooptant la créativité humaine. Vus clairement à la lumière du jour, ces empereurs ont encore moins de vêtements que les modèles qu’ils utilisent pour attirer nos regards. À moins d’être soutenus par des technologies d’immobilisation de l’utilisateur, par une culture de surveillance totalitaire permettant de noter et de facturer chaque lecteur de chaque «propriété» et un écran de fumée d’haleine de droïde assurant chaque jeune personne que la créativité humaine aurait disparu sans l’aristocratie bienveillante de BillG le Créateur, de Lord Murdoch de Partout, le Spielmeister et de Lord High Mouse, leur règne est pratiquement fini. Mais ce qui est en jeu est le contrôle de la ressource la plus rare de toutes: notre attention. L’occuper est ce qui produit tout l’argent du monde de l’économie digitale, et les seigneurs actuels de la terre se battront pour ça. Seuls les anarchistes sont ligués contre eux: ceux qui ne sont personne, les hippies, les amateurs, les amoureux et les artistes. L’inégale compétition qui en résulte est le grand enjeu politique et légal de notre temps. L’aristocratie semble difficile à battre, mais c’est aussi comme cela qu’elle semblait en 1788 et en 1913. Il est, comme Chou En-Lai l’a dit à propos du sens de la Révolution française, trop tôt pour le dire.

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le 21-11-2014Open Source Publishing Relearn

Relearn Open Source Publishing

Texte initialement publié dans ∆Џ☼ №1 puis future sous licence Art Libre.

Texte écrit collaborativement sur TitanPad, puis sur Libre Office; mis en page sur Scribus 1.4.0.rc5; composé en Patin Helvète (OSP) et Prop Courier Sans (Manufactura Independente, basée sur le Not Courier Sans d’OSP). Schéma réalisé avec GraphViz. Le texte et le design sont sous licence Art Libre.

Ce texte est écrit à plusieurs mains, sur plusieurs plates-formes, et résulte le plus souvent de discussions avec des personnes supplémentaires aux signataires finaux. En particulier, deux outils ont été utilisés. La page http://osp.titanpad.com/94/ (plate-forme libre d’écriture collaborative) a servi à rassembler et articuler notes puis morceaux d’articles, les différents collaborateurs basculant au fur et à mesure des copier/coller, déplacements, et retranscriptions de notes orales… Plus tard, un schéma a été établi pour visualiser les nœuds principaux autour desquels nos notes se tressaient. Après plusieurs réécritures, deux pôles importants—l’apprentissage et l’argent—ont été mis en pause pour ce premier texte. Nous espérons pouvoir les développer dans un avenir proche et venir compléter ainsi les approches plurielles de nos pratiques. Ce qui induit que le «nous» prépondérant dans ce texte concerne au moins les auteurs de ce texte (Ludivine Loiseau, Pierre Huyghebaert, Alexandre Leray et Stéphanie Vilayphiou), et peut-être aussi d’autres membres d’OSP.

La caravane

«Alors qu’un geste familier s’adapte parfaitement à un modèle généralement accepté, un geste maladroit est un mouvement qui n’est pas complètement synchronique. Ce n’est pas un contre-mouvement, ni une rupture avec la norme; il n’existe pas en dehors du motif, ni complètement en lui. Comme le moiré révèle la présence d’une grille, un comportement maladroit peut conduire à un état de conscience accrue, une forme d’insécurité productive qui nous expose à des ouvertures aidant à comprendre l’interaction complexe entre les compétences, les outils et les supports.»  ➞x Femke Snelting, Awkward Gestures, in Ludovico Alessandro, Nat Muller (éd.), Mag.net Reader, №3, Londres, OpenMute, 2008, p.96, trad. Stéphanie Vilayphiou, 2011

En 2008, deux ans après la fondation d’Open Source Publishing (OSP)  ➞1OSP est un groupe de travail produisant des objets de design graphique uniquement à l’aide de logiciels libres et/ou open source, Femke Snelting écrivait un texte expliquant comment l’attention que le groupe portait aux outils numériques, aux conditions de diffusion des contenus et à son engagement auprès des communautés qui développent les logiciels libres, avaient pu changer sa pratique du design graphique, ses productions et ses relations avec les commanditaires. Dans ce texte, Femke soutenait que la pratique des logiciels libres s’accompagnait d’une position volontairement maladroite; d’un déséquilibre assumé permettant de casser la routine sans pour autant nous empêcher d’avancer. Depuis, il est apparu que ce point de déséquilibre a généré un interstice essentiel puisqu’il a ouvert à des questions tant techniques que sociales et économiques.

Nous sommes aujourd’hui une douzaine de personnes. Chacun d’entre nous a rejoint OSP avec ses propres bagages: typographie, design graphique, cartographie, programmation, mathématiques, écriture, etc. Nous travaillons ensemble ou en petits groupes, avec plus ou moins d’implication selon nos envies, nos compétences et nos disponibilités, autour de workshops et de projets commissionnés ou auto-initiés. En ce sens, nous préférons le terme «caravane» à celui de «collectif». D’abord, parce que le mot fait référence aux voyages, comme celui qui nous a menés à Wrocław, en Pologne, à l’occasion des LGM  ➞2LGM: Libre Graphics Meeting, rencontre annuelle des développeurs et praticiens de logiciels libres pour les arts visuels, ou bien notre périple au Vietnam dans le cadre de l’Open Design Week. Les voyages ont à de nombreuses reprises été l’occasion d’accueillir de nouveaux membres, mais aussi de faire des rencontres donnant naissance à des relations qui, selon les cas, peuvent être tout aussi pérennes, qu’à distance, occasionnelles ou rapprochées. Ensuite, parce que selon nous, le mot «caravane» exprime l’idée d’un convoi composé d’éléments hétéroclites, d’individualités, de sensibilités, de pratiques et de positions singulières qui composent OSP. Ces deux dimensions de la caravane font que nous sommes constamment à la recherche d’une redéfinition de notre champ d’action, par le fait d’être toujours à la croisée de différentes disciplines et par la pratique collaborative. Et si nos discussions sont souvent le lieu de débats contradictoires alimentant notre pratique, il y a un point sur lequel nous sommes tous d’accord: la nécessité de s’engager pour une culture libre  ➞3«La culture libre est un mouvement social qui promeut la liberté de distribuer et de modifier des œuvres de l’esprit sous la forme d’œuvres libres par l’utilisation d’internet ou d’autres formes de médias. Le mouvement de la culture libre puise sa philosophie dans celle du logiciel libre en l’appliquant à la culture, dans des domaines aussi variés que l’art, l’éducation, la science, etc.» http://fr.wikipedia.org/wiki/Culture_libre, c’est-à-dire de constituer un milieu écologique de pratiques qui rompent avec l’idée de la création ex nihilo et solitaire afin de favoriser l’échange et la réappropriation des œuvres.

Logiciels libres

«[L]e GNU […] autorise tout un chacun à utiliser et à modifier un programme sous cette licence, mais définit tout programme dérivé comme tombant sous la même licence. C’est une superbe trouvaille, la construction d’un interstice doté des moyens de son auto-propagation grâce au détournement réussi de la vocation usuelle du droit de propriété.»  ➞x Philippe Pignarre, Isabelle Stengers, La Sorcellerie du capitalisme. Pratiques de désenvoûtement, Paris, La Découverte, 2005, p.155

En 1983, Richard Stallman initie le projet GNU, un ensemble de logiciels qui constitue aujourd’hui l’un des piliers des systèmes libres GNU/Linux. Toutefois, sa plus grande contribution est sans doute davantage d’ordre juridique que logiciel. En effet, en 1989, il rédige la GNU General Public License (GNU GPL), un contrat destiné à accompagner ses logiciels pour protéger le projet GNU en réaction à l’usage qu’il juge abusif des lois sur le copyright. Ce contrat s’articule autour de quatre principes, quatre libertés accordées à l’utilisateur:

0. La liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0);
1. La liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de l’adapter à vos besoins (liberté 1). Pour ceci l’accès au code source est une condition requise.
2. La liberté de redistribuer des copies, donc d’aider votre voisin (liberté 2).
3. La liberté de distribuer des copies de vos versions modifiées à d’autres (liberté 3).En faisant cela, vous pouvez faire profiter toute la communauté de vos changements. L’accès au code source est une condition requise.

Stallman introduit également la notion de «copyleft». C’est à notre sens, son plus beau hack. Le copyleft n’est pas l’inverse du copyright tel qu’il est défini par la loi, mais l’utilisation particulière de ce dernier afin d’accorder plus de droits aux utilisateurs de logiciels tout en préservant ceux de leurs auteurs. Mais, ce qui nous intéresse aussi ici c’est que la licence GNU GPL stipule que les modifications apportées aux programmes distribués sous cette licence doivent être redistribués sous les mêmes conditions.

«[L]’écriture alphabétique est tout d’abord—et reste, dans un monde laïcisé—la condition de constitution d’un droit public, c’est-à-dire accessible à tous, connu de tous, et critiquable par tous, fondant ainsi la chose publique, ou res publica, que les Grecs nomment la politeai: l’espace public commun, fondé sur un droit publié au sens où il est destiné aux citoyens égaux en droit et en devoir devant cette loi dans la stricte mesure où tous savent la lire et peuvent l’écrire.»  ➞x Texte de présentation du séminaire «L’Écriture au XXIe siècle», Noirlac, 20-21 octobre 2011. http://colloque2011noirlac.livreaucentre.fr/categorie/presentation-du-colloque/

S’appuyant sur ces prérogatives, OSP n’est pas un contre-mouvement. Nous tentons d’inscrire notre pratique dans le droit, notamment en portant un regard attentif aux licences. Concrètement, cela veut dire que nous n’utilisons pas de logiciels dont nous n’acceptons pas les conditions d’utilisation, de sources qui ne nous invitent pas à les réutiliser et que le matériel que nous distribuons est nécessairement accompagné d’une licence. Celle-ci ne se contente pas de formaliser l’engagement entre son émetteur et son destinataire mais donne également des éléments de contexte sur le choix de cette licence. Cette attention est souvent l’objet d’une incompréhension de la part de nos collègues hors OSP. Certains y voient une coquetterie, d’autres de l’arrogance, mais nous avons choisi de prendre au sérieux cette question pour plusieurs raisons. En premier lieu, si on considère que le vocabulaire est important, alors la lecture des licences de la plupart des logiciels privateurs est problématique, à commencer par leur nom, «contrat de licence utilisateur final», qui oppose producteurs et usagers. Puis, en suivant la logique selon laquelle la construction d’un cadre législatif engendre inévitablement celui d’un cadre social, les licences sont une manière d’exposer publiquement des alternatives à ce que nous considérons comme erroné dans les législations actuelles. Cette formalisation rend possible son appropriation collective ou son rejet, sa critique et donc ses évolutions.

Les pratiques créatives actuelles sont d’abord des processus variables en constante évolution plutôt qu’une série d’objets statiques. Aussi, notre enthousiasme pour les logiciels libres vient de leur conception même puisque celle-ci est basée sur une pratique collective qui crée un réseau de relations entre des communautés, des outils et des pratiques spécifiques.

OSP invite à une pratique artistique généreuse qui reconnaît que la culture est avant tout basée sur la circulation des idées et que toute œuvre est par nature dérivée, dans le sens où elle est informée par celles qui la précèdent.

Outils réflexes

Lors d’échanges publics sur notre pratique, les questions qui reviennent le plus souvent portent sur la singularité des outils numériques. «L’ordinateur n’est-il pas juste un outil? Quelle différence entre, par exemple, l’outil pinceau de Gimp ou de Photoshop et le pinceau d’un peintre?» Dans Réflexions sur la science des machines ➞4Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines (1932), Paris, Vrin, 1972: cité par Vincent Beaubois, in Esquisse d’une pensée intensive de la technique, Mémoire de Master 1 Philosophie, Université de Nanterre Paris X, 2010, p. 4, Jacques Lafitte, philosophe français et précurseur de la mécanologie, propose de distinguer trois types de machines:

1) les machines passives (ex. un marteau);

2) les machines actives, c’est-à-dire qui intègrent leur source d’énergie (ex. un moteur à explosion); et

3) les machines réflexes, qui intègrent leur propre source d’énergie mais aussi leur propre source d’information (ex. un ordinateur connecté à internet).

Selon cette thèse, le pinceau est une machine passive puisque l’énergie et l’information proviennent directement de son opérateur. L’outil pinceau de Gimp ou de Photoshop est, quant à lui, une machine réflexe: si l’opérateur, tout comme pour le pinceau traditionnel, informe le mouvement par sa volonté et meut le pinceau numérique par son geste, leur relation est indirecte. Entre les deux, il y a le logiciel qui négocie et transforme ces informations selon son algorithme, qui consiste lui-même en d’autres informations.  ➞5Emmanuel Souchier a, par exemple, repéré que le numérique, contrairement au support historique d’«écriture», opère une déconnexion entre l’«espace de mémoire» (la feuille ou le disque dur) et l’«espace de lecture» (la feuille ou l’écran): «L’Écriture électronique: la rupture sémiotique», in Design… Graphique?, Valence, Erba Valence, 2002, p. 41 Lorsque le geste de l’opérateur se traduit effectivement à l’écran, dans l’espace du canevas du logiciel, c’est uniquement parce que l’algorithme qui négocie les relations de l’action à l’effet a été écrit ainsi.  ➞6Le logiciel Auto-Illustrator d’Adrian Ward l’a brillamment démontré. Auto-Illustrator, créé en 2001, est une parodie du logicel Illustrator qui crée un décalage entre les attentes de l’utilisateur et ce qu’effectue le logiciel lui-même en suivant sa propre logique. http://swai.signwave.co.uk/ L’information apportée par l’opérateur n’est donc qu’une partie de la somme des informations, l’autre étant contenue dans l’ensemble des instructions logicielles.

Parce que le logiciel libre donne à voir le code, mais aussi et surtout son développement à travers les listes de discussions autour des programmes, des formats et même des bugs (qu’il ne cherche pas à cacher), il rend visible la nature réflexe des logiciels. Cette révélation permet ainsi d’apprécier les qualités spécifiques de l’outil informatique—par exemple, sa nature dynamique—d’en mesurer le potentiel, et d’en imaginer de nouvelles finalités.

Dans le discours traditionnel des acteurs du logiciel libre, la libération de la partie informationnelle que constitue le code permet d’en prendre le contrôle: son ouverture permet son appropriation par les utilisateurs qui peuvent alors redéfinir selon leurs propres critères les modalités et finalités de leurs outils. Mais si l’ouverture du code est une invitation à s’engager dans l’élaboration de nos outils, nous nous rendons compte dans la pratique que cette affirmation évacue le fait que le contrôle se fait toujours au détriment de quelqu’un d’autre. Les programmeurs contrôlent le code; les designers, le design; les typographes, la typographie, etc. Dans chaque cas de figure, il faut en premier lieu pouvoir pénétrer la culture qui l’entoure, rentrer dans le cercle. Pour nous, le libre suggère avant tout la volonté d’accepter de perdre un hypothétique contrôle, de lâcher du lest. Cela signifie questionner ses certitudes, au bénéfice de recevoir en retour quelque chose de nouveau. L’ouverture du code participe à ce mouvement, mais ne suffit pas.

Un des mottos d’OSP est «never alone». Il nous rappelle à l’ordre lorsque l’hardiesse nous prend et que nous nous lançons en solitaire dans des territoires inconnus. Ce déséquilibre dont nous parlions au début de ce texte peut alors facilement se traduire en immobilité lorsque la frustration et l’incompréhension prennent le dessus. C’est une des raisons pour laquelle la dimension collective d’OSP prend toute son importance: nous essayons toujours au sein d’un projet de réunir des personnes avec différents niveaux de compétence, d’expérience, et de confort, ceci afin de joindre nos forces et de partager nos découvertes. Mais il s’agit également de croiser différentes approches ou sensibilités, et par là même de tenter de modifier notre œil, notre main, notre langue, soit de redéfinir ensemble les champs que nous traversons.

Culture Libre

«Qu’est-ce qu’un hacker, au fond, et qu’y a-t-il de positivement subversif dans cette figure? Je conçois sa figure et sa positivité par sa capacité de s’approprier l’offre technologique et industrielle sans se conformer aux prescriptions du marketing de cette offre, voulues par les plans de développement conçus par l’industrie. Et il en va ainsi parce que ce que mettent en place ces acteurs, ce ne sont pas des usages, comme le croient les industriels, qui voudraient, à travers ces usages, contrôler le devenir de leur produit; ce sont des pratiques sociales, individuelles et collectives, d’une grande complexité, et qui relèvent de ce que l’on appelait autrefois une praxis—mais dans un sens très renouvelé et revisité.»  ➞x Bernard Stiegler, texte d’introduction de Le Design de nos existences. À l’époque de l’innovation ascendante, Paris, Mille et une nuits, 2008, p.35

Il y a sans doute au cœur des manières de faire d’OSP la question lancinante et euphorique de la transformation des usages en pratiques. En cela le processus de design intègre son outil de production comme un élément essentiel du cheminement créatif. Les contraintes, idiosyncraties, bugs et tournures particulières des logiciels construits par les individualités-auteurs très variées qui traversent nos chaînes d’opérations, forcent des détours qui provoquent des recombinaisons ne permettant plus de croire en aucune manière à une prétendue neutralité de ces outils. Les outils convoquent des pratiques, et sont façonnés en retour par ce qui dépasse clairement la notion d’usage. Ces permutations de hiérarchies intervenant à chaque étape, les frontières se brouillent, ou plutôt, peut-être, les frontières s’épaississent. Le code, alors mêlé à des processus qui pouvaient lui sembler extérieurs, laisse apparaître ses jointures, et sa seconde nature, poétique celle-là, devient visible dans ce trouble. Code is poetry, code is culture.

Lorsque nous sommes étonnés d’un résultat, nous cherchons à comprendre comment celui-ci s’est produit afin de pouvoir le reproduire différemment, s’en servir comme matière. La fascination pour l’outil ne résiste pas longtemps à l’exposition de ses viscères, et tend ainsi à nous écarter des potentiels solos de guitare électrique façon hard rock que la virtuosité technique tendrait à provoquer.

Notre distance par rapport à l’exploit technique et à la perception de la machine comme quelque chose d’autonome et d’extérieur à l’homme se retrouve la plupart du temps dans la documentation de nos projets. Nous faisons notre possible pour expliquer le processus de travail et publier les fichiers sources afin que les personnes intéressées puissent s’en resservir, autrement. Mais de nombreuses questions se posent lorsque cette étape s’inscrit dans le réel. Que sont réellement les fichiers sources dans un projet graphique articulé (ou comment rendre compte de processus en partie destructifs qui caractérisent le design en contraste avec le développement logiciel)? Pour qui rendons-nous ces sources disponibles et comment vont-elles être intelligibles? Comment à la fois continuer à exploiter la dynamique provoquée par la pratique du release early, release often ➞7Ce motto connu des développeurs de logiciels libres cherche à décomplexer les auteurs, ne pas chercher à produire un projet fini du premier coup. Reste à savoir ce que signifie «diffuser les sources». S’agit-il de publier les fichiers sources? De mettre des commentaires dans le code? D’écrire une documentation? De rendre le code générique pour le rendre réutilisable plus facilement? C’est pour cette raison qu’il vaut mieux publier dès que possible pour donner la possibilité à d’autres de contribuer au projet, que ce soit au niveau du code, de la documentation… en s’intéressant simultanément en profondeur à des traces pérennes et durables? Comment financer ce travail supplémentaire alors que le processus de production du support principal est terminé? Comment rester tendres face à la dichotomie entre projets utilisant des processus déjà parcourus, mais restant frustrants, et d’autres plus expérimentaux nous situant inévitablement dans une position inconfortable? Comment toujours faire des plats cuisinés plus grands et les partager, comment se tenir à ces économies d’échelle?

«Est-ce toujours ‹ou›, et jamais ‹et›»

«Approcher une pratique signifie ainsi de l’approcher alors qu’elle diverge, soit, de palper ses frontières, expérimenter avec les questions que ses praticiens peuvent juger pertinentes—même si ce ne sont pas leurs propres questions—plutôt que de poser des questions insultantes qui les mèneraient à mobiliser et transformer cette frontière en une barrière contre l’extérieur.»  ➞x Isabelle Stengers, Introductory Notes on an Ecology of Practices, Cultural Studies Review, Vol.11, №1, mars 2005, p.184

Dans Au Temps des catastrophes: Résister à la barbarie qui vient ➞8Isabelle Stengers, Au Temps des catastrophes: Résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, coll. «Les Empêcheurs de penser en rond», 2009, Stengers dénonce ce qu’elle nomme les alternatives infernales, comme par exemple «soit vous acceptez les OGM, soit vous cautionnez l’insuffisance de l’agriculture à nourrir la population mondiale». Relevant ces antinomies, elle stigmatise une certaine économie de la connaissance qui privatise ce qui ne devrait pas faire l’objet d’appropriation privée, comme le vivant. Pour OSP, la question peut d’abord se transformer en «soit on est graphiste, soit on est programmeur». Appliquée aux problématiques de l’open source, elle peut devenir: «soit on est contre la propriété intellectuelle, soit on est pour la reconnaissance des artistes». De manière à dépasser ces antinomies et en suivant la proposition d’Eric Schrijver, il est ainsi possible de dire: «I like tight pants and mathematics.» Notre propos n’est pas non plus de tout rassembler, mais plutôt de concevoir la possibilité de combiner des idées qui semblent au premier abord incompatibles. Ce qui permet de passer du «ou» au «et», en prenant pleinement en compte une pratique «et-icienne», encore une fois proche de celle du hacker, puisque ce dernier sort de la dualité technophobie/technophilie, et d’inventer un «et», c’est-à-dire une autre manière de penser le monde industriel: «Le caractère exemplaire des combats menés par les acteurs du logiciel libre—trouve-t-on dans le manifeste d’Ars Industrialis—tient à ce que pour la première fois, des travailleurs issus du monde industriel inventent une organisation nouvelle du travail et de l’économie qui a fait de la déprolétarisation son principe et son credo.» ➞9Ars Industrialis, Manifeste 2010

Une Écologie à tâtons

«Alors que les fondamentalistes prétendent imposer leurs vues définitives sur l’identité, et que d’autres apprennent à la haïr, le féminisme suspend ou prorogue la foi dans les identités authentiques. Ce dont nous avons besoin, c’est une approche en toile d’araignée, un patron en zigzag que traversent les paradoxes, les emplacements asymétriques et la résurgence des relations de pouvoir sans merci qui sont tapis juste en dessous, parce qu’aucune approche linéaire ou politiquement progressiste ne peut simultanément tenir compte de tous. Si les relations de pouvoir ne sont pas linéaires, la résistance ne peut l’être non plus.»  ➞x Rosi Braidotti, Op Doorreis: Nomadisch denken in de 21ste eeuw, Uitgeverij Boom Amsterdam, 2004, p.228

Nous partons d’une position que peu de graphistes peuvent ignorer totalement: notre travail, dans toutes ses dimensions (culturelles, sociales et économiques), est éminemment connecté au politique et à l’idéologique. Depuis longtemps, ces notions ont été mises en jeu, éclairées ou sublimées par ce que les graphistes font le mieux: articuler des images et des messages. Cela donne entre autres des affiches politiques ou militantes, cela donne aussi des productions proches de l’art, toutes choses qui agissent effectivement sur le réel et sur la communauté.

Mais le contexte a changé récemment. D’une pratique marginale et assez peu mise en avant, le graphisme est arrivé nettement plus à l’avant-plan avec l’explosion des supports numériques et de ses dérivés, qui dépendent fortement des articulations textes, images et codes plastiques. Parallèlement, l’économie a pris une place telle que la publicité et le marketing ont recouvert de manière hégémonique le champ visuel. Le design graphique lui est soumis, même sous ses formes les plus rebelles qui empruntent au marketing ses techniques de diktat et d’injonction, et participent au grand écran de fumée qui nous divertit, consommateurs de cultures et de ce que les publicitaires ont réussi à faire admettre comme vocable grossièrement pompeux: de concepts.

Cette position, nous la vivons tous de manière différente, mais nous avons ceci en commun de penser qu’elle est suffisamment inconfortable pour que nous investissions l’énergie nécessaire afin de faire pivoter nos pratiques, avec le surcroît de joies et de solidarité qu’une logique collective apporte. Cette mise en danger nous fait passer d’un inconfort, celui de se sentir aliéné et prolétarisé (c’est-à-dire de n’avoir plus que notre force de travail à donner), à un autre, celui de l’inconnu, mais qui mène à devoir chercher, à tâtons dans le brouillard, sans carte, les éléments de notre nouvelle pratique. Ce nouvel inconfort, s’il est parfois frustrant et insécurisant, est aussi incroyablement libérateur et émancipateur.

Il nous prévient d’être militant, puisque même si, fait, instruit et émulsionné en groupe, le travail est surtout intime. Il résiste aux injonctions. On s’en rend compte dans nos dynamiques internes. Il ne peut que difficilement être codifié, il est organique et fragile. Il nous est clairement impossible de le promouvoir comme modèle universel.

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le 20-11-2014Collectif Etc Le chantier ouvert : vers un partage du pouvoir

Le chantier ouvert: vers un partage du pouvoir Collectif Etc

Collectif Etc, «Le chantier ouvert: vers un partage du pouvoir», www.collectifetc.com, mars 2014.

«[...] les espaces publics redeviennent alors des lieux de confrontation et donc de négociation, de construction d’un commun. Le faire ensemble se pose comme base essentielle, sans être nécessairement formatée.»  ➞1 Collectif Etc, «Le chantier ouvert: vers un partage du pouvoir», www.collectifetc.com, mars 2014.

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le 20-11-2014Thomas Hirschhorn Ne pas s’économiser. Conversation

Ne pas s’économiser. Conversation Thomas Hirschhorn

Thomas Hirschhorn – François Piron

«Je ne veux pas informer les gens, je veux les surinformer. Quand j’accroche des livres, des articles tirés d’internet ou des documents, c’est pour apporter l’énergie de leur information, et pas l’information elle-même. Car tous ces livres, extraits et documents ne sont pas là pour être lus sur place. Mais, ce qui est possible, c’est d’en extraire des détails, et surtout de prendre connaissance du fait qu’ils existent.»

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le 20-11-2014Nicolas Bourriaud Esthétique Relationnelle

Esthétique Relationnelle Nicolas Bourriaud

« Les utopies sociales et l’espoir révolutionnaire ont laissé la place à de micro-utopies quotidiennes et à des stratégies mimétiques : toute position critique « directe » de la société est vaine, si elle se base sur l’illusion d’une marginalité aujourd’hui impossible, voire régressive. Il y a près de trente ans, Félix Guattari prônait déjà ces stratégies de proximité qui fondent les pratiques artistiques actuelles : « Autant je pense qu’il est illusoire de miser sur une transformation de proche en proche de la société, autant je crois que les tentatives microscopiques type communautés, comités de quartier, l’organisation d’une crèche dans la faculté, etc… jouent un rôle absolument fondamental » ».  1

L’art comme un ensemble de pratiques à penser au sein d’une société relationnelle, que ces pratiques contribuent à faire émerger : le manifeste, traduit dans une quinzaine de langues, qui a renouvelé l’approche de l’art contemporain depuis les années 1990.
D’où vient cette obsession de l’interactif qui traverse notre époque ? Après la société de consommation, après l’ère de la communication, l’art contribue-t-il aujourd’hui à l’émergence d’une société relationnelle ?
Nicolas Bourriaud tente de renouveler notre approche de l’art contemporain en se tenant au plus près du travail des artistes et en exposant les principes qui structurent leur pensée : une esthétique de l’interhumain, de la rencontre, de la proximité, de la résistance au formatage social.
Son essai se donne pour but de produire des outils nous permettant de comprendre l’évolution de l’art actuel : on y croisera Felix Gonzalez-Torres, Louis Althusser, Rirkrit Tiravanija ou Félix Guattari, et la plupart des artistes novateurs en activité.
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le 17-11-2014Collectif Manifeste du Réseau de Résistance Alternatif

Manifeste du Réseau de Résistance Alternatif Collectif

Buenos Aires, automne 1999

1. Résister c’est créer

Contrairement à la position défensive qu’adoptent le plus souvent les mouvements et groupes contestataires ou alternatifs, nous posons que la véritable résistance passe par la création, ici et maintenant, de liens et de formes alternatives par des collectifs, groupes et personnes qui, au travers de pratiques concrètes et d’une militance pour la vie, dépassent le capitalisme et la réaction.
Au niveau international, nous assistons aujourd’hui au début d’une contre-offensive à la suite d’une longue période de doutes, de marche arrière et de destruction des forces alternatives. Ce recul a été largement favorisé par la volonté de la logique néolibérale et capitaliste de détruire une bonne partie de ce que cent cinquante ans de luttes révolutionnaires avaient construit. Dès lors, résister, c’est créer les nouvelles formes, les nouvelles hypothèses théoriques et pratiques qui soient à la hauteur du défi actuel.

2. Résister à la tristesse

Nous vivons une époque profondément marquée par la tristesse qui n’est pas seulement la tristesse des larmes mais, et surtout, la tristesse de l’impuissance. Les hommes et les femmes de notre époque vivent dans la certitude que la complexité de la vie est telle que la seule chose que nous puissions faire, si nous ne voulons pas l’augmenter, c’est de nous soumettre à la discipline de l’économisme, de l’intérêt et de l’égoïsme. La tristesse sociale et individuelle nous convainc que nous n’avons plus les moyens de vivre une véritable vie et dès lors, nous nous soumettons à l’ordre et à la discipline de la survie. Le tyran a besoin de la tristesse parce qu’alors chacun de nous s’isole dans son petit monde, virtuel et inquiétant, tout comme les hommes tristes ont besoin du tyran pour justifier leur tristesse.
Nous pensons que le premier pas contre la tristesse (qui est la forme sous laquelle le capitalisme existe dans nos vies) c’est la création, sous de multiples formes, de liens de solidarité concrets. Rompre l’isolement, créer des solidarités est le début d’un engagement, d’une militance qui ne fonctionne plus «contre» mais «pour» la vie, la joie, à travers la libération de la puissance.

3. La résistance c’est la multiplicité

La lutte contre le capitalisme, qui ne peut se réduire à la lutte contre le néolibéralisme, implique des pratiques dans la multiplicité. Le capitalisme a inventé un monde unique et unidimensionnel, mais ce monde n’existe pas «en soi». Pour exister, il a besoin de notre soumission et de notre accord. Ce monde unifié qui est un monde devenu marchandise, s’oppose à la multiplicité de la vie, aux infinies dimensions du désir, de l’imagination et de la création. Et il s’oppose, fondamentalement, à la justice.
C’est pourquoi nous pensons que toute lutte contre le capitalisme qui se prétend globale et totalisante reste piégée dans la structure même du capitalisme qui est, justement, la globalité. La résistance doit partir de et développer les multiplicités, mais en aucun cas selon une direction ou une structure qui globalise, qui centralise les luttes.
Un réseau de résistance qui respecte la multiplicité est un cercle qui possède, paradoxalement, son centre dans toutes les parties. Nous pouvons rapprocher cela de la définition du rhizome de Gilles Deleuze: «Dans un rhizome on entre par n’importe quel côté, chaque point se connecte avec n’importe quel autre, il est composé de directions mobiles, sans dehors ni fin, seulement un milieu, par où il croît et déborde, sans jamais relever d’une unité ou en dériver ; sans sujet ni objet.»

4. Résister c’est ne pas désirer le pouvoir

Cent cinquante années de révolutions et de luttes nous ont enseigné que, contrairement à la vision classique, le lieu du pouvoir, les centres de pouvoir, sont en même temps des lieux de peu de puissance, voire d’impuissance. Le pouvoir s’occupe de la gestion et n’a pas la possibilité de modifier d’en haut la structure sociale si la puissance des liens réels à la base ne le rend pas possible. La puissance est ainsi toujours séparée du pouvoir. C’est pour cela que nous établissons une distinction entre ce qui se passe «en haut», qui est de l’ordre de la gestion et la politique, au sens noble du terme, qui est ce qui se passe «en bas».
Dès lors, la résistance alternative sera puissante dans la mesure où elle abandonnera le piège de l’attente, c’est-à-dire le dispositif politique classique qui reporte invariablement à un «demain», à un plus tard, le moment de la libération. Les «maîtres libérateurs» nous demandent l’obéissance aujourd’hui au nom d’une libération que nous verrons demain, mais demain est toujours demain, autrement dit, demain (le demain de l’attente, le demain de l’ajournement perpétuel, le demain des lendemains qui chantent) n’existe pas. C’est pour cela que ce que nous proposons aux maîtres libérateurs (commissaires politiques, dirigeants et autres militants tristes) c’est: la libération ici et maintenant et l’obéissance… demain.

5. Résister à la sérialisation

Le pouvoir maintient et développe la tristesse en s’appuyant sur l’idéologie de l’insécurité. Le capitalisme ne peut exister sans sérialiser, séparer, diviser. Et la séparation triomphe lorsque, petit à petit, les gens, les peuples, les nations vivent dans l’obsession de l’insécurité. Rien n’est plus facile à discipliner qu’un peuple de brebis toutes convaincues d’être un loup pour les autres. L’insécurité et la violence sont réelles, mais seulement dans la mesure où nous l’acceptons, c’est-à-dire où nous acceptons cette illusion idéologique qui nous fait croire que nous sommes, chacun, un individu isolé du reste et des autres. L’homme triste vit comme s’il avait été jeté dans un décor, les autres étant des figurants. La nature, les animaux et le monde seraient des «utilisables» et chacun de nous, le protagoniste central et unique de nos vies. Mais l’individu n’est qu’une fiction, une étiquette. La personne, en revanche, c’est chacun de nous en tant que nous acceptons notre appartenance à ce tout substantiel qu’est le monde.
Il s’agit alors de refuser les étiquettes sociales de profession, de nationalité, d’état-civil, la répartition entre chômeurs, travailleurs, handicapés, etc., derrière lesquelles le pouvoir tente d’uniformiser et d’écraser la multiplicité qu’est chacun de nous. Car nous sommes des multiplicités mêlées et liées à d’autres multiplicités. C’est pour cela que le lien social n’est pas quelque chose à construire mais plutôt quelque chose à assumer. Les individus, les étiquettes vivent et renforcent le monde virtuel en recevant des nouvelles de leurs propres vies à travers l’écran de leur télévision. La résistance alternative implique de faire exister le réel des hommes, des femmes, de la nature. Les individus sont de tristes sédentaires piégés dans leurs étiquettes et leurs rôles ; c’est pour cela que l’alternative implique d’assumer un nomadisme libertaire.

6. Résister sans maîtres

La création d’une vie différente passe, fondamentalement, par la création de modes de vie, de modes de désirer alternatifs. Si nous désirons ce que le maître possède, si nous désirons comme le maître, nous sommes condamnés à répéter les fameuses révolutions mais, cette fois, dans le sens que ce terme a en physique, c’est-à-dire celui d’un tour complet. Il s’agit ainsi d’inventer et de créer concrètement de nouvelles pratiques et images de bonheur. Si nous pensons que nous ne pouvons être heureux qu’à la manière individualiste du maître et que nous demandons une révolution qui nous donne satisfaction, nous serons condamnés éternellement à ne faire que changer de maître. Car on ne peut être réellement anticapitaliste et accepter en même temps les images de bonheur que ce même système génère. Si on désire «être comme le maître» ou «avoir ce que le maître possède» on reste dans la position de l’esclave.
Les chemins de la liberté sont incompatibles avec le désir du maître. Désirer le pouvoir du maître est l’opposé de désirer la liberté. Et la liberté c’est devenir libre, c’est une lutte. De la résistance surgissent précisément d’autres images de bonheur et de liberté, des images alternatives liées à la création et au communisme (dans le sens de liberté et de partage que ce terme recouvre, dans le sens d’une exigence permanente et non pas en tant que modèle de société).
Ce qu’il faut c’est créer un communisme libertaire, non de la nécessité, mais de la jouissance que donne la solidarité. Il ne s’agit pas de partager à la manière triste, parce que nous sommes obligés, mais de découvrir la jouissance d’une vie plus pleine, plus libre. Dans la société de la séparation, la société capitaliste, les hommes et les femmes ne trouvent pas ce qu’ils désirent, ils doivent se contenter de désirer ce qu’ils trouvent, selon la formule de Guy Debord. La séparation est ainsi séparation les uns des autres, de chacun de nous d’avec le monde, du travailleur d’avec son produit, mais en même temps de chacun de nous, séparé, exilé de lui-même. Telle est la structure de la tristesse.

7. Résistance et politique de la liberté

La politique, dans sa signification profonde, est liée aux pratiques émancipatrices, aux idées et aux images de bonheur qui dérivent d’elles. La politique est la fidélité à une recherche active de la liberté. A l’encontre de cette conception de la politique se situe la «politique» comme gestion de la situation telle qu’elle apparaît. Mais cet élément, que nous appelons gestion, prétend être le tout de la politique et hiérarchise les priorités en limitant, en freinant et en institutionnalisant les énergies vitales qui le dépassent. Pourtant la gestion n’est qu’un moment, une tâche, un aspect.
La gestion est représentation, et la représentation, en tant que telle, n’est qu’une partie du mouvement réel. Celui-ci n’a pas besoin de la représentation pour vivre, tandis que cette dernière tend à délimiter la puissance de la présentation. La politique révolutionnaire est celle qui poursuit à chaque instant la liberté non pas en tant qu’associée essentiellement aux hommes ou aux institutions, mais comme devenir permanent qui refuse de s’attacher, de se fondre, de «s’incarner» ou de s’institutionnaliser. La recherche de la liberté est liée à la constitution du mouvement réel, de la critique pratique, du questionnement permanent et du développement illimité de la vie. Dans ce sens, la politique révolutionnaire n’est pas le contraire de la gestion. Celle-ci, comme partie du tout, est une partie de la politique. En revanche, la gestion en tant qu’elle tend à être le tout de la politique constitue précisément le mécanisme de la virtualisation qui nous plonge dans l’impuissance.
La politique comme telle n’est que l’harmonie de la multiplicité de la vie en lutte permanente contre ses propres limites. La liberté est le déploiement de ses capacités et de sa puissance ; la gestion n’est qu’un moment limité et circonscrit où ce déploiement est représenté.

8. Résistance et contre-culture

Résister c’est créer et développer des contre-pouvoirs et des contre-cultures. La création artistique n’est pas un luxe des hommes, c’est une nécessité vitale de laquelle pourtant la grande majorité se trouve privée. Dans la société de la tristesse, l’art a été séparé de la vie et même, l’art est de plus en plus séparé de l’art lui-même possédé, gangrené qu’il est par les valeurs marchandes. C’est pour cela que les artistes comprennent, peut-être mieux que beaucoup, que résister c’est créer. C’est donc à eux aussi que nous nous adressons pour que la création dépasse la tristesse, c’est-à-dire la séparation, pour que la création puisse se libérer de la logique de l’argent et qu’elle retrouve sa place au cœur de la vie.

9. Résister à la séparation

Résister c’est, aussi, dépasser la séparation capitaliste entre théorie et pratique, entre l’ingénieur et l’ouvrier, entre la tête et le corps. Une théorie qui se sépare des pratiques devient une idée stérile. C’est ainsi que, dans nos universités, il existe une myriade d’idées stériles, mais en même temps, les pratiques qui se séparent de la théorie se condamnent à disparaître à l’usure dans une sorte d’auto-résorption. Résister, dès lors, c’est créer les liens entre les hypothèses théoriques et les hypothèses pratiques, que tous ceux qui savent faire quelque chose sachent aussi le transmettre à ceux qui désirent se libérer. Créons ainsi les relations, les liens qui potentialisent des théories et des pratiques de l’émancipation, en tournant le dos aux chants des sirènes qui nous proposent de «nous occuper de nos vies», à quoi nous répondons que nos vies ne se réduisant pas à des survies, elles s’étendent au-delà des limites de notre peau.

10. Résister à la normalisation

Résister signifie, en même temps, déconstruire le discours faussement démocratique qui prétend s’occuper des secteurs et des personnes exclues. Dans nos sociétés, il n’y a pas «d’exclus» ; nous sommes tous inclus, de manière différente, de manière plus ou moins indigne et horrible, mais inclus tout de même. L’exclusion n’est pas un accident, ce n’est pas un «excès». Ce qu’on appelle exclusion et insécurité c’est ce que nous devons voir comme l’essence même de cette société amoureuse de la mort. C’est pour cela que lutter contre les étiquettes implique aussi notre désir de nous mettre en contact avec les luttes de ceux que l’on nomme «anormaux» ou «handicapés».
Nous disons qu’il n’y a pas d’homme ou de femme «anormal» ou «handicapé», mais qu’il existe des personnes et des modes d’être différents. Les étiquettes agissent comme des mini-prisons où chacun de nous est défini par un niveau donné d’impuissance. Or, ce qui nous intéresse, c’est la puissance, la liberté. Un handicapé n’existe que dans une société qui accepte la division entre forts et faibles. Refuser ceci, qui n’est autre que la barbarie, c’est refuser le quadrillage, la sélection inhérente au capitalisme. C’est pour cela que l’alternative implique un monde où chacun assume la fragilité propre au phénomène de la vie et où chacun développe ce qu’il peut avec les autres et pour la vie. Que ce soit la lutte pour la culture Sourde qui a su faire exploser la prison de la taxinomie médicale, comme la lutte contre la psychiatrisation de la société, et tant d’autres, loin d’être de petites luttes pour un peu plus d’espace, ce sont de véritables créations qui enrichissent la vie. C’est pour cela que nous invitons aussi à résister avec nous les groupes de lutte contre la normalisation disciplinaire médico-sociale sous tous ses aspects.
La même chose se produit avec les formes de disciplinarisation propres aux systèmes éducatifs. La normalisation opère ici comme une menace permanente d’échec ou de chômage. Il existe en revanche des expériences parallèles, alternatives et diverses par rapport à la scolarisation où les problèmes liés à l’éducation se développent selon une logique différente. Handicapés, chômeurs, retraités, cultures en marge, homosexuels, sont toutes des classifications sociologiques qui opèrent en séparant et en isolant à partir de l’impuissance, de ce qu’on ne peut pas faire, en rendant unilatéral et pauvre le multiple, ce qui peut être vu comme source de puissance.

11. Résister au repli

Résister, c’est aussi repousser la tentation d’un repli d’identité qui sépare les «nationaux» des «étrangers». L’immigration, les flux migratoires ne sont pas un «problème» mais une réalité profonde de l’humanité depuis toujours et pour toujours. Il ne s’agit pas d’être philanthropiquement «bon pour les étrangers», mais de désirer la richesse produite par le métissage. Résister c’est créer des liens entre les «sans», sans toit, sans travail, sans papiers, sans dignité, sans terre, tous les sans qui n’ont pas la «bonne couleur de peau», la «bonne pratique sexuelle», etc.: une union de sans, une fraternité des sans, non pour être «avec» mais pour construire une société où les sans et les avec n’existent plus.

12. Résister à l’ignorance

Nos sociétés qui prétendent être des cultures scientifiques sont en réalité, d’un point de vue historique et anthropologique, le type de société qui a produit le plus grand degré d’ignorance que l’épopée humaine ait connu. Si dans toute culture les hommes ont possédé des techniques, notre société est la première qui soit proprement possédée par la technique. 90% d’entre nous sommes incapables de savoir ce qui se passe entre le moment où l’on appuie sur le bouton et le moment où l’effet désiré se produit. 90% d’entre nous ignorons la quasi-totalité des mécanismes et ressorts du monde dans lequel nous vivons.
Ainsi, notre culture produit des hommes et des femmes ignorants qui, se sentant exilés de leur milieu, peuvent alors le détruire sans scrupule aucun. La violence de cet exil est tel que, pour la première fois, l’humanité se trouve confrontée à la possibilité réelle et concrète - et peut-être inévitable - de sa destruction. On nous dit qu’étant donnée la complexité de la technique les hommes doivent l’accepter sans la comprendre, mais le désastre écologique montre que ceux qui croient comprendre la technique sont loin de la maîtriser. Il est donc urgent de créer des groupes, des noyaux, forums de socialisation du savoir pour que les hommes puissent à nouveau prendre pied dans le monde réel.
De nos jours, la technique de la génétique nous place à la lisière d’une possibilité de sélection entre les êtres humains selon des critères de productivité et de bénéfices. L’eugénisme, au nom du bien, inhumanise l’humanité. On nous apprend que nous pouvons à présent procéder à la clonation d’un être humain et notre triste humanité désorientée ignore ce qu’est un être humain… Ces questions sont des questions profondément politiques qui ne doivent pas rester entre les mains des techniciens. Autrement dit, la res-publique ne doit pas devenir res-technique.

13. Résistance permanente

Résister c’est affirmer que, contrairement à ce que l’on a pu croire, la liberté ne sera jamais un point d’arrivée. Paradoxalement, l’espoir nous condamne à la tristesse. La liberté et la justice n’existent qu’ici et maintenant, dans et par les moyens qui les construisent. Il n’y a pas de bon maître ni d’utopie réalisée. L’utopie est le nom politique de l’essence même de la vie, c’est-à-dire le devenir permanent. C’est pourquoi l’objectif de la résistance ne sera jamais le pouvoir.
Le pouvoir et les puissants sont d’ailleurs condamnés à ne pas trop s’éloigner de ce qu’un peuple désire. Dès lors, croire que le pouvoir décide du réel de nos vies relève toujours d’une attitude d’esclave. L’homme triste, comme nous le disions, a besoin du tyran. Il n’est pas suffisant de demander aux hommes qui occupent le pouvoir qu’ils édictent telle ou telle loi séparée des pratiques de la base sociale. Nous ne pouvons pas, par exemple, demander à un gouvernement qu’il édicte des lois donnant aux étrangers les mêmes droits qu’aux autres si au sein de la base sociale nous ne construisons pas la solidarité qui va dans ce sens.
La loi et le pouvoir, s’ils sont démocratiques, doivent refléter l’état de la vie réelle de la société. Par conséquent, notre problème n’est pas que le pouvoir soit corrompu et arbitraire. Notre problème et notre défi c’est la société que ce pouvoir reflète, autrement dit, notre tâche en tant qu’hommes et femmes libres, c’est qu’existent les liens de solidarité, de liberté et d’amitié qui empêchent réellement que le pouvoir soit réactionnaire. Il n’y a de liberté que dans les pratiques de libération.

14. La résistance est lutte

La composition de liens augmente la puissance, la séparation capitaliste la diminue. La lutte pour la liberté est bien une lutte communiste pour récupérer et augmenter la puissance. En revanche, le capitalisme opère par abstraction, sérialisation, réification en décomposant les liens et en nous plongeant dans l’impuissance. C’est pourquoi la lutte pour la liberté et la démocratie sont des devenirs permanents qui ne trouveront jamais d’incarnation définitive. La lutte va toujours dans le sens de la puissance, de la composition de liens, de l’alimentation du désir de liberté dans chaque situation concrète.

15. Résistance ouvrière

La résistance comme création exige que nous pensions aussi la question du «sujet révolutionnaire», en rompant définitivement avec la vision marxiste classique posant la classe ouvrière comme «le» sujet révolutionnaire, personnage messianique au sein de l’historicisme moderne.
Cependant, contrairement à ce que prétendent certains sociologues postmodernes de la complexité, la classe ouvrière ne tend pas à disparaître, simplement, la fonction ouvrière se déplace et s’ordonne géographiquement. Ainsi, si dans les pays centraux il y a numériquement moins d’ouvriers, la production s’est déplacée vers les pays dits périphériques où l’exploitation brutale des hommes, des femmes et des enfants assure d’énormes bénéfices aux entreprises capitalistes. Et dans les pays centraux, par le biais de l’évocation de «l’insécurité» , on propose aux classes populaires des alliances nationales pour mieux exploiter le tiers-monde.
La production capitaliste est une production diffuse, inégale et combinée. C’est pour cela que la lutte, la résistance doit être multiple mais aussi solidaire. Il n’y a pas de libération individuelle ou sectorielle. La liberté ne se conjugue qu’en termes universels, ou dit autrement, ma liberté ne s’arrête pas là où commence celle de l’autre, mais ma liberté n’existe que sous la condition de la liberté de l’autre.
Bien qu’il n’existe pas de sujet révolutionnaire «en soi», prédéterminé, il existe en tous cas des sujets révolutionnaires multiples qui n’ont pas de forme prédéfinie ni d’incarnation définitive. Aujourd’hui, nous voyons fleurir des coordinations, des collectifs et des groupes de travailleurs qui débordent largement dans leurs revendications les luttes sectorielles. Ces luttes doivent, au sein de chaque singularité, de chaque situation concrète dépasser le quadrillage du pouvoir, c’est-à-dire refuser la séparation entre avec emploi et sans emploi, nationaux et étrangers, etc. Non parce que l’employé, le national, homme, blanc doit être «charitable» avec le sans-emploi, l’étranger, la femme, le handicapé, etc., mais parce que toute lutte qui accepte et reproduit ces différences est une lutte qui, aussi violente soit elle, respecte et renforce le capitalisme.
Mais la fonction ouvrière se déplace aussi dans un autre sens: de l’usine classique comme espace physique privilégié de constitution de valeur à la fabrique sociale dans laquelle le capital assume la tâche de coordonner et de subsumer toutes les activités sociales. La valeur s’estompe dans toute la société, elle circule à travers les formes multiples du travail. L’accumulation capitaliste s’étendant à l’ensemble de la société, elle peut, par conséquent, être sabotée à n’importe quel point du circuit par le biais d’actes d’insubordination.

16. La résistance et la question du travail

Une partie de la construction des hiérarchies et des classifications qui nous sont imposées part de la confusion entre la division technique du travail et la division sociale du travail. Sous la notion de travail nous entendons en effet deux choses différentes. D’un côté, une activité constitutive de l’homme, anthropologique ou ontologique, l’ensemble des relations sociales qui nous conforment, dans la perspective matérialiste de la société et de l’histoire. Mais d’un autre côté le travail est ce devoir, aliénant, cet esclavage moderne sous lequel le capitalisme nous sépare en classes. C’est celui-là qui nous fait souffrir quand nous en avons et quand nous n’en avons pas. Abolir le travail dans ce dernier sens c’est réaliser les possibilités de l’idée communiste libertaire du travail dans le premier sens.
Les hiérarchies qui se fondent sur l’unidimensionnalisation de la vie dans la question du travail aliéné, l’emploi, sont celles qui doivent être dissoutes dans l’ouverture à la multiplicité des savoirs et des pratiques de la vie. Le travail, du point de vue ontologique, l’ensemble des activités qui effectivement valorisent le monde (techniques, scientifiques, artistiques, politiques) est, en même temps, une source de démocratisation radicale et une mise en question définitive et totale du capitalisme.

17. Résister c’est construire des pratiques

Résister ce n’est pas, dès lors, avoir des opinions. Dans notre monde, contrairement à ce que l’on peut croire, il n’y a pas de «pensée unique», il y a quantités d’idées différentes. Mais des opinions différentes n’impliquent pas des pratiques réellement alternatives et de ce fait ces opinions ne sont que des opinions sous l’empire de la pensée unique, c’est-à-dire de la pratique unique. Il faut en finir avec ce mécanisme de la tristesse qui fait que nous avons des opinions différentes et une pratique unique. Rompre avec la société du spectacle signifie ne plus être spectateur de sa propre vie, spectateurs du monde.
Attaquer le monde virtuel, ce monde qui a besoin, pour nous discipliner, pour nous sérialiser que nous soyons tous à la même heure devant notre poste de télévision, cela ne revient pas à dire comment le monde, l’économie, l’éducation, doit être de manière abstraite. Résister c’est construire des millions de pratiques, de noyaux de résistance qui ne se laissent pas piéger par ce que le monde virtuel appelle «le sérieux». Etre réellement sérieux ce n’est pas penser la globalité et constater notre impuissance. Etre sérieux implique de construire, ici et maintenant, les réseaux et liens de résistance qui libèrent la vie de ce monde de mort. La tristesse est profondément réactionnaire. Elle nous rend impuissants. La libération, finalement, est aussi libération des commissaires politiques, de tous ces tristes et aigres maîtres libérateurs. C’est pour cela que résister passe aussi par la création de réseaux qui nous sortent de cet isolement.
Le pouvoir nous souhaite isolés et tristes, sachons être joyeux et solidaires. C’est en ce sens que nous ne reconnaissons pas l’engagement comme un choix individuel. Nous avons tous un degré déterminé d’engagement. Il n’y a pas de «non militants» ou «d’indépendants» . Nous sommes tous liés. La question est de savoir d’une part, à quel degré, et d’autre part, de quelle côté de la lutte on est engagé.

18. Résister c’est créer des liens

Il est indispensable de réfléchir sur nos pratiques, les penser, les rendre visibles, intelligibles, compréhensibles. Pouvoir conceptualiser ce que nous faisons constitue une part de la légitimité de nos constructions et participe de la socialisation des savoirs entre les uns et les autres: être nous-mêmes lecteurs, penseurs et théoriciens de nos pratiques, être capables d’apprécier la valeur de notre travail pour éviter qu’on nous appauvrisse par des lectures normalisatrices.
Ce manifeste n’est pas une invitation à adhérer à un programme et encore moins à une organisation. Nous invitons simplement les personnes, les groupes et les collectifs qui se sentent reflétés par ces préoccupations à prendre contact avec nous afin de commencer à briser l’isolement. Nous vous invitons aussi à photocopier et à diffuser ce document par tous les moyens à votre disposition.
Tous ceux qui souhaiteraient faire des commentaires, propositions, etc., seront les bienvenus. Nous nous engageons à les faire circuler au sein du Réseau de Résistance Alternatif. Nous ne souhaitons pas établir un centre ou une direction et nous mettons à la disposition des camarades et amis l’ensemble des contacts du Réseau pour que le dialogue et l’élaboration de projets ne se fasse pas de manière concentrique.

19. Résistance et collectif de collectifs

Beaucoup de nos groupes ou collectifs possèdent des publications ou des revues. Le réseau se propose d’accumuler et de mettre à disposition des autres groupes ces savoirs libertaires qui peuvent aider et potentialiser la lutte des uns et des autres. Des centaines de luttes disparaissent par isolement ou par manque d’appui, des centaines de lutte sont obligées de partir de zéro, et chaque lutte qui échoue n’est pas seulement une «expérience», chaque échec renforce l’ennemi. D’où la nécessité de nous entraider, de créer des «arrière-gardes solidaires» pour que chaque personne qui en quelque point du monde lutte à sa manière, dans sa situation, pour la vie et contre l’oppression puisse compter sur nous comme nous espérons pouvoir compter sur elle.
Le capitalisme ne tombera pas d’en haut. C’est pour cela que dans la construction des alternatives il n’y a pas de petit ou de grand projet.

Saluts fraternels à tous les frères et sœurs de la côte
Salut de pirates: à la différence des corsaires, trafiquants esclavagistes et mercantilistes des mers, les pirates étaient communistes et créaient des communes libres sur les côtes où ils s’arrêtaient.

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le 17-11-2014László Moholy-Nagy Peinture photographie film

Peinture photographie film László Moholy-Nagy

«Le design d’un produit n’est donc aujourd’hui trop souvent qu’un habillage simplement destiné à accélérer la vente. Sa caractéristique essentielle est d’être différent, même si la fonction du produit reste inchangée. La tâche du designer consiste à donner un style ou une ligne à un produit déjà connu et à changer ce design aussi souvent que possible, cela pour le plus grand bénéfice du vendeur.»

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le 17-11-2014Annick Lantennois Le vertige du funambule

Le vertige du funambule Annick Lantennois

Parce qu’il contribue à la mise en forme de contenus et à l’organisation des conditions de circulation des biens matériels et immatériels, le design graphique est toujours une recherche d’équilibre entre son instrumentalisation par les pouvoirs économiques, politiques et l’attitude critique des designers à l’égard de ces pouvoirs. Le vertige naît de la rupture de cet équilibre. Le capitalisme cognitif et l’industrie culturelle connaissent les compétences du design graphique. Assimilé à un emballage créateur de plus-value, il contribue à favoriser l’extension d’un formatage esthétique mondialisé. Faut-il renoncer à la fonction critique du designer? Faut-il accepter de faire le deuil d’une capacité à accompagner les individus dans la lecture de la complexité? Au contraire, il s’agit d’interroger et d’actualiser cette fonction critique en investissant ce qui constitue aujourd’hui le terreau commun: la culture numérique. Un certain nombre de conditions doivent cependant être réunies: revenir à l’histoire du design graphique et au contexte de sa formation à la fin du XIXe siècle, réfléchir à son rapport à la technique et à son lien à la notion de «projet». Cette actualisation nécessite la constitution d’une culture qui intègre les nouvelles pratiques forgées par l’arrivée des nouvelles technologies, une pensée de cette technologie et de nouvelles méthodes d’analyse. Pour cela, faut-il que chaque acteur du design graphique accepte de sortir de son statut et de ses certitudes: s’aventurer dans l’inconnu.

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le 17-11-2014Sebastien Broca Utopie du logiciel libre

Utopie du logiciel libre Sebastien Broca

Né dans les années 1980 de la révolte de hackers contre la privatisation du code informatique, le mouvement du logiciel libre ne semblait pas destiné à renouveler nos imaginaires politiques. Les valeurs et les pratiques du Libre ont pourtant gagné d’autres domaines, dessinant peu à peu une véritable «utopie concrète». Celle-ci a fait sienne plusieurs exigences: bricoler nos technologies au lieu d’en être les consommateurs sidérés, défendre la circulation de l’information contre l’extension des droits de propriété intellectuelle, lier travail et réalisation de soi en minimisant les hiérarchies. De GNU/Linux à Wikipédia, de la licence GPL aux Creative Commons, des ordinateurs aux imprimantes 3D, ces aspirations se sont concrétisées dans des objets techniques, des outils juridiques et des formes originales de collaboration qui nourrissent aujourd’hui une sphère des communs propre à encourager l’inventivité collective. On peut être tenté de voir là un projet de substitution au modèle néolibéral. Pourtant, dans sa relation à l’économie d’Internet, ses enthousiasmes technophiles ou ses ambiguïtés politiques, le Libre soulève aussi nombre de questions. Sébastien Broca fait ressortir celles-ci, en racontant une histoire dans laquelle les hackers inspirent la pensée critique (d’André Gorz aux animateurs de la revue Multitudes) et les entrepreneurs open source côtoient les défenseurs des biens communs. À travers ce bouillonnement de pratiques, de luttes et de théories, l’esprit du Libre émerge néanmoins comme un déjà là où s’ébauchent les contours d’une réinvention sociale.

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le 17-11-2014Christophe André Vers un design libre

Vers un design libre Christophe André

Ce texte a été initialement publié sur Strabic sous licence Creative Common.

Je me suis interrogé sur la conception des objets telle qu’elle prévaut dans notre société consumériste, et sur ce que j’aimerais qu’elle soit dans l’idéal. Un des points qui me dérange le plus dans le rapport que l’on entretient avec les objets, c’est l’abstraction quasi totale qui le caractérise. Par abstraction, j’entends le fait que la plupart du temps on ne sait pas par qui, dans quelles conditions, avec quel type de matériau ou à quel endroit sont réalisés les objets ni comment ils fonctionnent précisément. Comme dirait François Brune, «tout est fait pour que chez le consommateur l’acte d’achat soit déconnecté de ses réelles conséquences humaines, environnementales et sociales. Pour jouir et gaspiller sans honte, il faut cacher les véritables coûts humains des produits, les lieux et modes de production, les impacts sociaux, etc.».  ➞I François Brune, Le Bonheur conforme, Éditions Gallimard, 1985

J’ai appris à forger.

Pour lever cette abstraction, j’ai décidé de fabriquer les objets dont j’ai besoin plutôt que de les acheter. J’ai ainsi réalisé mon mobilier (table, bureau, canapé, console...). Je me suis inscrit à un cours de poterie pour réaliser en céramique mes ustensiles de cuisine (plat à tarte, moule à gâteau, saladier, pot à eau...). J’ai appris à forger, ce qui m’a permis de fabriquer mes outils de jardin. J’ai aussi créé des objets en lien avec des préoccupations énergétiques: une «marmite norvégienne», un cuiseur solaire (en collaboration avec Gabrielle Boulanger), un four solaire, une éolienne...

Production autonome, production hétéronome: un équilibre à atteindre

Ce genre d’expérience est beaucoup plus riche qu’on peut le croire, dans le sens où le fait de créer au lieu d’acheter permet d’acquérir des compétences dans divers domaines. C’est aussi un moyen de rétablir un équilibre entre la production intégrée (hétéronome) et ce que Ivan Illich appelle la production vernaculaire (ou autonome) II Ivan Illich, La convivialité, Éditions du Seuil, 1973. La production autonome est celle qui permet à chacun de produire d’une manière très souple à partir de ressources locales et de moyens techniques de proximité en vue de satisfaire ses propres besoins et ceux d’un groupe social relativement restreint (une communauté, un village, une région). Ce mode de production, qui était dominant avant la révolution industrielle, tend à disparaître au profit de la production intégrée. Cette production hétéronome demande des moyens techniques considérables et donc des capitaux en rapport, ainsi qu’une main-d’œuvre importante soumise à une division du travail poussée réduisant les savoir-faire et enlevant au travailleur toute l’autonomie dont l’artisan d’antan pouvait bénéficier.

Il n’y a pas d’opposition entre les modes de production hétéronome et autonome mais une complémentarité.

Le problème auquel on doit faire face actuellement, c’est qu’on a privilégié la production hétéronome au détriment des activités vernaculaires. Ce faisant, on n’a pas seulement favorisé un modèle de production mais on a par la même occasion privilégié un modèle politique car la technique n’est pas neutre, elle façonne le monde, elle est un prolongement du politique. Jacques Ellul disait que la technique mène le monde bien plus que la politique et l’économie.

La technique: un prolongement du politique

Pour comprendre cette non-neutralité des techniques, il faut remonter au début de la révolution industrielle, dans les années 1811-1812 en Angleterre lorsque les Luddites se sont révoltés face à la montée de la production industrielle. Les artisans de la filière du travail de la laine et du coton allaient, la nuit, briser les machines dans les usines. Les Luddites ne se battaient pas contre la technique, mais pour préserver l’autonomie et la liberté qu’ils avaient d’organiser leur vie. Ils étaient pour que les machines soient au service de l’homme et non le contraire. Les Luddites ne se sont pas opposés à toutes les machines, mais à toutes les «machines préjudiciables à la communauté», c’est-à-dire celles que leur communauté désapprouvait, sur lesquelles elle n’avait aucun contrôle et dont l’usage était préjudiciable à ses intérêts. En d’autres termes, il s’agissait de machines produites uniquement en fonction de critères économiques et au bénéfice d’un très petit nombre de personnes, tandis que leurs divers effets sur la société, l’environnement et la culture n’étaient pas considérés comme pertinents.

Que les machines soient au service de l’homme et non le contraire.

Les Luddites considéraient que la technique n’est pas neutre et qu’elle est un lieu de pouvoir. Il y a eu un processus de neutralisation de la technique qui a débuté au 19e siècle. Au début de l’industrialisation, le consensus sur le progrès technologique n’existait pas. C’est une construction sociale et politique.
Nous ne pouvons pas nous opposer à la technique. En revanche, nous pouvons proposer d’autres trajectoires possibles.

Du consommateur au prosommateur

A travers ma pratique, je tente de rétablir un lien entre la production autonome et la production hétéronome. J’essaie de replacer le design en tant que design d’auteur au sens où William Morris  ➞III William Morris, L’âge de l’ersatz et autres textes contre la civilisation moderne, Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 2006 l’entendait, en privilégiant le travail à taille humaine et les savoir-faire. C’est un design du côté de la réalisation et qui considère le citoyen comme un travailleur plutôt que comme un client. Mieux, en procédant ainsi, c’est comme si j’abolissais la frontière entre le consommateur et le producteur. Le citoyen devient alors un «prosommateur», c’est-à-dire un individu qui prend part à ce qu’il va consommer. Cette attitude de prosommateur nous sort de notre attitude passive de consommateur, elle nous pousse à nous réapproprier les savoirs, les techniques pour devenir des acteurs responsables de l’univers que nous façonnons.

Réduire notre temps de travail pour l’utiliser à des activités d’autoproduction.

Ingmar Granstedt propose dans son ouvrage Du chômage à l’autonomie conviviale  ➞IV Ingmar Granstedt, Du chômage à l’autonomie conviviale, Éditions À plus d’un titre, Collection La ligne d’horizon, 2007de rétablir l’équilibre entre la production autonome et la production hétéronome en réduisant notre temps de travail pour l’utiliser à des activités d’autoproduction et ainsi démanteler petit à petit l’industrie en se réappropriant les techniques et les savoir-faire. Il propose pour cela différents angles d’attaque des filières: la première solution consiste à commencer par la fin et à remonter, en examinant chaque stade de fabrication, jusqu’aux matières premières. «Ou alors on peut commencer par le stade des matières premières et descendre progressivement la filière jusqu’au produit final.» Et enfin on peut aussi «partir de la réparation et de la fabrication de pièces détachées pour dissoudre la filière «latéralement».»

Un nouveau modèle sociétal basé sur l’entraide, la diffusion des savoirs et l’autoproduction

En restant dans cette optique, imaginons une société qui ne soit pas basée exclusivement sur la consommation d’objets mais sur l’autoproduction. Plusieurs communautés coexisteraient et, au sein de chacune d’elles, les membres pourraient fabriquer leurs propres objets dans des ateliers collectifs mis à leur disposition. Chaque communauté pourrait avoir une production spécifique qu’elle pourrait échanger tant que ces échanges ne remettraient pas en cause l’autonomie de la communauté. Cette condition serait remplie si l’on mettait en commun ce que l’on pourrait appeler:

Le code source de l’objet.

Ce concept fait référence au logiciel libre qui est fourni avec son «code source», c’est-à-dire le programme du logiciel, donnant ainsi le droit à toute personne de le compiler, de le modifier, de le copier et de le diffuser. Au logiciel libre, on oppose le logiciel propriétaire dont les sources sont cachées ou ne peuvent être modifiées sans l’accord du propriétaire. Dans le cadre de la production d’objets, le «code source» donnerait accès aux choix de conception, aux plans et aux méthodes de production et serait diffusé dans l’économie des connaissances. Ce type d’économie permettrait la re-sociabilisation des objets par la levée de leur abstraction.

Dévoiler les difficultés qui peuvent survenir.

Lors de la réalisation de mes objets, j’ai conçu une documentation. Dans la partie consacrée à la phase de conception, j’ai exposé mes choix conceptuels tout en expliquant pourquoi j’avais écarté certaines pistes et je donne les plans détaillés de l’objet. Dans une deuxième partie (phase de réalisation), je révèle le détail des choix techniques ainsi que les différents matériaux utilisés. La réalisation est documentée grâce à une série de photos prises lors de la construction. Vient enfin une phase d’optimisation où je mets en avant les avantages de l’objet autant que ses inconvénients. En effet, contrairement au modèle marchand où l’on va cacher les erreurs, les ratages, on va ici dévoiler les difficultés qui peuvent survenir car celles-ci deviennent potentiellement des ressources pour d’éventuelles améliorations. En dévoilant ces problèmes, en les diffusant dans l’économie des connaissances, on pourra avoir des retours suggérant des pistes de résolution.
J’ai soumis les différents articles que j’ai écrits à la rédaction du magazine de bricolage «Système D». Le magazine organise tous les mois un concours et prime les 50 meilleurs articles. Ce magazine constitue pour moi à la fois un espace de monstration et un moyen de rémunération.

Le modèle des logiciels libres appliqué à la production des objets

Voici quelques projets de «design libre». Cette liste n’est pas exhaustive, il y a bien sûr beaucoup d’autres projets qui mettent en accès libre les connaissances développées.
Superflex est un collectif d’artistes danois qui travaillent principalement sur des questions de propriété intellectuelle. Ils ont notamment développé une bière «libre», c’est-à-dire une bière dont la recette est diffusée gratuitement. Superflex incite les consommateurs à s’emparer de cette recette, à la modifier et à la partager avec la communauté. La recette est donc largement diffusée et cela totalement gratuitement. Par contre, la bière est vendue car brasser de la bière a un coût.
Le site internet openfarmtech.org regroupe des projets partagés en open source sur des questions écologiques. Chaque personne peut déposer son projet et collaborer avec d’autres personnes pour le développer.

Aux États-Unis, un village est construit selon ce principe sur un site expérimental.

Bâtiments bioclimatiques, machine à fabriquer des briques de terre et tracteur y sont fabriqués pour répondre aux besoins tout en maîtrisant la technique.
Usinette est un projet basé sur l’entraide qui fonctionne sur le modèle du hackerspace. C’est un lieu de fabrication, de diffusion des savoirs et de transdisciplinarité. On y fabrique ses propres outils comme les «repraps» qui sont des machines de prototypage rapide permettant de réaliser des pièces en plastique. Les fichiers numériques des objets ainsi réalisés sont ensuite enregistrés dans une banque de données sur le site Thingiverse.com pour que d’autres personnes, possédant une «reprap», puissent les fabriquer.
Le lecteur pourra consulter d’autres projets comme: Oscar, Maya pédal, Bricolabs, Ardheia, OpenCola, etc.

Une pédagogie qui nous rend acteurs de notre devenir

Je reviens maintenant aux projets que j’ai développés. Comme nous avons pu le constater, il est important de diffuser les connaissances acquises pour que la communauté puisse en profiter. Les publications dans des revues ou sur des sites internet sont des moyens efficaces mais elles ne peuvent pas remplacer la richesse d’un échange lors d’une rencontre. C’est pourquoi je donne des conférences sur ma pratique et mène des ateliers de bricolage sur des questions écologiques.
Pour mener à bien ces projets de transmission, nous avons créé en 2008 avec Gabrielle Boulanger une association qui a pour but d’effectuer des recherches sur l’autonomie en tant que forme d’organisation sociale, et de transmettre ces recherches. Nous avons notamment participé à quatre éditions du festival de vulgarisation scientifique pour les enfants «Remue méninges».

Nous proposons des ateliers traitant des problématiques écologiques à travers une démocratisation et une réappropriation des sciences et de la technique. Nous sortons ainsi de simples actions de sensibilisation pour rendre le citoyen acteur des changements écologiques à opérer pour sauvegarder la planète. Nous avons organisé des ateliers de fabrication de fours solaires, d’éoliennes, d’initiation à l’architecture bioclimatique et à la technique de construction à ossature bois.

Un avenir au design libre?

L’expérience que je viens d’exposer dresse les prémices d’une société basée sur l’autoproduction, la collaboration, l’entraide et la libre circulation des connaissances. Les échanges de produits y sont réduits pour faire place à des échanges de connaissances et de savoir-faire. Ce schéma organisationnel vise à augmenter l’autonomie de chaque citoyen, il est reproductible par mon voisin sans pour autant que j’entre ainsi en concurrence avec lui, bien au contraire. Je ne peux que m’enrichir de ces recherches qu’il va partager. Cependant, tout le monde n’a pas les compétences pour tout autoproduire et cette pratique n’empêche pas une relative spécialisation et certains échanges matériels tant que ces objets sont produits sous une licence libre, laissant ainsi la possibilité à d’autres usagers de les fabriquer. Un nouveau paradigme est à construire où le designer financerait ces recherches en amont et toucherait une rémunération par la transmission de savoir-faire lors de formations plus que par la vente d’objets.

Pour aller plus loin

Daniel Cérézuelle, Guy Roustang, L’autoproduction accompagnée, Un levier de changement , Éditions érés, 2010.
Don Tapscott, Anthony D. Williams, Wikinomics, Wikipedia, Linux, YouTube... Comment l’intelligence collaborative bouleverse l’économie, Éditions Pearson Éducation France, 2007.
Kirkpatrick Sale, La révolte luddite, Briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation, Éditions L’échappée, 2006.
Jacques Ellul, La technique ou l’enjeu du siècle, Éditions Économica, 2008.
Conférence de Christophe André à la Gaité Lyrique.

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le 03-11-2014Ivan Illich La convivialité

La convivialité Ivan Illich

Le concept d’outil convivial est introduit par Ivan Illich dans La convivialité (Tools for conviviality, 1973) «pour formuler une théorie sur une société future à la fois très moderne et non dominée par l’industrie». Il nomme conviviale «une telle société dans laquelle les technologies modernes servent des individus politiquement interdépendants, et non des gestionnaires». Il qualifie ces individus d’austères, dans le sens de Thomas d’Aquin, qui fait de l’austérité une composante d’une vertu qu’il nomme amitié ou joie. Les outils conviviaux sont alors les outils maniés (et non manipulés) par ces individus dans cette société.

Illich ne cesse de dénoncer la démesure des «outils» dans les sociétés industrielles. L’énormité de ces derniers est telle qu’elle écrase l’individu qui perd ainsi son autonomie et sa dignité.
Le terme d’outil est utilisé ici dans un sens très large, c’est-à-dire tout instrument, objet ou institution mis au service d’une intentionnalité ou comme moyen d’une fin (tournevis, téléviseur, usine de cassoulet, autoroutes, langage, institution scolaire, permis de construire, lois, etc). Toute action humaine et relation sociale se fait donc par le biais d’outils. Illich montre toutefois que les outils ne sont pas neutres et modèlent les rapports sociaux entre les hommes ainsi que le rapport de l’homme au monde. Cette notion se comprendrait mieux dans la relation entre autonomie et hétéronomie et dans le «avoir ou être» d’Erich Fromm.
Illich distingue ainsi les outils selon leur degré de convivialité. L’outil convivial est maîtrisé par l’homme et lui permet de façonner le monde au gré de son intention, de son imagination et de sa créativité. C’est un outil qui rend autonome et qui rend «capable de se charger de sens en chargeant le monde de signes». C’est donc un outil avec lequel travailler et non un outil qui travaille à la place de l’homme. À l’inverse l’outil non-convivial le domine et le façonne.
Un outil convivial doit donc selon lui répondre à trois exigences :

«il doit être générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle
il ne doit susciter ni esclave ni maître
il doit élargir le rayon d’action personnel»

Source: Wikipédia

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le 03-11-2014Victor Papanek Design pour un monde réelle

Design pour un monde réelle Victor Papanek

«Tant que le designer s’occupera de confectionner de futiles «jouets pour adultes», des machines à tuer avec des ailerons brillants et des enjolivements «sexy» pour les machines à écrire, les grille-pain, les téléphones et les ordinateurs, il n’aura pas de raison d’être.»  ➞I I — Victor Papanek, Design pour un monde réel, Azimut n°36, p35

«La plupart des designers se considèrent comme des maîtres stylistes ; ils ne s’interrogent jamais sur l’aide qu’ils apportent à un système qui tend à exploiter et duper la population; ils n’ont pas conscience de la division sociale que crée le design lorsqu’il renforce la structure de classe ; ils sont les “bons Allemands” de la profession.»

«Son discernement social et moral doit s’exercer bien avant qu’il ne commence à créer, car il doit porter un jugement, un jugement a priori, pour décider si le produit qu’il doit concevoir, ou reconcevoir, mérite réellement son attention. En d’autres termes, est-ce que sa création contribue ou non au bien être social?»

«Le design, si il veut assumer ses responsabilités écologiques et sociales, doit être révolutionnaire et radical. Il doit revendiquer pour lui le principe du moindre effort de la nature, faire le plus avec le moins.»

«On pourrait croire que je suis persuadé que le design peut résoudre tous les problèmes du monde. En fait, je dis simplement que dans beaucoup de problèmes on pourrait utiliser les talents des designers, qui cesseraient alors d’être des outils aux mains de l’industrie pour devenir les avocats des utilisateurs.»

Un pdf est disponible ici.

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