interstices.io « L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système. » Esthétique relationnelle, Nicolas Bourriaud, Les presses du Réel, 2001 Bonjour ! Nous sommes Alexandre Liziard et Étienne Ozeray, étudiants en fin de cycle de design graphique. Nous consacrons cette année à mener à bien notre projet de diplôme. Ce site est notre carnet de bord. En savoir plus

Comment, en tant que designers graphique, intégrer les paradigmes ayant été mis en œuvre dans les interstices  ➞* * «Ce terme d’interstice fut utilisé par Karl Marx pour qualifier des communautés d’échanges échappant au cadre de l’économie capitaliste, car soustraite à la loi du profit: troc, ventes à perte, productions autarcique, etc. L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système.» Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les presses du Réel, 2001, p16 du libéralisme économique régissant notre société, à savoir la libération des outils matériels et intellectuels par la contribution, l’échange et l’ouverture, pour contribuer au développement d’un design non plus constitué d’un corps de spécialistes détachés du réel mais d’individus intégrés à la collectivité, dans le but de favoriser l’autonomie et l’émancipation individuelle et sociale?

Ce «Grand projet» naît d’une volonté commune de contribuer activement – dans la lignée des contre-cultures passées – aux alternatives qui ont fait ce qu’est la culture libre aujourd’hui ; il nous faut donc définir ce qu’est faire du design aujourd’hui, ré-interrogeons nos façons de faire, re-pensons nos outils, concevons ces outils, interrogeons les processus, interrogeons les utilisateurs, interrogeons les financements, prenons garde à ne pas se faire aspirer dans une sphère mercantile, apprennons à faire plus avec moins, à ne plus faire seul mais à plusieurs.

Nous sommes convaincus que le design graphique n’existe que par et pour l’environnement culturel et social où il évolue, il faut prendre garde à ne pas en faire un outil superficiel, un simple cosmétique. Nous nous attachons à mettre notre pratique au service de nécessités plutôt que d’en créer. Nous croyons et voulons participer au développement d’un design responsable, basé sur la contribution, l’échange et l’ouverture et militer pour une libération des savoirs, des outils et du travail. Il nous faut sortir de la passivité technique, ne plus se laisser guider par nos outil mais en être acteur. Nous devons donc sans cesse ré-interroger leur place, ne pas se contenter d’outils préétablis et limités mais de les adapter aux nécessités. Nous devons placer l’outil au cœur de notre processus de travail et le considérer comme vecteur de sens plutôt qu’instrument d’exécution. Le designer graphique, en tant qu’expert en mise en forme, contribue à la circulation du savoir en la rendant lisible et compréhensible. Il est donc un des enjeux majeurs de nos recherches de développer des outils favorisant la mise en commun des savoirs et de contribuer à leur mise en forme.
L‘outil tenant une place majeure dans le processus de création, il est nécessaire que celui-ci soit «convivial»  ➞**** Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973 c’est à dire qu’il doit être ouvert dans son utilisation, ceci permettant l’expression libre de celui qui l’utilise. La libre circulation du savoir, détachée de considérations mercantiles ou égotiques, contribue au développement et à l’épanouissement individuel et social. L’autonomie dans le travail entend minimiser les contraintes hiérarchiques traditionnelles pour le considérer comme un accomplissement de soi plutôt qu’un devoir. Cette posture tend à se défaire de l’homme machine au profit de l’homme créateur.

Contact Nous voulons que cette initiative naisse de plusieurs voix, de réflexions et de dialogues multiples entre camarades, amis, professeurs, designers, architectes, vidéastes, musiciens, danseurs, peintres, chômeurs, millitants, etc. Elle doit être l'addition d'une bande de je où chacun mène ses affaires et amène ses savoirs. Contactez, contribuez, proposez, critiquez, commentez, réfutez, saluez, etc, à l'adresse bonjour [at] interstices [point] io. Colophon Ce site est propulsé par le CMF libre ProcessWire et composé grâce au caractère typographique libre Gap Sans. L'ensemble du contenu disponible sur ce site est placé sous licence libre Creative Common Attribution - Non Commercial - Share Alike (CC BY-NC-SA) à l'exception des contenus extérieurs conservant leurs propres licences.

Revues / Journaux

le 20-04-2015Stéphane Degoutin et Olivier Peyricot Design poverty

Design poverty Stéphane Degoutin et Olivier Peyricot

L’ensemble des textes est disponible à l’adresse suivante: http://designpovertyfiction.free.fr/CONTENT/

«Le journal du festival DESIGN POVERTY FICTION, organisé en 2013 par Stéphane Degoutin et Olivier Peyricot, est enfin paru. Le graphisme est de Robin Bantigny.

"En mars 2013, Design, Poverty, Fiction célèbre le 40e anniversaire du premier choc pétrolier (mars 1973), qui marque l’entrée des pays occidentaux en crise permanente. Design, Poverty, Fiction expose des expériences de modes de vie, des hypothèses politiques et des dispositifs artistiques qui utilisent la pauvreté comme un matériau de projet: Mechanical Turk, néo-primitivisme, culture punk, hard discount, vie dans le désert, potlatch, discours contradictoires de l’aide humanitaire, salariat vs. aides sociales…"

Ensad + Sandberg Institute (Amsterdam) + Grand Hornu (Hornu, Belgique) + ESBA (Angers)»

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le 27-11-2014Lémi & JBB La Brique : « Le journal est l’un des aspects de la lutte - parmi d’autres »

La Brique: «Le journal est l’un des aspects de la lutte - parmi d’autres» Lémi & JBB

Ce texte a été initialement publié sur le blog d’Article 11, le samedi 22 janvier 2011, dans la rubrique, Vers le papier?, posté à 14h21, par Lémi & JBB.

Cela fait quatre ans qu’ils tiennent bon la barre, sans se laisser démonter par les menaces de procès ou les opérations d’intimidation policière (la dernière, particulièrement violente, a vu l’interpellation de 53 personnes). Ceux de La Brique, journal de contre-information régionale et relais des luttes de la gauche radicale, sortent un excellent canard. Ils en parlent ici.

C’était en juin dernier. Un week-end de fête, pour les trois ans du journal La Brique. Une maison de quartier, non loin du centre-ville de Lille. Des lecteurs et sympathisants venus nombreux pour discuter, trinquer et dire leur soutien. Et aussi… un digne représentant des ex-RG, présent deux heures avant le déclenchement des festivités, costard rigide et allure hautaine de celui qui n’est pas là pour rigoler. Rien d’étonnant, en fait: le canard est – comme on dit – défavorablement connu de ces autorités locales qu’il n’hésite jamais à aligner, dénoncer, attaquer. Pour ne rien gâcher, l’affiche annonçant l’événement ne faisait pas dans la dentelle, qui montrait un casque de CRS transpercé d’un tonfa, avec une légende – «un flic, un bal» –, jolie façon d’évoquer les concerts prévus en soirée. Quant aux intervenants invités – Mathieu Rigouste, Jean-Pierre Garnier et des rédacteurs de Mauvaises Intentions –, ils n’avaient rien pour rassurer les petits pouvoirs en place. Bref: l’envoyé de la préfecture était là pour mettre la pression. Et montrer que la surveillance policière jamais ne se relâche.

D’assaut, il n’y a pas eu, sinon intellectuel ou alcoolique. Avant que les hostilités festives ne commencent, on est parvenu à coincer trois des organisateurs de la soirée, rédacteurs de La Brique – Simon, Antonio et Thomas –, afin de parler de leur journal, poil à gratter de la métropole lilloise. Un entretien collectif à lire ci-dessous, très bonne manière de découvrir le boulot impressionnant mené par des acharnés de la contre-information, bien décidés à gratter là où les canards laquais jamais ne se risqueront.

Depuis, deux coups de semonce à l’encontre des impudents: en juillet, ils ont reçus la visite d’un huissier mandaté par La Voix du Nord et les menaçant d’un procès pour quelques articles bien sentis (et argumentés) sur la pitoyable qualité de l’info proposée par La Voix. Bon signe: si le mastodonte médiatique du coin envoie ses chiens de garde, c’est la preuve que ceux de La Brique sont sur la bonne voie. La manœuvre n’a d’ailleurs nullement découragé les manieurs de truelles, pour preuve le dernier numéro, sorti en janvier dernier.

Mais c’est lors d’une très récente soirée de soutien au canard organisée peu après la sortie de ce numéro, le 14 janvier, que les opérations d’intimidation ont atteint leur point culminant. Cette fois, plus d’huissiers aux ordres de La Voix, mais des policiers en furie, matraquant et gazant comme à la parade ces gens qui avaient eu le tort de se rendre à une soirée «d’extrême-gauche». Le prétexte? Une banale altercation entre deux jeunes en face du Centre culturel libertaire. Ensuite, tout a été très vite, assaut a été rondement (et violemment) mené, en plein concert. 53 personnes ont été interpellées et traitées de manière effarante en garde-à-vue (lire le compte rendu du – très bon – blog Lille 43000, «Bal tragique à Lille: un policier égratigné, 53 interpellés», ou bien le communiqué de La Brique). Une rafle anti-gauchistes en bonne et due forme. Et une raison de plus de soutenir La Brique.

Aux origines

«Le nom du journal vient évidemment de la brique du Nord - avec l’idée de construire ; ou de la jeter dans la mare, cette brique... Mais le canard n’est pas monolithique, nous n’avons pas tous la même vision politique. Nous nous retrouvons sur nombre de points, mais nous ne serions pas tous d’accord sur la stratégie politique à mener à court terme pour faire la révolution.
Nous avons publié un petit texte sur notre site internet pour présenter notre démarche. Nous y expliquons que notre but n’est pas d’être le groupe d’anars ou de totos type, mais de proposer un outil de presse pour la gauche radicale. En respectant les affinités, les discours et les façons de faire de chacun.

Tout a en fait commencé en 2006, quand deux amis se sont dit qu’ils lanceraient bien un petit canard et que cela avait un sens de le faire à Lille - notamment parce qu’il y a largement de quoi attaquer la presse locale et aligner toute la pseudo-gauche du coin, qui se gargarise de développement durable et de justice sociale en faisant tout le contraire.
L’idée était évidemment de relayer les initiatives et les luttes sociales. Mais nous avions aussi envie de faire quelque chose qui sorte du milieu militant. Nous nous y attachons sans doute moins maintenant mais, dans les premiers numéros, il y avait des articles où nous expliquions beaucoup, où nous faisions très attention à être pédagogiques – sans doute trop, même… Il y avait donc cette idée de s’adresser à tout le monde, sans langage militant ni violence verbale.

Au début, nous paraissions tous les deux mois. Aujourd’hui, on est censé paraître plus souvent, toutes les six semaines, mais… ce n’est pas vraiment respecté. Tout l’enjeu, en réalité, est de trouver un rythme de parution qui permette de faire des choses à côté, de militer aussi. Le canard est l’un des aspects de la lutte, mais il faut faire attention à ne pas se couper des autres ; si tu sors en mensuel, il n’y a plus que le journal dans ta vie, tu ne fais plus que ça2.
D’autant que le boulot de diffusion et de paperasse - tout ce qu’il y a à faire hors investigation et écriture - prend beaucoup de place et devient vite frustrant. L’idéal est de toucher à tout, de ne pas se contenter d’écrire - le journaleux qui ne fait qu’écrire ne saisit pas réellement l’enjeu de la diffusion, n’a pas ce contact avec les gens –, mais ça prend parfois beaucoup de temps.»

Diffusion et (menue) monnaie

«Nous nous sommes lancés avec 1 200 euros - des fonds personnels. Et avons sorti le premier numéro de La Brique à 2 000 exemplaires, distribués sur Lille et sa région, via les kiosques et la vente directe. Aujourd’hui, ça a largement augmenté: nous imprimons 5 000 exemplaires de chaque numéro, pour un total de 1 000 ventes en moyenne - soit 500-600 dans les kiosques, 300 grâce à ceux qu’on appelle nos dealers (la vente directe), nos ventes à la criée et 150 abonnés.
Aujourd’hui, nous avons parfois un peu l’impression de plafonner, nos ventes stagnent. D’où cette question, qui revient souvent: «Merde, pourquoi n’est-on pas plus lu? Pourquoi n’a-t-on pas plus de soutien des associations, des syndicats ou des groupes actifs dans le coin?» Nous tenons parfois des ventes à la criée où personne ne s’arrête, ni n’achète. Ça peut être un peu démoralisant.
À l’inverse, ça peut nous embêter que La Brique s’écoule bien, voire très bien, là où nous préférerions ne pas nous vendre (et que le journal se vend mal là où nous voudrions faire des ventes). En clair: ça marche beaucoup moins bien dans les quartiers populaires. À Fives, nos numéros ne partent pas, alors qu’ils s’écoulent facilement à Wazemmes ou à Sébasto – soit des coins beaucoup plus «bobos»…

Quant aux membres de l’équipe - disons qu’il y a une dizaine de personnes dans le noyau dur, et que la moitié est disponible par numéro -, ils doivent aussi jongler entre les périodes où ils peuvent s’investir bénévolement et celles où ils doivent absolument gagner de l’argent, ailleurs. Si tu es dedans, il faut donner beaucoup de ton temps ; et certains finissent par se retrouver en surchauffe parce que ça peut être très prenant. Il y a donc régulièrement des retraits volontaires, plus ou moins temporaires, liés à des moments où il s’agit de replonger un peu dans le travail salarié ou dans l’intime.
La Brique a compté un emploi aidé - mais c’était le seul. En fait, nous faisons tout notre possible pour ne pas gagner d’argent. Nous pourrions être un peu plus cher ou rogner sur certains postes de dépenses, mais ça ne correspond pas du tout à ce que nous voulons. Nous pouvons nous le permettre parce que nous sommes jeunes – le plus vieux de l’équipe a 36 ans – , que peu d’entre nous ont des enfants et que le RMI ou un emploi aidé nous conviennent très bien. Même si des amis retraités nous aident à chaque numéro, et si certains d’entre nous sont salariés par ailleurs.

Au final, La Brique s’écoule dans toute la région - pas seulement à Lille, Valenciennes ou Dunkerque. Mais le journal ne s’y vend pas en masse: pour l’arrondissement d’Arras, par exemple, il doit y avoir au maximum quinze kiosques nous proposant en rayons. Quant à nos ventes à la criée, elles se tiennent essentiellement sur Lille, là où nous effectuons - de façon générale - la majorité de nos ventes. C’est logique: nous nous y investissons et nous réalisons la plus grande partie de nos articles-enquêtes sur la ville et ses environs. À force, nous commençons à maîtriser nos dossiers – sans pour autant être à l’abri d’erreurs . Chacun s’est peu à peu trouvé un cheval de bataille, un sujet de prédilection – ce peut être les flics pour l’un, l’urbain pour l’autre, l’histoire de Lille, l’«écologie»…»

La Brique Vs. La Voix

«Face à nos 1 000 ventes, il y a La Voix du Nord et Nord Éclair, qui affichent un million de lecteurs cumulés. Nos contacts avec leurs représentants - journalistes ou correspondants - restent très légers, même s’il nous arrive de parler avec certains d’entre eux. Nous sommes par contre en lien avec des anciens, qui ont terminé ou démissionné.

Nous avons d’ailleurs publié le témoignage d’une femme ayant bossé dans diverses agences de La Voix du Nord. Elle nous a dressé un parfait tableau des priorités de ce journal – par exemple, le bouchon sur l’autoroute qui passe avant la manifestation des pêcheurs à Calais – et joliment décrit l’ambiance dégueulasse qui y règne, avec précarité à gogo. Et ça n’a pas plu du tout à son ancien employeur, qui nous a envoyé un petit papier bleu d’huissiers, nous demandant de retirer cet article. Nous n’avons pas accepté, répondant juste en demandant: «Pourquoi? Pour quel motif?»
Un procès ne nous fait pas si peur que ça, parce que nous savons que nous avons fait du bon boulot sur cet article. Là, nous pouvons montrer qu’on a fouillé, qu’on a enquêté, que l’article n’est pas bâti sur du vent. Et puis, nous avons de très bons conseils juridiques...»

Carburant de La Brique

«Nous avons senti beaucoup d’analogies entre nous et les gens du Postillon, quand nous avons lu l’entretien publié sur votre site. Notamment sur ces pouvoirs publics qui nous ignorent totalement et ne répondront jamais à nos articles: nous sommes catalogués comme des extrémistes. Et aussi sur le biais local, cette idée qu’il faut agir là où on peut. Nous sommes un peu désabusés de ne pouvoir aller plus loin que notre région, mais nous avons surtout conscience qu’au-delà nous maîtriserions beaucoup moins ce que nous écrivons.
Et puis, il y a cette idée que nous avons de vrais combats à mener sur Lille. Le chantier est là, devant nous, dans notre ville. Il y a une tâche à mener, sortant du journalisme pour rentrer un peu dans le militantisme, dans l’agit-prop. Nous essayons déjà de le faire, sans y arriver totalement. Nous sentons qu’il y a des champs ouverts qu’il nous reste à vraiment investir.

Tu traverses forcément des périodes où ça stagne un peu, où la motivation est moins forte, où il faut tirer le truc. C’est aussi des moments où l’équipe se recompose, où ça bouge: des gens en surchauffe prennent une pause, de nouveaux arrivent qu’il faut intégrer, ça flotte un peu…
Il y a évidemment un autre critère qui rentre en compte, celui de la vitalité du mouvement social. Et justement: nous avons un peu l’impression que le militantisme à Lille, en règle générale et depuis une paire d’années, est en retrait ou reflux par rapport à d’autres villes. Il y a eu un temps où divers courants communistes locaux envoyaient des militants d’ailleurs dans le Nord pour créer des sections, renforcer le tissu militant. Maintenant, c’est fini, Lille n’est plus qu’une ville de la gauche bien-pensante. Et donc, militer à Lille est plutôt difficile. Sans généralisation excessive non plus: le CSP de Lille reste l’un des plus gros collectifs de sans-papiers en France, le Centre culturel libertaire tourne depuis dix ans, il y a des petits groupes anars et libertaires, le milieu squat est toujours vivant. Bref, le tableau n’est pas si sombre.»

La Brique Vs. Lille 3000

«Pour résumer: Lille est un laboratoire de métropolisation – développement du quartier des affaires, pôles de compétitivité, augmentation générale du prix du mètre carré, gentrification, etc. Sur trente ans, avec Pierre Mauroy, le changement a été radical ; et Aubry parachève le mouvement, avec cette idée de rendre la ville attrayante pour les touristes et les investisseurs, de lui donner un statut européen voire mondial. Dans cette idée, la culture joue un rôle essentiel: elle est partout dans la ville, utilisée en permanence dans tous les quartiers comme un levier pour les transformer. Il y avait beaucoup de quartiers populaires à Lille, mais ils sont aujourd’hui remodelés en profondeur.

Rien que sur ces trois dernières années, la ville a clairement changé. Entre les logements sociaux du Sud de Lille qui sont vidés un par un, avant d’être murés puis détruits (alors même que c’est ici que la demande de logements est la plus forte après la région parisienne), les quartiers anciens du centre-ville qui sont «réhabilités», et Euralille, et la gare Saint-Sauveur… Les opérations Lille 2004 puis Lille 3000 ont permis aux aménageurs de mettre un gros coup de boost: ainsi des lofts sécurisés sur Wazemmes, des «bois habités», des quartiers d’affaire qui s’étendent sur les anciennes friches autour de la ville, d’Euralille 1 à Euralille 3, ce «business district » qui progresse et vient rejoindre les interventions sur le parc HLM du sud de la ville...

Ça a forcément une influence sur notre vie quotidienne. Ces endroits où on sortait il y a trois-quatre ans pour boire des verres, on les fuit désormais. Parce que ce n’est plus possible, trop cher et déplaisant. Sur le quartier de Moulins, par exemple, les choses ont changé à toute vitesse, les étudiants s’y installent en masse. Et les étudiants, involontairement, impulsent: c’est à partir de leur arrivée que le quartier devient peu à peu «branché», ils préparent le terrain pour ceux qui ont plus de fric.

À Wazemmes, il y a ainsi beaucoup de bruit autour de la rue Jules Guesdes et de ses alentours - les pouvoirs publics et la presse parlent de «secteur anti-républicain», de «trafic de drogues» et d’«agressions»... La police y mène désormais des opérations massives: ils ont mis le paquet, avec la création d’un Groupement local de traitement de la délinquance (GLTD) associant la mairie, les travailleurs sociaux, la police, la préfecture, instaurant une présence policière massive. Il y a quelques mois, on a assisté à deux grosses opérations, lors desquelles les flics ont bloqué toute la rue Jules Guesdes, faisant intervenir la PAF pour les sans-papiers, les chiens pour la drogue. Et ils sont repartis - à chaque fois - avec quatre-cinq sans-papiers et deux barrettes de shit... Ils le font parce qu’il s’agit d’afficher la paix sociale à l’intention des nouvelles populations habitant le quartier et parce qu’ils veulent en faire partir ceux qu’ils considèrent comme des indésirables.

Parallèlement, la culture sert d’alibis ; sur la question, l’opération Lille 2004 était emblématique. Le collectif La Fête est finie avait d’ailleurs sorti un petit livre sur le sujet, juste avant Lille 2004, pour dénoncer les biais et effets ce cette politique. Ils constataient notamment que quand tu as des flics en face, tu sais comment réagir ; mais quand c’est une armée d’artistes qui débarque, là tu ne sais plus quoi faire...
Une partie des habitants ont conscience de cette mécanique culturelle, ils en constatent les conséquences. Mais ils se satisfont finalement de l’organisation d’une grosse fiesta une fois par an, façon braderie. Et puis, la propagande est très efficace ici, et La Voix du Nord garde une vraie influence. Mais il subsiste encore - heureusement - des poches de résistances, nos quartiers ne se plient pas aussi facilement aux volontés des «décideurs».»

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le 26-11-2014Lémi & JBB Sergio Caceres : « Tout le monde devrait lancer son propre journal »

Sergio Caceres: «Tout le monde devrait lancer son propre journal» Lémi & JBB

Ce texte a été initialement publié sur le blog d’Article 11, le mardi 15 juin 2010, dans la rubrique Vers le papier?, posté à 20h44, par Lémi & JBB.

Foin de la lorgnette hexagonale, place à El Juguete Rabioso! Bimensuel lancé en 2000, le titre a méchamment dépoussiéré le ronronnant paysage de la presse bolivienne. En cinq ans d’existence, il n’aura cessé de ruer dans les brancards et de soutenir les mouvements sociaux, impertinence en bandoulière. Une aventure à part, évoquée par l’un des créateurs du journal, Sergio Caceres.

«La principale motivation de notre journal, davantage que de faire vivre le débat culturel ou politique, restait de faire chier un maximum de monde.» Ça a le mérite d’être clair…
Sergio Caceres  ➞1 Qui, par ailleurs, est un ami. n’est pas homme à s’embarrasser de grands mots ou de discours pompeux. Quand il revient sur l’épopée journalistique vécue en Bolivie avec la création, en 2000, d’un journal nommé El Juguete Rabioso (Le Jouet Enragé), il ne cherche pas à en lisser l’image, à reconstruire l’histoire. Réalisé sans argent et avec beaucoup de bouts de ficelle, El Juguete n’a vécu que jusqu’en 2005  ➞2Une fois Evo Morales élu président de Bolivie, sur qui taper?, mais il a eu le temps de se faire un nom et une longue liste d’ennemis. Le Jouet Enragé l’était vraiment, enragé. Et il a su le rester, se méfiant comme de la peste des bannières et des drapeaux, se focalisant sur l’irrévérence, l’exigence culturelle et la quête de l’info. Il a bien fait (évidemment): le journal a rencontré un succès inattendu.

Lancé sans aucun financement ni soutien, El Juguete a rapidement joué un rôle important dans la transformation en cours en Bolivie et dans la montée en puissance des mouvements sociaux. Sans pour autant rapporter un sou à ceux qui - de toute façon trop mauvais financiers pour cela - s’échinaient à le publier. Un modèle du genre. Ainsi que le déclara un leader syndical au futur président de la République, le jour où Sergio Caceres et Walter Chavez, deux des créateurs du journal, lui rendirent visite: «Evo, écoute ces deux connards, parce qu’ils ne te demanderont jamais d’argent.»
El Juguete, c’est exactement ça: des connards indépendants et exigeants, prêts à bouffer beaucoup de vache enragée pour peu qu’ils n’aient rien à lâcher sur le fond. Heureuse incidence, la chose a payé (en terme de diffusion et d’influence, uniquement): au fur et à mesure qu’il se faisait plus populaire, le journal est devenu la publication à plus fort tirage de Bolivie. La classe.

Sergio Caceres, lui, n’a pas vécu toute l’aventure d’El Juguete Rabioso en terre bolivienne. Exilé en France en 2003, il a continué sur sa lancée. A fondé une maison d’édition sous l’enseigne Le Jouet Enragé ➞3Deux ouvrages chroniqués sur Article11. 1/ «Autour du livre de Raul Zibechi, Disperser le pouvoir. Les mouvements comme pouvoir anti-étatiques». 2/ Autour du livre de martin Sivak, Evo. Portrait au quotidien du premier président indigène de Bolivie.. Et a tenté de faire vivre le journal en France, d’abord sous une version hispanophone, puis francophone. Loin d’être rangé des affaires, il a gentiment accepté de nous livrer sa version de l’histoire.

Comment a commencé la publication du Juguete Rabioso?

Nous étions trois à le lancer, début 2000: Walter Chavez, Luis Gomez et moi. Chacun de nous œuvrait comme journaliste dans un journal différent: Walter et moi travaillions tous les deux au sein de suppléments culturels de journaux boliviens, et Luis œuvrait dans une revue du niveau de Gala ou de Paris-Match.

Walter écrivait dans La Razon – l’un des quotidiens les plus populaires de Bolivie, qui vendait environ à 2 500 exemplaires – et il s’était fait un nom, notamment parce que ses chroniques, essentiellement littéraires, étaient terriblement caustiques. Il n’hésitait pas à descendre en flamme les vaches sacrées. Quand son impertinence lui a finalement valu d’être viré, beaucoup de gens l’ont poussé à continuer, à lancer une publication indépendante. Il nous a alors appelé, Luis et moi, pour nous proposer de travailler sur un projet. Nous nous sommes réunis, et nous avons lancé ce bimensuel.

Le nom du journal venait d’une ancienne chronique de Walter, «El Juguete Rabioso», elle-même nommée ainsi en l’honneur du premier roman de l’écrivain argentin Roberto Arlt. Ce dernier avait tenu chronique dans un journal argentin qui triplait ses ventes à chaque fois qu’elle était publiée. Et Walter, quand il s’était lancé, avait promis à son rédacteur en chef de faire la même chose. De tripler les ventes…
Ce nom nous a finalement joué des tours, parce que les gens ne comprenaient pas la référence: ça les faisait penser à «chien enragé», ce qui n’était pas très bon en terme d’image…

Votre bimensuel se voulait alternatif?

Pas du tout. À l’époque, nous ne nous sommes simplement pas posé la question. Notre ambition était de lancer un journal semblable à ceux qu’on lisait ou dans lesquels on travaillait, mais en se permettant ce qui y était alors interdit. À commencer par des articles denses ou compliqués.
Je crois que je suis encore plus réticent aujourd’hui face à ce terme de «journal alternatif». L’utiliser revient à reconnaître que le combat mené contre la presse dominante est déjà perdu. Façon «ils sont la presse, la vraie ; nous ne sommes que les alters». Je n’accepte pas cette formule.

Mais vous aviez un positionnement politique?

Au début, nous étions surtout centrés sur la culture, mais avec un ton très rentre-dedans, polémique. Puis, progressivement, nous avons commencé à intervenir dans le débat politique. Il aurait de toute façon été difficile de faire autrement: l’année 2000 a été celle de la Guerre de l’eau à Cochabamba  ➞4Sur le sujet, deux article à lire sur Article XI: 1/ «Quand le modèle néo-libéral mord la poussière: la guerre de l’Eau à Cochabamba». 2/ Boris Rios: «La leçon tirée de la Guerre de l’Eau, c’est qu’il est indispensable de faire passer le collectif avant l’individu»., et du grand blocage des routes des paysans aymaras de l’Altiplano à La Paz. Soit un début de siècle - disons: révolutionnaire - ayant bouleversé la vie de notre pays. Comment rester indifférent?

Mais la principale motivation de notre journal, davantage que de faire vivre le débat culturel ou politique, restait de faire chier un maximum de monde. El Juguete Rabioso sortait le dimanche, et on adorait imaginer les types l’ouvrir en craignant d’y lire leurs noms.
Nous avions une grande liberté de ton, pas de chef, et nous publions ce qui était censé ne pas s’écrire – la presse bolivienne avait alors un côté très moraliste et provincial. Beaucoup de gens ont d’ailleurs critiqué ce qu’ils voyaient comme de la vulgarité ou de la grossièreté. Sans comprendre que c’était justement grâce à ce ton différent que nous touchions des gens qui ne seraient jamais intéressés à nos sujets autrement. Ce ton plébéien et accessible nous a permis d’ouvrir notre lectorat.

Justement: par qui étiez-vous lu?

Nous pensions au début nous adresser surtout aux bourgeois et aux étudiants ; ça nous paraissait logique, puisqu’on abordait des sujets culturels parfois complexes. Mais nous avons fini par apprendre que nous étions lus par des gens beaucoup moins lettrés, notamment dans les classes populaires. Pour une principale raison: nous avions décidé de vendre notre journal à un prix dérisoire, soit un boliviano  ➞5Un Boliviano équivaut environ à une dizaine de centimes d’euros.. El Juguete Rabioso était, et de loin, le moins cher du marché. Ce qui s’est révélé un calcul déplorable au niveau financier, puisqu’on imprimait à perte. Nous n’avons jamais été très bons pour gagner de l’argent…

Nous avons compris quel était notre lectorat le jour où nous avons voulu augmenter le prix du journal: là, les vendeurs ont menacé de nous boycotter. Ils auraient pourtant été les bénéficiaires directs de cette augmentation - puisqu’ils auraient théoriquement gagné plus d’argent. Mais ils ont affirmé que cette hausse de prix allait avoir de graves conséquences pour les ventes. Expliquant qu’étant donné le prix d’El Juguete Rabioso, les pauvres s’étaient réjouis de son apparition: il y avait enfin une publication culturelle qui leur était destinée.
Bon… Les vendeurs n’avaient qu’à moitié raison. Parce que nous avons quand même augmenté le prix, finalement. Mais le lectorat est resté fidèle.

Vous n’aviez aucun moyen financier?

Rien! El Juguete Rabioso est la preuve absolue qu’il est possible de lancer un journal avec des bouts de ficelle, en partant de rien. Au début, nous n’avions même pas d’ordinateurs, ni de locaux. Nous squattions les ordinateurs d’un journal people ; un copain travaillait là-bas et avait les clefs, on attendait la nuit pour entrer. De minuit a cinq heures, on faisait la mise en page, puis on rangeait pour ne laisser aucune trace de notre présence et on partait à l’imprimerie. Les trois premiers numéros ont été réalisés comme ça, de nuit, en utilisant les ordinateurs de l’ennemi…

Nous avons ensuite trouvé un «mécène», Gaston Ugalde, un artiste assez connu et important à La Paz. C’était devenu un ami parce que - même si on ne partageait pas certaines de ses idées - il aimait bien notre irrévérence, et nous la sienne. Quand il a compris que nous étions obligés de réaliser El Juguete Rabioso clandestinement, il nous a fourni un ordinateur et une place dans son atelier. Il nous a aussi nourri pendant un an. Sans lui, nous n’aurions même pas pu manger… D’abord parce qu’il n y a ni assedics, ni RSA, ni rien d’approchant en Bolivie. Et aussi parce que nos calculs financiers étaient complétement à côté de la plaque: nous arrivions à peine à payer l’imprimeur…

Vous diffusiez Le Jouet Enragé à combien d’exemplaires?

Le premier numéro a été tiré à mille exemplaires, mais nous avons voulu le faire diffuser par un autre journal et tous les numéros ont disparu. Nous n’étions pas très méfiants et n’avions pas compris qu’il n’allait pas diffuser la concurrence… Nous l’avons ensuite distribué nous-mêmes, de kiosque en kiosque ; c’était un boulot de fou! Jusqu’à apprendre qu’il y avait un lieu particulier où se rendre à 5 heures du matin pour le remettre aux vendeurs de journaux - qui sont là-bas les véritables diffuseurs. Bref, nous étions vraiment des bras cassés…
Mais c’était aussi un avantage: si nous avions eu une juste connaissance des problèmes nous attendant, nous n’aurions sans doute pas osé nous lancer sans aucun moyen financier. Et puis, comme El Juguete était un bimensuel, nous pouvions nous permettre de travailler à bloc pendant une semaine, puis de respirer l’autre.

Le fait d’être en Bolivie changeait évidemment la donne: il n’y pas du tout les mêmes contraintes de distribution qu’en France, par exemple. Et nous avons donc réussi à résoudre le problème de la diffusion sans que ça ne nous coûte trop cher. En un an, nous sommes passé de mille exemplaires à dix mille - le plus gros tirage du pays (toutes périodicités confondues).
En Bolivie, la plupart des journaux vendent peu, mais ils ont l’apport de la publicité. Ce n’était pas notre cas. Non par principe moral, mais parce que personne ne voulait apparaître dans notre journal: le libre marché est libre pour certains seulement… Les annonceurs donnent la pub a leurs alliés ; nous n’étions les alliés de personne. Eux savaient que, même si nous acceptions le principe d’héberger de la publicité, nous n’étions pas à vendre.

Comment en-êtes vous venus à jouer un rôle politique?

Il faut d’abord souligner que le journal ne s’est jamais rangé derrière un drapeau. Et qu’il n’y avais pas de ligne éditoriale ; en simplifiant, on peut dire qu’il y en avait trois, parce que chacun de nous avait la sienne. Par contre, nous prenions position sur certaines questions. Par exemple, quand un journaliste de La Razon - un quotidien tirant à 2 500 exemplaires - avait présenté l’aymara comme une langue d’ignorants et d’analphabètes qu’il ne fallait plus enseigner ; pour lui, seul l’espagnol méritait d’exister. Nous ne pouvions pas laisser passer ça et nous avons donc publié une réponse, une défense de cette culture.
C’est évidemment par le biais de ce type d’articles que notre public s’est élargi, que nous en sommes venus à être beaucoup lus dans les quartiers populaires de La Paz. Jusqu’alors, les seules publications vendues pour un boliviano étaient centrées sur les faits-divers: c’était la première fois qu’une publication plutôt culturelle et ambitieuse sortait à ce prix-là. Et qu’elle abordait favorablement certains sujets les intéressant particulièrement, comme la défense de l’aymara.

Et puis, c’était une époque où il se passait énormément choses, il y avait une agitation sociale impressionnante: nous en parlions logiquement beaucoup. Lors de la Guerre de l’eau, par exemple, alors que La Paz a été bloquée pendant un mois par des paysans aymara, certains articles du Juguete ont ouvertement pris position en faveur de la grève. Nous étions les seuls, parmi les médias, à faire cela.

Mais nous refusions d’avoir une approche uniforme ou partisane. Je vais vous donner un autre exemple… Peu après la Guerre de l’eau, il y a eu un gros scandale politique: un membre du gouvernement, très à droite, a été accusé de battre sa femme et d’être alcoolique. Tout le monde en parlait, à tel point que ça nous a semblé bizarre: le lynchage médiatique était trop unanime. En fouinant, nous avons découvert que toute l’affaire reposait uniquement sur la volonté de le faire tomber, parce qu’il était devenu gênant pour certains autres politiques. Nous avons donc dénoncé cette machination, même si nous n’avions aucune sympathie pour le personnage. Nos ventes ont grimpé en flèche, en même temps que les critiques à notre égard.
D’ailleurs, de façon générale: plus nos ventes augmentaient, plus on nous accusait d’être inféodés à un parti, d’être partisans. C’était absurde, parce que nous gardions toujours la même approche: attaquer tout le monde! Sur la durée, ça nous a donné une grande crédibilité et ça nous a finalement valu beaucoup de soutiens, fidélisant notre lectorat.

Vous rédigiez l’ensemble du journal à trois?

Non. D’abord parce que Luis nous a quitté: nous n’étions plus que deux, Walter et moi. Et puis, il y avait évidemment des gens qui collaboraient à El Juguete Rabioso, qui rédigeaient des articles. Disons que tout le travail annexe – rédaction, correction, mise en page, distribution – était fait à deux. Parfois, il nous arrivait même d’aller donner un coup de main a l’imprimeur, pour que le journal soit prêt pour l’heure de la distribution.

Mais - en ce qui concernait la ligne éditoriale - le journal était pluraliste, avec diverses tendances. Par exemple, Alvaro Garcia Lineira (ancien guérillero et actuel vice-président d’Evo Morales), qui était alors banni partout, y écrivait parfois. Mais c’était aussi le cas de Carlos Mesa, le futur président néolibéral…

La Bolivie était en alors pleine ébullition sociale…

Oui, la contestation sociale était chaque jour plus forte, nous en parlions beaucoup. Les militants des mouvements sociaux et politiques nous envoyaient aussi des articles ou nous transmettaient des infos, parce qu’ils avaient compris que notre journal était un espace de liberté avec un impact important sur la société.

En 2002, Evo Morales a mené sa première campagne présidentielle ; ça a été un moment important pour nous. Quand - en février 2002 - celui qui était encore le député Morales a été expulsé du parlement, Alvaro Garcia Lineira nous a appelés: il pensait que ce serait bien qu’on réfléchisse au discours que Morales allait prononcer sur le sujet, qu’on apporte des idées. On l’a fait, et ça lui a été transmis. Sauf que… au final, il n’a rien retenu de nos suggestions…
Comme nous trouvions quand même nos idées intéressantes et qu’il y avait aussi des éléments du discours de Morales qui nous bottaient, nous avons mélangé les deux - nos idées et celles du discours d’Evo - dans un grand affiche. Sous le titre «J’accuse», il y avait une grande photo d’Evo ; on avait même piqué sa signature sur une autre affiche… Et nous avons donc distribué cette affiche dans le journal - ça nous a coûté une semaine sans manger, parce que nous nous étions encore plantés dans les prévisions de coûts.

C’est après avoir distribué cette affiche que nous nous sommes rapprochés des gens participant à la campagne d’Evo. Filemon Escobar, un dirigeant syndical, nous a ainsi appelés un jour, fixant un rendez-vous avec Morales. Lors de cette rencontre, il lui a dit: «Evo, écoute ces deux connards, parce qu’ils ne te demanderont jamais d’argent.» Ça m’avait frappé… Pour le reste, je ne sais même plus de quoi nous avons parlé.
Ce qui compte, c’est qu’au final nous avons ressenti l’envie de nous engager auprès d’Evo. Nous avions beaucoup de mal avec la gauche traditionnelle - les trotskistes, les partis, les syndicats, tout ça… - , mais Evo ne s’inscrivait pas dans ces vieux schémas: il représentait une nouvelle voie et dynamitait le paysage politique. Ceci dit, nos engagements restaient personnels: il n’était pas question que le Juguete devienne l’organe de quelqu’un.

Vous le souteniez sans tomber dans le militantisme…

Il faut bien comprendre que nous étions alors le seul média à le soutenir ouvertement (même si nous avions gardé un ton critique): le reste de la presse répercutait l’opinion des élites et d’une grande partie de la gauche, à savoir qu’Evo était un paysan illettré, narcotrafiquant et qu’il n’avait rien à faire là. Une partie de notre public de départ, plus bourgeois, s’est d’ailleurs détaché de nous à cette époque ; le vrai lectorat est resté.

À la surprise de tous, Morales est finalement arrivé en deuxième position aux élections de 2002. Le jour de la célébration de cette quasi-victoire, un vieux dirigeant a dit à Evo: «Remercie le Juguete. Pas parce qu’ils t’ont soutenu, mais parce qu’ils ont changé l’état d’esprit du peuple.» C’est quelque chose qui nous a fait pleurer…
Je crois qu’il voulait dire que dans cette société très conservatrice, un journal impertinent comme le nôtre avait une grande importance. Les gens étaient très attachés à notre publication, à son esprit ouvert, au fait qu’ils pouvaient y trouver un peu de tout, culture, politique, etc.

Et puis, il y a eu le contre-coup…

Ce fut le massacre de février 2003, qui a semblé marquer la fin de tout espoir: les militaires ont violemment attaqué des policiers en grève, soutenus par la population. Il y a eu de nombreux morts, mais la ville a finalement été prise. C’était une vraie crise politique: le gouvernement avait disparu… puis il est réapparu le lendemain.

C’est vers cette époque que tu as quitté la Bolivie?

Je suis parti quelques mois après les évènements de février 2003. Peu de temps auparavant, nous avions été invités à voyager en Allemagne, avec d’autres journalistes. C’est là que j’ai commencé à envisager la possibilité de venir en France, de m’y installer, pour changer d’ambiance, faire une autre chose… L’histoire du Juguete était passionnante, mais aussi très dure à vivre. Nous étions en galère permanente, nous n’avions pas de soutien et nous étions convaincus que la situation ne changerait jamais.

J’étais en France lors de la Guerre du gaz, en octobre 2003, qui a finalement fait tomber le gouvernement. Pendant cette période, le journal – qui continuait en mon absence – a été saisi, et Walter Chavez a dû entrer en clandestinité. Je suivais les évènements accroché a l’ordinateur et au téléphone… Et puis, je témoignais beaucoup dans les cercles de militants soutenant l’Amérique Latine en France ; ça me semblait d’autant plus important qu’il y avait un vrai manque d’information sur ce qui se passait dans mon pays et que la plupart des médias racontaient n’importe quoi. Dans ce cadre, je me faisais aussi envoyer par Walter des exemplaires par La Poste, pour faire une petite distribution. Mais avec ce problème que notre journal était (logiquement) très local.

D’où l’idée d’une version française…

Pas tout de suite. J’étais d’abord parti sur une version internationale du Juguete, publiée en espagnol et reprenant une partie de l’édition bolivienne, complétée d’informations sur d’autres pays d’Amérique latine. C’était en 2004, j’avais trouvé - après quelques galères - un imprimeur en la personne de Michel, qui s’occupe des presses du Ravin Bleu et qui est, à mon avis, le garant de la liberté d’impression dans ce pays.
J’ai ensuite fait la rencontre de Michel Sitbon, des éditions de l’Esprit Frappeur: ensemble, nous avons lancé État d’Urgence, une publication hebdomadaire qui n’a tenu que quelques numéros. Enfin, avec l’artiste-journaliste Anne Leila Ollivier, nous avons essayé de faire vivre une édition française du Jouet enragé en 2006: l’expérience a duré un an, mais les ventes étaient trop faibles, nous n’avions pas de distributeur et très peu d’abonnés. Bref, tous ces projets ont fini par avorter, plus ou moins rapidement. Ne reste plus, aujourd’hui, qu’une maison d’édition, qui a déjà publié trois ouvrages centrés sur la Bolivie.

Et en Bolivie?

En Bolivie, El Juguete Rabioso a d’abord continué avec brio. Mais mi-2005, Evo Morales a demandé a Walter devenir son chef de campagne. Des copains ont pris le relais pour s’occuper du journal, avec moins de succès ; ça devenait trop journalistique et moins caustique. Après la victoire de Morales en décembre 2005, Walter a repris la main, en espérant que son passage comme chef de campagne ne donnerait pas une mauvaise image du journal, qu’il n’apparaîtrait pas comme l’organe politique de Morales. Mais ça n’a pas fonctionné, le journal a vite fermé.

Tu trouves ça dommage?

Pour nous, le plus important était qu’un péquenaud - puisque c’est ainsi qu’était perçu Morales - devienne président. Avant qu’il ne soit élu, les intellectuels boliviens et la gauche étaient très méprisants envers ce qui était populaire ; que cela change nous apparaissait comme une avancée essentielle. Qu’un paysan comme Morales, dont la seule université était la lutte, prenne la tête de l’État, voilà qui nous semblait très fort.

Une fois cela réalisé, un cycle a pris fin: il fallait passer à autre chose. Des gens me disent parfois qu’El Juguete Rabioso manque en Bolivie, mais je crois que c’est plutôt le renouvellement qui manque. Il y a un déficit de folie, les gens sont trop sérieux pour conduire des expériences de ce type. C’est cela qui est regrettable ; et non le fait que le journal ne paraisse plus.

Jusqu’au bout, et malgré sa popularité, Le Jouet Enragé est resté un journal de bout de ficelles…

Le seul numéro où nous avons fait de l’argent est celui qui annonçait, en exclusivité, la mort de l’ancien dictateur Hugo Banzer. Nous avions totalement préparé ce numéro à l’avance, parce que nous le savions malade. Les exemplaires attendaient sous le lit de Walter que Banzer pousse son dernier soupir: quand il est mort, nous étions les tous-premiers à en parler.

Mais ce numéro a été une exception, nous avons - sinon - toujours tiré le diable par la queue. D’un côté c’était une situation excitante, de l’autre nous en avions un peu marre. Disons: c’était une galère quotidienne, mais elle restait supportable. Parce que nous n’avions pas des chefs pour nous dire ce qu’il fallait faire et comment. Parce que nous vivions quelque chose qui nous plaisait profondément. J’en ai d’ailleurs gardé cette conviction: tout le monde devrait lancer son propre journal.

Et puisque cet entretien se déroule en partie parce que vous réfléchissez à un lancement papier, j’aimerais conclure sur une anecdote. Dans une autre vie, j’ai monté un petit café-théâtre à La Paz ; avant de foncer, j’étais allé voir un directeur de théâtre, Guido Arce, pour lui parler de mon projet. Lui était très content de savoir que quelqu’un voulait faire ça. Mais quand je lui ai demandé s’il pensait que ça pouvait marcher, il m’a répondu: «Pas du tout, mais tu dois le faire de toute façon.»

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le 24-11-2014Jean-Baptiste Bernard & Lémi CQFD : « Ne pas stagner, ne pas s’emmerder, ne pas ronronner »

CQFD: «Ne pas stagner, ne pas s’emmerder, ne pas ronronner» Jean-Baptiste Bernard & Lémi

Ce texte a été initialement publié sur le blog d’Article 11, le vendredi 4 juin 2010, dans la rubrique Vers le papier?, posté à 23h06, par Lémi & JBB.

C’était il y a deux mois, à Marseille, une très sympathique rencontre avec trois membres de l’équipe de CQFD, François, Nicolas et Juliette. Eux participent à la rédaction du «Chien Rouge», féroce mensuel de critique sociale et canard autogestionnaire. Ils mènent un travail essentiel, sans céder aux facilités ou aux compromissions, les crocs toujours affûtés et l’esprit ouvert. La preuve en paroles.

Bonne pioche. Il n’est finalement pas si courant (même dans les milieux dits alternatifs) de tomber sur des gens réellement cohérents, chez qui discours et pratique, façade et cuisine sont en parfaite adéquation. Pour te dire, il nous est parfois arrivé de revenir déçus d’un entretien, de déplorer certains comportements ou réactions. Mais là: nada. Partis il y a (environ) deux mois à la rencontre d’une partie de l’équipe de CQFD, nous en sommes revenus avec le sourire. Motivés comme jamais. Un peu, c’est vrai, à cause du soleil marseillais et du rosé local… Mais surtout parce que ceux du Chien Rouge ne trichent pas, à l’image de leur journal.

À l’image de leur local aussi, petite rédaction, bordélique et chaleureuse. Des chiens rouges qui montrent les dents à tous les coins de murs (mordre et tenir!) ; une table commune encombrée de boutanches, de papiers divers et de cendriers ; un local sis dans une petite rue paumée, loin du bruit. Bref, une tanière sur mesure. C’est là que nous avons rencontré trois des membres de la rédaction du journal, François Maliet, Nicolas Arraitz et l’amie Juliette Volcler, pour évoquer la situation et les horizons du mensuel. Ni grands discours ni grandiloquence, juste la présentation d’une démarche sans concession et de la mise en pratique quotidienne des idéaux qui animent le journal depuis son lancement, en 2003. En clair: autogestion et indépendance, sans hiérarchie ni rédac-chef.

Un modèle, donc. Financièrement parlant, pourtant, CQFD a connu des jours meilleurs. Voire, se serre un tantinet la ceinture (la faute, notamment, à un hors-série photo qui a fait flop dans les kiosques). Qu’importe: la lassitude ne l’emportera pas, les crocs sont toujours prêts à mordre et la mâchoire à tenir.
On hasarderait même un pari: dans dix ans, le mensuel sera toujours là, réjouissant franc-tireur de la presse alternative. Nous, on continuera à l’acheter. Et on espère bien que tu feras de même  ➞1 [/En passant, on te signale que si tu souhaites t’abonner, c’est ici que ça se passe. Ce serait dommage de laisser passer l’occasion.note].

Après une période plus florissante, CQFD renoue avec la galère. Ça doit être usant…

François Maliet : Oui, c’est pénible.

En septembre 2008, quand on a lancé l’opération «l’abonnement ou l’abandon»  ➞2 Cet article de la rédaction de CQFD est à consulter ICI. pour décrocher 2 000 abonnements supplémentaires, on était un peu à bout. On fatiguait vraiment, ça faisait six ans qu’on faisait ce canard et on commençait à en avoir marre d’être dans la mouise. Bref: on avait vraiment besoin de ce soutien.
Et ça a marché. Bien marché, même: on a eu à peu près ces 2 000 abonnements supplémentaires qu’on demandait. En trois mois! Le copain qui gère le courriers devenait fou… Il se retrouvait avec de gros tas d’enveloppes chaque matin…

À l’époque, ça nous a regonflé. Financièrement, bien entendu. Mais aussi parce que nous avons reçu pleins de mots de soutien, d’encouragements. Et de gestes sympas: une nana nous a proposé de venir passer gratuitement une semaine dans son gîte du Massif Central, des gens passant devant notre local, tapaient à la porte et déposaient un pack de bières, un mec de Limoges nous a envoyé un colis rempli de gâteaux, etc. Il y a même un lecteur qui a payé son abonnement avec du calva artisanal… Ce soutien moral a été essentiel.

Nicolas Arraitz: Sauf que… Le problème, c’est qu’un peu plus d’un an plus tard, une fois les abonnements arrivés à échéance, on s’est retrouvé peu ou prou au point de départ. La galère, à nouveau.

François: Jusque-là, on se débrouillait en jonglant entre les emplois aidés et les droits Assedics. Mais là, il n’y a plus rien: on n’a plus d’emplois aidés, on n’a plus de droits chômedus. On se débrouille, hein: le maquettiste passe son temps à faire des chantiers, à poser du placo ; moi, je pige un petit peu à droite, à gauche ; etc. Au fond, nous avons l’habitude de la galère financière, c’est juste qu’on fatigue sur la longueur.

Nicolas: Et nous avons une impression de recul (même si dans l’absolu, ce n’en est pas un), parce que tous ceux qui se sont abonnés en avalanche quand nous avons poussé ce cri d’alarme ne se réabonnent pas. Et de loin.

François: Nous n’avons pas regardé précisément, mais nous perdons à peu près la moitié de ceux qui se sont manifestés après la campagne «l’abonnement ou l’abandon»: 50 % d’entre eux ne se réabonnent pas. Comme le PS après les élections, en fait, les gens ne reprennent pas leur carte…
Aujourd’hui, CQFD fait à peu près à 3 000 ventes en kiosques et autant d’abonnés. C’est-à-dire 6 000 ventes. Mais, paradoxalement, le titre semble plus connu que ça…

Vous allez relancer une campagne?

François: Nous l’avons déjà fait un petit peu. Nous avons relancé par mail puis par lettres les anciens abonnés qui ne s’étaient pas réabonnés. Mais nous n’allons pas non faire tous les ans le coup de «on arrête», ça deviendrait lassant… Ça me rappelle Politis quand j’étais gamin: à une époque, tous les six mois, ils lançaient un appel en disant «Politis va mourir»

Le truc, c’est qu’on pense faire un canard qui n’est pas trop mal - enfin, on le voit comme ça. Et que ça a un côté désolant de constater, bon an mal an (ou bon numéro mal numéro), que nous plafonnons au mieux à 6 000 exemplaires. Ce n’est pas une question de pognon, mais plutôt d’intérêt suscité. Au fond, la vraie question est celle-ci: pourquoi n’y a t-il pas plus de gens qui s’intéressent à notre journal? Pourquoi n’arrivons-nous pas à toucher davantage de gens? A un moment, cela aussi fait partie de la fatigue, du malaise.

Juliette Volcler: Ce n’est d’ailleurs pas propre à CQFD. Allez discuter avec les gens des radios libres, associatives, vous vous rendrez compte que la même fatigue frappe ceux qui portent la machine, ceux qui sont au cœur. Parce que c’est très lourd de porter une structure. Il y a sans cesse besoin d’un renouvellement, et celui-ci n’est pas évident à trouver.

Nicolas: Pour nous, c’est d’autant plus dur que le canard a bien évolué. On est loin de l’esthétique du premier numéro et le journal s’est étoffé, au niveau de la forme et du ton. Il s’est enrichi même, avec un éventail de sujets abordés, de gens qui contribuent avec des tons différents. Pourtant, on a parfois l’impression que les gens ne nous voient, sous la carapace du chien rouge, que comme un pamphlet ultra-gauche ou comme un truc anar au sens étroit du terme. Et il faut bien constater - même si nous n’avons aucune envie de renier cet héritage - que ça joue contre nous.

François: Et on se dit aussi - c’est une idée, hein, nous n’avons jamais fait d’étude de marché - qu’on pâtit peut-être d’une forme radicale dans la présentation du canard. L’impression rouge et noire, le chien, le «Ce qu’il faut détruire»… ce genre de trucs.

Pour revenir à cette idée: ne pas réussir à parler à plus de gens nous pèse un peu, c’est sûr.

Le supplément photo était une tentative d’en sortir?  ➞3 Publié fin novembre 2009 et vendu 6 €, ce hors-série photo de CQFD rassemblait 24 photographes sur 48 pages, dont Mat Jacob, Yohanne Lamoulère, Antoine d’Agata, Gilles Favier, Denis Bourges, Pierre-Yves Marzin, Damien Fellous, Martin Barzilai, Bernard Plossu, Françoise Nuñez. Ainsi que des auteurs tels que Jean-Bernard Pouy, Bruno Le Dantec ou Iffik Le Guen.

François: En partie. Sa publication répondait d’abord à une envie de faire autre chose ; c’est d’ailleurs qu’on expliquait dans l’édito  ➞4 La rédaction présentait ainsi le projet, dans l’édito du Hors-Série: «Le fruit du plaisir que nous avons à explorer de nouvelles pistes, à tenter une percée dans des territoires où ni les amis, ni les ennemis ne nous attendaient. Un jeu — non dénué de sérieux —, une expérience. Et tout ça pour persister dans l’expression de notre fragile position dans le monde, dans cette existence contemporaine dont nous ne nous satisferons décidément jamais. D’où ce numéro spécial, sans grand discours ni épais concept, mais qui tombe à pic quasiment par hasard, comme une belle erreur dans le paysage.». Mais il y avait aussi cette idée de taper ailleurs, de s’adresser à d’autres personnes que nos lecteurs habituels. De toucher tous ceux qui auraient pu être intéressées par un tel projet.

Et ça n’a pas fonctionné?

Nicolas: Pire… Les ventes ont été en-dessous de tout ce qu’on imaginait. On savait que c’était risqué - ce n’est jamais gagné de faire quelque chose de totalement différent sans avoir de force de frappe, de force d’artillerie au niveau de la communication, de la pub, etc. Donc, on savait bien qu’on pouvait perdre du fric. Mais pas autant… En fait, ça a été pire que les pires prévisions… Si on se retrouve tous au chômage aujourd’hui, c’est en grande partie à cause de ce hors-série.

François: Pour résumer, disons que ça ne s’est pas bien passé…

Nicolas: Et le lectorat qui nous est d’habitude acquis ne nous a pas suivi. On a même eu droit à des engueulades de la part des lecteurs: «Mais qu’est-ce que vous vous foutez? Vous voulez péter plus haut que votre cul? C’est quoi cette quadri en papier couché?»

François: C’est important pour nous de comprendre pourquoi les gens n’ont pas suivi. C’est peut-être juste une histoire de fric, un manque d’argent. Peut-être aussi qu’on aurait pu mieux mettre en valeur les photographies sur ce coup ; moins en mettre mais leur donner plus de place. Ou alors, c’est que le projet était trop décalé par rapport à l’idée qu’ils se font de CQFD, un canard plutôt pamphlétaire et avec une esthétique un peu punk.

Si on résume: un, vous n’avez pas été suivis par vos lecteurs ; deux, vous n’avez pas réussi à en trouver d’autres…

François: Ben voilà…

Si on se retrouve dans la merde aujourd’hui, c’est qu’on a quand même tiré ce hors-série à 15 000 exemplaires. On avait été ambitieux… Et on en avait placé beaucoup en kiosques, davantage que ce qu’on fait d’habitude. Avec dans l’idée d’élargir notre lectorat.

Vous allez continuez à expérimenter de nouvelles formes, ou ça vous a complétement dégoûtés?

Nicolas: Attention, on n’a pas envie d’évoluer pour évoluer. On est très loin de cette pensée marketing, on ne cherche pas à attirer de nouveaux lecteurs, à lancer des formules à la Libé ou à chercher de nouveaux segments. Ce n’est pas du tout notre optique.

Mais il y a cette envie d’essayer, d’inventer de nouveaux trucs, pour ne pas stagner, ne pas s’emmerder, ne pas ronronner. Et puis, cette frustration qu’on évoquait un peu avant. Cette question: «Quand est-ce qu’on va réussir à se faire connaître de nouveaux lecteurs?»

Juliette: Le truc aussi, c’est que ce journal s’est coupé de pas mal de soutiens ou d’appuis dans le monde dit alternatif par son choix de publier une rubrique «faux-amis» ou de pratiquer une critique des médias assez radicale. C’est un isolement assumé, issu d’une intransigeance dans le sens positif du terme. CQFD n’est pas un média alternatif qui tombe dans la complaisance ou n’est pas cohérent avec lui-même – il y en a…

François: C’est sûr qu’on se paye le luxe d’être un journal qui tape sur le taulier des Désobéissants, lors des événements de Strasbourg, ou qui épingle un animateur radio reconnu… Ça a toujours un prix: on paye clairement ces choix éditoriaux.
Après l’article sur Les Désobéissants  ➞5 Soit ce papier-ci. ➞, on a reçu quelques échos du genre: «CQFD, je les ai soutenus quand ils étaient en galère. Ce n’est pas pour qu’ils me crachent dessus à la première occasion…» Et les articles mettant en cause Daniel Mermet, d’abord fin 2003 puis en 2004  ➞6 Il s’agit de deux articles, celui-ci puis celui-là., nous ont valu d’être ostracisé à Là-Bas si J’y suis.

Nicolas: L’article n’était pourtant pas outrancier. Il reconnaissait la valeur de l’émission, l’importance qu’elle avait dans le paysage français, la qualité du travail effectué: ce n’était pas du rentre-dedans. Juste, nous avions fait le choix de dire: «Ben oui, c’est critiquable.»

Vous regrettez d’avoir publié ce papier?

François: Non, aucun regret.

Et vous le republieriez exactement de la même façon?

François: Il faudrait organiser un comité de rédaction. Mais pour ma part: oui.

Justement: vous discutez toujours du contenu du journal?

François: Bien sûr. Nous sommes sept au comité de rédaction et tout s’y discute.

Nicolas: Toutes les décisions importantes sont mises en discussion: ce qu’on publie, quelle orientation prend le canard, etc… Les désaccords sont rares, les décisions se prennent en général sur un consensus discuté.

Il n’y a pas de chef?

François: Absolument pas. La loi nous oblige à avoir un directeur de la publication, mais le titre n’a aucune incidence chez nous. Il est même censé tourner tous les ans ; comme c’est pénible, qu’il faut refaire les papiers à chaque fois et que tu es convoqué par les flics, on ne le fait plus. Mais l’esprit est là: la direction est tournante et personne n’a un avis plus important.

C’est d’ailleurs ce mode de fonctionnement le plus horizontal possible qui nous donne envie de continuer. Ici, on sait qu’on est chez nous, que chacun est écouté quand il a un avis à donner, qu’on arrive à fonctionner collectivement. Ce n’est pas toujours facile, on s’engueule parfois, mais c’est un vrai plaisir.

Nicolas: On n’arriverait plus à fonctionner autrement.

François: Et tant pis si les choses prennent du temps, si ça complique parfois notre fonctionnement. De toute façon, au bout d’un moment, une certaine forme d’habitude, de routine se met en place: on connaît les préférences de chacun, les réactions des uns et des autres…. On sait aussi que tout ça est super-fragile ; on fait donc vachement gaffe les uns aux autres.

Ce n’est pas qu’une question d’amitié. Aujourd’hui, nous nous entendons tous très bien, mais je ne crois pas que ça tienne uniquement sur l’amitié. Ça aide à fluidifier les choses, bien entendu, mais ce n’est pas ça qui nous permet de décider collectivement.

Juliette: Produire un canard, c’est aussi inventer ensemble une organisation du travail, une gestion du collectif, voire même un mode de vie. Il n’y a pas seulement la production d’un journal, mais aussi d’une manière de s’organiser différemment. C’est sans doute aussi l’un des enjeux des canards alternatifs, de créer les conditions de leur existence. Pour moi, faire un média alternatif, c’est aussi inventer une autre manière de vivre. C’est une expérimentation sociale.

Et dans la pratique? Comment vous vous organisez pour relire et valider les textes?

François: Pour la relecture, les textes circulent au sein de la rédaction: tout le monde peut les lire et commenter par mail. Une fois qu’ils sont validés collectivement, il y a un éventuel travail de correction et de réécriture: celui-ci est conduit par trois membres de la rédaction, mandatés pour cela. Une fois relu, le texte revient à l’auteur, qui peut éventuellement refaire des corrections. Et quand tout le monde est d’accord, le texte part à la maquette.

Parfois, il faut calibrer, d’autre fois réécrire, notamment parce qu’une bonne part de ceux qui nous envoient des papiers ne sont pas plus journalistes que nous et que tout le monde n’a pas les mêmes facilités. Comme ce sont des gens qui travaillent bénévolement – seraient-ils payés qu’il en irait de même – tu ne peux pas te permettre de mettre les mains dans un papier, de l’envoyer à la maquette et que les gens découvrent leur article dans le journal avec les modifications. C’est pour ça qu’on a mis en place ce système. C’est un peu long et compliqué, mais nécessaire.

Aujourd’hui, on s’organise mieux, on est plus carrés. Mais ça ne nous empêche pas d’encore terminer à 4 h du matin les jours de bouclage. Comme dans les films… Ça fume, il y a des canettes partout, il est trois heures du matin, tout le monde est à la bourre, et là t’as l’écran qui fait: pschiiitt

C’est le côté rebelle, chien rouge, ça… D’ailleurs: si vous deviez définir votre ligne éditoriale?

François: Je crois qu’on est différent de la plupart des canards de la presse alternative, qui ont des domaines bien particuliers: c’est le cas de La Décroissance, du Plan B avec la critique des médias – même s’ils ne font pas que ça  ➞7 Cet entretien a été réalisé avant que Le Plan B n’annonce sa fermeture. - , du Tigre… En terme éditorial, nous tapons plus large, sans avoir une ligne très précise. Disons que nous nous régalons à chaque fois qu’il y a un pet dans les rouages, qu’il se joue une opposition, qu’il y a des gens se bougeant pour lutter dans une usine ou s’organisant pour vivre différemment. Nous avons l’impression d’être sur quelque chose de plus large que la presse indépendante existante. Et on se régale d’être hétéroclite. De toucher à plein de choses et de ne pas être sectaire. De parler d’ouvriers en grève comme des gens qui vivent dans des yourtes.
Notre idée, c’est de relayer les luttes et les alternatives. Tout en évitant tout dogmatisme: nous n’avons pas, à la différence d’autres titres, d’idées absolument arrêtées sur ce que doit être la lutte, la façon de renverser la société actuelle.

Nicolas: Contrairement à de nombreux autres canards, nous ne sommes pas des observateurs de la vie politique. A sa manière – et ce n’est pas une façon de le déprécier – Le Plan B est en permanence dans un travail de décryptage, de compilation, d’archivage des dérapages des médias et des grandes stars de la presse. Quant à La Décroissance, elle épingle systématiquement les tartuffes de l’écologie et les grands prêtres de la croissance. Nous, on a la rubrique Faux Amis, notre camarade Sébastien Fontenelle dégomme les politiques et les médias dans ses chroniques, etc, mais nous ne faisons pas que de la dénonciation: nous regardons la réalité à notre niveau, celui de la rue. Nous axons prioritairement notre travail sur les rapports sociaux, sur la réalité vécue par les gens, sur leur vie.

François: On a reçu un courrier d’un lecteur nous expliquant qu’il a tout de suite adoré Le Plan B mais qu’il a eu beaucoup plus de mal à apprécier CQFD, parce qu’il lui a fallu du temps pour comprendre notre façon de faire. Et il termine à peu près ainsi: «Au bout d’un moment, j’ai saisi que vous regardez par le petit bout de la lorgnette, sans donner de grandes règles, et que c’est ensuite à nous lecteurs de nous façonner notre vision du monde.» Au début, ce terme de «petit bout de la lorgnette» nous a vexés. Mais finalement, ça nous va bien.

Et comment CQFD se projette dans l’avenir? Il y a des choses que vous voudriez changer?

François: Déjà, on va continuer. Et puis, on pense à des changements, sans que ce soit forcément à court terme. Nous avons déjà songé à accélérer le rythme de parution, ça nous titille. Arthur, un vieux de la vieille de la presse alternative, un ancien de La Gueule Ouverte qui écrit chez nous et pige à Siné Hebdo ➞8 Cet entretien a aussi été réalisé avant que Siné Hebdo ne mette la clé sous la porte.  ➞, assure que c’est la formule hebdomadaire qui fonctionne réellement dans les kiosques. Que sortir une fois par semaine à jour fixe «fidélise» beaucoup plus le lecteur que sortir chaque 15 du mois. Et que ça permet aussi de travailler avec davantage de constance, de garder la flamme toujours allumée. Nous, on commence à s’exciter à la fin du mois, pour un bouclage qui tombe le 10… Si on pouvait changer ça, ce serait bien.

Ça nous titille, mais c’est sans doute hors de portée pour l’instant. Et donc, si la fréquence reste la même, on se dit qu’on pourrait augmenter la pagination. En aérant plus, en laissant plus de place aux dessins, en proposant des articles plus longs, des enquêtes et de vraies pages cultures.

Un peu avant, vous évoquiez les autres titres… Il y a justement une certaine vitalité de la presse alternative en ce moment, ça bouge pas mal…

François: Oui, c’est un milieu plutôt vivant ; on le voit avec Z, avec Le Tigre.

Mais j’ai tendance à croire - je m’avance peut-être un peu - que c’est au final plutôt un constat de l’échec de l’action politique. Il y a eu un bon papier là-dessus dans la revue Offensive: l’auteur rappelait en gros que la politique, ce n’est pas seulement faire vivre des titres de la presse alternative, parce qu’on a de toute façon accès à l’information aujourd’hui, mais surtout d’être militant, d’être actif dans sa fac, dans son usine, dans sa boîte, dans sa rue. Je trouve qu’il n’a pas tort: si les gens se mettent à écrire et à participer à des journaux alternatifs, c’est peut-être parce qu’ils ont le sentiment qu’il est impossible d’arriver à quelque chose par l’action politique, par le militantisme classique.

Vous croyez que les journaux alternatifs devraient unir leurs forces?

François: Je crois davantage à une coopération entre les différents médias indépendants: il faut réussir à trouver un moyen pour fonctionner de manière plus proche. Il y a des choses qui ne se font pas, mais ne seraient pas si difficiles à mettre en place: savoir ce qu’il va y avoir à l’intérieur de tel journal, proposer des échanges d’articles, mettre des entretiens en commun…

Nicolas: Le paysage de la presse indépendante est composé de petits canards morcelés, plus ou moins en difficultés permanentes pour survivre. Et c’est vrai que ces titres pourraient peut-être, s’ils mettaient leurs forces en commun, vendre autant que - par exemple - Siné Hebdo ➞9Pour la dernière fois, cet entretien a été réalisé avant que Siné Hebdo et Le Plan B ne ferment boutique.. Réunir les qualités de Z, de Fakir, du Plan B, de CQFD, ça fait évidemment gamberger…

Personnellement, c’est une idée qui ne me fait pas peur. Mais je suis un peu isolé, les réticences sont nombreuses. Pour deux raisons…

D’abord, il y a de vraies divergences politiques entre ces titres, même s’ils se retrouvent sur la critique de cette société qu’on nous impose. Une partie de cette presse alternative – disons Le Plan B et Fakir, en y englobant Le Monde Diplomatique – semble nostalgique de certains combats du passé - ce qui apparaît bien avec la remise en avant du programme du CNR. Et j’ai un peu l’impression qu’elle se trouve en partie incapable de penser les enjeux contemporains. Ces titres croient encore aux vertus d’un État bénéfique, humaniste, habillé en rose et qui nous tirerait les marrons du feu… Tandis que nous pensons qu’il faut chercher de nouvelles pistes, alternatives, graines à semer pour une autre société. C’est bien pour ça que CQFD fait à la fois de la critique et de l’expérimentation sociale.

Et puis, il y a une deuxième profonde divergence avec ces titres, c’est celle du fonctionnement. Nous aurions du mal à lâcher notre façon de fonctionner. S’il s’agit de trouver de nouveaux complices, de mettre en place des échanges, ok. Mais CQFD ne lâchera jamais sa manière horizontale de fonctionner, ni son refus des hiérarchies.

François: Par contre, ça pourrait être intéressant de se retrouver avec des journaux laissant la place à des voix dissonantes et donnant naissance à des débats. C’est quelque chose dont nous manquons.

Nicolas: C’est l’une de nos plus grosses frustrations: ne pas avoir de débat, de polémique. Ce n’est pas que je rêve des pages Rebonds de Libération, hein… Mais alors que nous avons la réputation d’une certaine virulence, d’un certain ton polémique, il y a relativement peu de réactions constructives façon: «Je ne suis pas d’accord sur ce point, pour telle et telle raison. D’ailleurs, je vous propose de publier ce texte.» J’aimerais bien que ça arrive plus souvent, qu’on sente qu’on a touché quelqu’un, qu’il y a quelque chose en face.

Heureusement, nous avons les rencontres avec les lecteurs pour nous souvenir que nous avons un lectorat varié, chaleureux, sympa, pour ne pas avoir le sentiment de nous époumoner dans le désert… Et puis, on se dit que c’est sans doute l’époque qui veut ça. Que c’est d’elle que vient ce sentiment que les idées ne servent plus à rien, que rien ne sert de s’escrimer.

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le 21-11-2014Jean-Baptiste Bernard Le Postillon : « 320 euros, voilà tout le capital nécessaire au lancement d’un petit journal »

Le Postillon: «320 euros, voilà tout le capital nécessaire au lancement d’un petit journal» Jean-Baptiste Bernard

Ce texte a été initialement publié sur le blog d’Article 11, le mardi 25 mai 2010, dans la rubrique Vers le papier?, posté à 17h16, par Jean-Baptiste Bernard.

Médias, politiques et notables locaux: ses crachats n’épargnent personne. Résolu à «couvrir de glaire» ceux qui rêvent de se «couvrir de gloire», l’impertinent Postillon rue joliment dans les brancards. Lancé avec un budget très réduit, vendu un euro et paraissant à l’improviste, ce canard apporte aux Grenoblois ce qui leur manquait: une contre-information locale de qualité. Entretien.

À force, la phrase est devenue tarte à la crème. Si répétée, utilisée, détournée qu’elle en a perdu son sens. Dommage: la formule de Jello Biaffra, chanteur des défunts Dead Kennedy’s, méritait mieux que d’être récupérée par les génies de la conversion expresse - prétendus contestataires qui retournent leur veste plus vite que Laurent Joffrin ne met de temps à écrire un édito dans Libé - ou bien vaguement ripolinée par tous ceux qui considèrent qu’internet se suffit à lui-même. «Don’t hate the media, become the media»? Soit. Mais pas n’importe quel media non plus.

Pas d’étude marketing. Pas de business-plan, de journaleux professionnels, de carte de presse. Pas d’argent, de publicité, de compromissions. Ce qu’il reste? L’information - la vraie - , l’engagement et la passion. Ok: dit comme ça, ça sonne un peu comme un vague slogan marketing à la Rue89, grands mots ronflants pour habiller le vide. Que je te rassure: on en est très loin.

Ceux du Postillon se sont lancés avec rien, ou peu s’en faut. Une bonne idée, celle de fournir de la contre-information locale de qualité, sur Grenoble et sa cuvette. Quelques centaines d’euros, pour imprimer le premier numéro. Des bonnes volontés, toutes bénévoles, pour écrire, distribuer, vendre le canard. Du talent, évidemment. Et puis, l’envie de fiche de grands coups de pieds dans la fourmilière, celle des petites compromissions médiatiques et médiocres lâchetés politiques. «Nous n’avons d’autres prétentions que de traiter de sujets locaux avec esprit critique et de lancer des postillons dans la cuvette», écrivaient-ils dans leur premier édito. Voilà.

En six numéros, leurs postillons sont déjà devenus crachats - au sens noble du terme. Distribué de façon alternative, à la criée dans les manifs ou chez un nombre croissant de buralistes, vendu un euro et paraissant de façon aléatoire, leur canard - qui a joliment évolué dans sa forme et s’écoule désormais à 1 500 exemplaires - a déjà sorti les crocs. Du bec, il fouille ; des dents, il mord ; de la croupe, il les emmerde. Les? Les plumitifs du Dauphiné Libéré, puissance médiatique régionale décortiquée en un passionnant dossier s’étalant sur plusieurs numéros ; la municipalité socialiste de Grenoble, dont Le Postillon ne rate aucune des compromissions (à commencer par l’installation, en douce, de caméras de vidéosurveillance) ; et puis, toutes les petites élites locales, tous ceux pour qui «la seule chose qui compte, c’est l’aptitude à faire preuve d’empathie, de gentillesse et de «respect» envers eux. Des comportements que nous laissons bien volontiers à la plupart des journalistes locaux». Et l’équipe du Postillon de conclure, dans l’édito de ce 5e numéro: «Les dirigeants grenoblois veulent se couvrir de gloire. Le Postillon continuera à les couvrir de glaires.»
Bref, une jolie preuve qu’on peut become the media sans trahir ni rien lâcher. Pour en parler, Benoît Récens et Martin Delapierre, deux membres de l’équipe du Postilllon.

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Comment est né Le Postillon?

À Grenoble, comme dans beaucoup de villes, l’information locale est aux mains de la PQR (presse quotidienne régionale), qui se trouve en quasi position de monopole. Ici, c’est Le Dauphiné Libéré, alias Le Daubé (détenu majoritairement par le groupe Crédit Mutuel), qui nous abreuve - en plus des publicités - de faits divers et des communiqués des autorités tous les matins à l’heure du café. Les deux sources d’informations critiques existantes se trouvent sur internet: le site de publication ouverte Indymédia Grenoble et celui de PMO (Pièces et Mains d’Oeuvre).

Ça faisait un moment que germait, chez nous, l’idée de réaliser un canard papier, un journal à lire aux toilettes, à laisser traîner sur une table ou dans un bar. De façon générale, nous avions le sentiment que la plupart des gens s’intéressent à l’actualité nationale et internationale, mais ne sait pas ce qui se trame dans les sphères des pouvoirs locaux et dans les quartiers voisins. D’où l’idée de s’intéresser à la politique locale et aux décisions des élus ayant des impacts sur notre quotidien.

Notre branche commerciale a longuement étudié une stratégie de communication et nous avons sorti le numéro 0 le 1er mai 2009. Une vente fructueuse à la criée au cours de la solennelle manifestation des travailleurs, et Le Postillon était lancé. Le numéro 5 est sorti en avril 2010, on le tire aujourd’hui à 1 500 exemplaires, distribués principalement chez des buralistes. Nous participons tous bénévolement au canard, et les ventes permettent de rembourser les frais d’impression, les trois sous de bénéfice servant à des envois postaux. L’argent n’a pas été un obstacle à la création du Postillon ; il a juste fallu du temps et de la curiosité, saupoudrés d’une once de rage...

Quand tu dis que «l’argent n’a pas été un obstacle», tu veux dire que quelques centaines d’euros suffisent à lancer un journal comme Le Postillon?

Oui, il faut juste pouvoir avancer la première impression, le coût variant selon le nombre d’exemplaires, le format, la couleur ou pas... Pour le premier numéro, nous avons tiré 800 exemplaires en noir et blanc, ça nous a coûté 320 euros. Voilà tout le capital nécessaire au lancement d’un petit journal.

Le problème de la thune est ailleurs, en fait. Il s’agit davantage - comme pour d’autres projets associatifs - de savoir comment passer beaucoup de temps à faire ça tout en réussissant à «gagner» sa vie autrement, ou au moins à avoir de quoi manger. Les solutions évidentes s’appellent Assedic ou RSA, mais elles ne sont ni très satisfaisantes, ni éternelles. Après, tu peux soit jouer les Superman, enchaîner un reportage, des heures de rédaction et des ventes à la criée une fois terminée ta journée de boulot salarié, soit essayer de jongler entre des périodes de «vrai» travail et des moments où tu es complètement disponible pour le journal. C’est ce que nous faisons, et c’est aussi pour ça que Le Postillon est à «parution à l’improviste», pour ne pas être obligé de sortir un numéro à telle date alors que nous n’en avons pas le temps parce que pris par d’autres obligations.

Tu dis que vous vous êtes constitués contre l’emprise du Dauphiné Libéré. Inversement, est-ce qu’il y a des titres qui vous ont inspiré?

Nous sommes en contact avec La Brique, La Lettre à Lulu ou Fakir et nous nous échangeons nos productions respectives. Mais aucune de ces publications ne nous a particulièrement inspiré, si ce n’est qu’elles nous ont «ouvert la voie». C’est-à-dire que leur simple existence nous a montré qu’il était possible de faire vivre un journal local «alternatif», sans pub ni subventions, et dans la durée. On s’est dit: s’ils y arrivent à Amiens, Nantes ou Lille, pourquoi pas à Grenoble?

Vous vous revendiquez journaliste? Ou c’est un mot qui vous fait mal aux oreilles?

Nous ne nous présentons jamais comme journaliste, même si nous expliquons que nous participons à un journal. En fait, on s’en tape…

Tu veux que nous développions un peu plus le truc? Allons-y! Prenons l’exemple, pour rester dans le local, des journalistes du Dauphiné Libéré: ils sont et se revendiquent journalistes (et encore combien de correspondants locaux payés au lance-pierres pour remplir la moitié du quotidien?) parce qu’ils sont dans les petits papiers des autorités (polices, politiques, chefs d’entreprise, certains syndicats…) et ont accès aux informations que celles-ci veulent bien leur dispenser. Ils ont une certaine légitimité auprès des pouvoirs en place - d’ailleurs, ils le leur rendent bien. Mais ce sont surtout des journalistes P.R.O.F.E.S.S.I.ON.N.E.L.S au sens premier du terme: ils sont rémunérés pour ce qu’ils font. Ce qui ne les empêche pas de nous abreuver de papiers insipides, composés le plus souvent de faits divers et de communiqués de presse, jamais (ou rarement) d’une enquête ou même de quelques lignes remettant en cause ce foutu «ordre établi». C’est triste, mais c’est comme ça - et ce n’est pas propre à Grenoble.

Alors: où nous situons-nous? Peut-être nulle part. Nous n’avons pas la prétention de couvrir toute l’information locale, nous n’en avons pas les moyens, nous ne nous intéressons pas – non plus - à tout ce qu’il se passe dans la cuvette (Grenoble et son agglomération). Nous revendiquons par contre notre subjectivité, ce que devraient aussi admettre les journalistes professionnels. La subjectivité commence par le choix du sujet traité, se poursuit dans la sélection des propos mis en avant, les sources d’informations choisies et se termine par les mots utilisés. Mais les journalistes n’en démordent pas: ils défendent corps et âme leur profession sans jamais se remettre en cause. Autant laisser le mot de la fin à une journaliste de France Bleu Isère, dont on taira le nom par charité, qui a dit un jour: «Mais on est toujours objectif, de toute façon, parce que c’est la base de notre métier et de notre crédibilité ; si on l’était pas, on ne serait plus crédible!»

Vous devez parfois croiser les journalistes du Dauphiné: ils vous voient comment? Et les politiques grenoblois? Ils vous font la guerre?

Oui, on les croise, on ne leur parle pas. C’est réciproque, peut être aussi qu’ils ne nous connaissent pas, nous n’en savons rien. Le fait est qu’ils nous ignorent dans leurs papiers, comme France Bleu Isère et France 3.

Juste pour prendre un exemple: en février dernier Le Postillon démontre comment la municipalité installe à foison des caméras de vidéosurveillance dans la ville sans que ce ne soit discuté et voté en conseil municipal, ni que la mairie en informe la population. Résultat: les médias locaux (Le Dauphiné Libéré très tardivement) effleurent quelques semaines après le sujet sans citer Le Postillon, ni même poser les questions dérangeantes aux élus. Aujourd’hui le sujet dit «sensible», de la bouche d’un élu, est apparu au conseil municipal et ça commence à jaser. Mais évidement pas un mot des informations que nous avons sorties – soit des contrats signés par la mairie et l’entreprise qui installe les caméras discrètement passées dans un «rendu acte» que nous nous sommes procurés.

Pour résumer, les médias locaux nous ignorent, c’est finalement flatteur. Les politicards lisent Le Postillon, il y a même un adjoint qui – sans nous connaître - nous a sorti, sur un marché et pendant les élections: «Le Postillon dit que…»! Mais eux-aussi nous ignorent pour le moment, c’est intelligent comme tactique: ça ne nous fait pas de pub. Pour répondre à ta question: la guerre est larvée.

Comment êtes-vous perçu hors votre sphère de sympathie (militants, camarades)?

Quand nous avons décidé de faire ce canard, c’était avant tout pour toucher d’autres personnes que celles dites convaincues. C’est logique, en fait: un journal papier vendu un euro et accessible chez une vingtaine de buralistes, il n’y a pas besoin de connaître les gens qui le concoctent pour se le procurer.

Nous avons des retours de buralistes disant: «Ben alors, il est où le nouveau? On a des clients qui l’attendent.» Et nous recueillons régulièrement des échos plutôt positifs, même si l’on nous dit aussi que «ce mot-là va faire peur à ma mère si je lui fais lire» ou que, à l’inverse, «vous auriez pu être plus rentre-dedans sur cet article». Nous n’avons pas encore fait d’étude de lectorat, alors nous ne pouvons répondre que partiellement à ta question…
Juste: il y a un type qui avait acheté un numéro suite à une brève parue dans Le Monde Diplo, il n’était pas content du tout, il en a même fait un papier sur son blog. Enfin une critique! Et la cellule «vente à la criée» s’est aussi faite insulter à l’entrée d’un meeting du PS: «Va te faire foutre!», «C’est un torchon!», «Ils croient qu’on va acheter leur merde»… Nos avocats sont sur le coup, nous hésitons à porter plainte pour injures infondées sur la voie publique…

Le PS mis à part, Grenoble donne l’impression de bien bouger en ce moment: vrai tissu militant et radical, joyeuse agitation… Si le Postillon s’est lancé, c’est aussi grâce à cette dynamique de lutte, à ce terreau bouillonnant?

Tout d’abord, il faut arrêter avec le mythe de «Grenoble-l’engagée-hyper-active». C’est certain qu’à Grenoble, il y a un réseau «militant et radical» important - plus que dans beaucoup d’autres villes - et qu’il y a un certain nombre d’évènements autour de ce réseau. Mais ça ne correspond certainement pas à l’image de l’ébullition permanente qu’en ont souvent des personnes de l’extérieur. Il n’y a par exemple que peu de lieux «alternatifs», et il peut parfois ne rien se passer d’intéressant au niveau militant pendant de longs mois.

Ceci posé, Le Postillon s’inscrit - quand même - dans une histoire et un contexte local. Nous avons brassé dans cette «joyeuse agitation», y avons appris des choses, rencontré des gens. Tout ceci nous a servi pour lancer cette initiative. Et la présence de nombreux militants demandeurs de contre-information locale nous assure un certain nombre de ventes.
Mais le journal ne s’est pas lancé «grâce à cette dynamique de lutte», mais plutôt à côté: nous essayons de faire autre chose que ce qui se faisait déjà, nous tentons de toucher un autre public. Il est certainement possible de lancer un journal de contre-information local partout, à Louhans-Cuiseaux, Moulins ou Biarritz, même s’il n’y a pas de «dynamiques de lutte». L’existence d’un réseau militant peut aider, mais n’est pas du tout indispensable.

Vous n’avez pas de site internet. C’est délibéré?

Disons que c’est loin d’être notre priorité. Notre envie est de vraiment faire vivre un journal papier et de ramer à contre-courant de la mode «internet». C’est une volonté forte de prêter davantage attention à notre existence dans le monde réel - par le biais de ventes à la criée, d’affichage sauvage, de visibilité dans les points de vente - qu’à notre existence dans l’e-monde et à notre référencement Google. Cela rejoint aussi le désir d’exister avant tout au niveau local et de préférer toucher un voisin, le barman du coin ou une vieille amie bossant dans l’entreprise d’à côté plutôt que le militant connecté à l’autre bout de la France.

Ceci dit, nous ne sommes pas forcément contre le fait d’avoir un site, mais nous n’avons ni l’énergie, ni le temps de nous occuper. Donc, nous n’en avons pas. Pour l’instant, nous diffusons juste quelques-uns de nos articles sur Indymédia Grenoble et nous archivons nos anciens numéros sur le site des Renseignements Généreux.

Le Postillon dans cinq ans, vous vous voyez comment? Dit autrement: il y a des choses (par exemple, sur la forme: couleur, nombre de pages…) que vous aimeriez faire ou le modèle actuel du Postillon vous convient très bien?

Nous aimerions quadrupler le nombre de pages, passer en quadri, pouvoir encarter des suppléments publi-rédactionnels, être téléchargeable sur Ipad et accueillir des éditos de Laurent Joffrin…
Non… Plus sérieusement, nous ne faisons pas de plans sur la comète. Je crois que nous n’avons même pas envie de nous demander si nous existerons encore dans cinq ans. Nous préférons tenter de faire le mieux possible ce journal, maintenant. Après, nous ne serions évidemment pas contre avoir une couverture en couleur ou augmenter un peu le nombre de pages, mais nos finances ne nous le permettraient pas sans augmenter le prix. Et pour l’instant, nous préférons le maintenir à un euro pour que ce ne soit une barrière pour personne. Nous sommes donc partis pour garder encore un moment cet austère noir et blanc.

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le 17-11-2014Émilien Bernard Revue Z : « Porter une critique radicale dans un environnement plus large »

Revue Z: «Porter une critique radicale dans un environnement plus large» Émilien Bernard

Ce texte a été initialement publié sur le blog d’Article 11, le vendredi 16 avril 2010, dans la rubrique Vers le papier?, posté à 12h09, par Émilien Bernard.

«Z: un an et demi d’existence, trois numéros, 200 pages (environ) par exemplaire, une rédaction itinérante, un camion asthmatique, un local squatté à Montreuil, des convictions radicales, des articles fouillés et prenant le temps de creuser les choses, un graphisme léché, une bougeotte sympathique… Bref, une revue qui claque. Ça valait bien un entretien: la parole est à Z.»

Z a la bougeotte, ne tient pas en place. Hier à Amiens, avant-hier à Marseille, aujourd’hui à Nantes. Pas question de se tourner les pouces dans un quelconque QG, Z apprécie trop le terrain, les rencontres et les immersions. Si ses contributeurs ont leur port d’attache à Montreuil – en un local que leur prête gracieusement Armand Gatti, fondateur de la Parole Errante – , ils ne s’y amarrent que pour finaliser le travail, bosser leurs textes et la maquette. Le reste du temps, ils sont en vadrouille, en «itinérance».

Je ne sais pas si ce «Z» se veut symbole de Zorro, mais - si c’est le cas - Gigi est alors leur Tornado. Gigi? Un vieillard de trente ans d’origine catalane, «camion tiroir qui se fait doubler par les mobylettes». Il n’est plus de toute première jeunesse, s’emmêle parfois les bougies («il a les soufflets de cardan qui suintent et il rouille!») mais il tient bon. Grâce à lui, la rédaction de Z s’offre le luxe d’habiter le lieu de ses enquêtes. Un mois, deux mois, selon les nécessités et l’envie. Prendre le temps de comprendre, de s’immerger, de marcher, une démarche précieuse par le temps qui courent...

Pour le reste (aussi), Z est une revue qui vaut le détour  ➞1 Tu ne la trouveras pas en kiosque, seulement en librairie. Si tu as raté les trois premiers numéros et souhaite rattraper ton retard, tu trouveras ton bonheur sur le site de Z, ICI.. Armés de quelques subventions, de Gigi l’asthmatique et de l’envie de bousculer un journalisme trop formaté (terme qui ne leur plait d’ailleurs pas des masses), les créateurs de Z cherchent à concilier approche radicale et plaisir graphique, enquête sociale et rencontres humaines, travail de fond et condition précaire. Un joyeux maelström, qui fonctionne plutôt bien. Il te suffit d’ouvrir le dernier numéro (couverture ci-dessous), réalisé à Amiens, pour comprendre que Z se donne les moyens de ses ambitions: «Tirs de barrage au Kurdistan», «Jungles urbaines et quadrillages horticoles», «Pieds de nez à l’usine»… soit des reportages fouillés pour des sujets hors des sentiers battus et rebattus, des photos et des illustrations de grande classe, une mise en page soignée et aérée. Si je voulais chercher la petite bête, je pourrais juste reprocher à la revue un ton parfois uniforme, une certaine austérité de style. Peccadilles.

Armé de ma curiosité et d’une bouteille de vin, je suis passé voir Z à Montreuil, alors qu’une partie de l’équipe mettait la dernière touche au numéro trois. Marie, Julien et Alex (les trois présents) m’ont gentiment et longuement expliqué leur démarche, rejoints par d’autres protagonistes en fin de discussion. Comte-rendu.

Quelle était l’idée de départ en lançant Z?

Julien: Ce n’était pas tant une idée qu’un sentiment commun: les gens sont capables de s’organiser – seuls ou en collectifs – sans les institutions, sans l’État, sans tous les dispositifs de gestion dans lesquels nous vivons de plus en plus. Nous sommes capables de nous débrouiller par nous-mêmes, de vivre bien, tout en contournant ces dispositifs. C’est là qu’à notre avis, il y avait un manque: personne ne fait le récit de la manière dont nous pouvons nous organiser. C’est de cette volonté qu’est née Z: décrire les luttes de ceux qui agissent sans attendre qu’on leur dise d’en haut comment faire.

Marie: À travers Z, nous voulions proposer une critique de la société tout en rentrant en discussion avec les différentes réalités rencontrées. Mais nous voulions aussi formuler cette critique de manière à ce qu’elle puisse être entendue en dehors de notre milieu et de nos copains. Ouvrir nos idées à des gens qui n’ont pas forcément l’habitude d’y être confrontés. Ça passait par un soin accordé à la forme, au niveau de l’apparence (mise en page, maquette, illustrations, etc.) mais aussi du discours.

Pour vous, il est essentiel de soigner la forme?

Julien: Oui, elle compte beaucoup parce qu’on veut que notre parole soit présentée sous une forme accueillante. Ça ne veut pas dire, et de loin, qu’on crache sur les fanzines, les brochures, les productions plus spontanées – bien au contraire, puisqu’on continue à en produire et à en lire. Mais on cherche à faire en sorte que notre revue ne s’enferme pas dans une approche trop mono-centrée. Il faut que les gens ne connaissant pas le milieu anar, autonome, libertaire (ou je ne sais quelle autre catégorie débile), puissent rentrer dans notre revue sans être repoussés par des aspects un peu trash, une orthographe boiteuse ou des phrases qui se répètent.
Ce n’est pas parce qu’on est à gauche qu’on doit faire du moche. Trop souvent, le discours prend le pas sur la forme, cette dernière restant accessoire. Dès le début, on s’est dit que si on portait un discours, on portait aussi un monde, des propositions d’imaginaire et d’esthétique. Et puis, l’idée de refuser la beauté parce que tu t’adresses au plus grand nombre, aux masses laborieuses, revient à poser que l’ouvrier aime bien le laid. C’est idiot… On n’est logiquement pas d’accord.

Vous souhaitez ne pas vous adresser qu’aux convertis?

Marie: Dès le départ, on avait envie que ce projet d’écriture soit une passerelle, qu’il évite le ton parfois uniforme et le jargon trop souvent présents dans les parutions liées à notre univers politique. Que des gens ne partageant pas forcément les termes de ce milieu puissent se saisir de ce qu’on fait, que ça crée du lien. Cette idée de lien amène d’ailleurs à notre deuxième idée directrice, celle de l’itinérance. L’objectif étant de se méfier des a priori, de ne pas plaquer un discours théorique sur ce qui nous entoure, d’aller à la rencontre de réalités et de les confronter à notre sensibilité politique.

Concrètement, comment se passe la dimension itinérante?

Julien: Nous utilisons un magnifique camion, qui s’appelle Gigi. C’est lui qui nous loge quand nous sommes sur place. Avant de partir, on prend des contacts, on fait marcher le réseau de copains et on essaye de savoir dans quelle direction on veut lancer le numéro. En même temps, on reste ouverts, on ne veut surtout pas se focaliser sur un seul élément: on veut arriver quelque part sans nous couper de l’imprévu. Pour le moment, il y a eu trois numéros, nous avons donc fait trois itinérances: Le Tarn, Marseille et Amiens. Pour la prochaine, on part à Nantes dans quelques jours.

Marie: Dans le Tarn, on était chez des copains paysans et on a rencontré pas mal de gens se mobilisant contre le puçage RFID de leurs troupeaux. Pas loin, il y avait également le premier EPM (Établissement pénitentiaire pour mineurs) de France, d’où un questionnement sur l’univers carcéral. On a voulu s’y confronter, voir sa réalité, rencontrer des familles de détenus, savoir ce qui se passe concrètement quand t’as un gamin en taule. Pour ce premier numéro, il y avait aussi une envie de parler de la médicalisation de la naissance, quelque chose que l’on trouve assez représentatif de notre monde, avec une emprise de plus en plus forte du contrôle, de la gestion et de la machine. On a rencontré des gens qui avaient fait le choix d’accoucher à domicile, des sages-femmes, on est allé dans des petites maternités menacées de fermeture…

Vous êtes combien à participer à l’itinérance?

Marie: Eh bien, à Amiens au mois de novembre, on était trois, ce qui ne fait pas beaucoup… A Marseille, en mai, forcément, on était davantage, une dizaine, (rires). En fonction de la saison et de la destination, les gens sont plus ou moins motivés, c’est logique. Pour Nantes, il y aura pas mal de monde.

Comment choisissez-vous le lieu?

Julien: Parfois en fonction du territoire, parfois en fonction du sujet, les deux restant de toute façon très liés. Pour notre dernier numéro, ça chauffait du côté des usines, et comme on ne connaissait pas très bien ces problématiques, comme le monde ouvrier nous semblait méconnu, on est parti à Amiens. Ici, à Montreuil, on est surtout mobilisés sur le sujet des sans-papiers, du logement, des questions pertinentes mais éloignées de la réalité ouvrière. Du coup, on a décidé de provoquer la rencontre.

Alex: On ne choisit pas les endroits au hasard, on sait d’avance quels seront les grands sujets qu’on va développer. Quand on va à Marseille, on sait qu’on va parler d’urbanisme, qu’il y a beaucoup de gens qui réfléchissent là-dessus, qui remettent en question certaines logiques. Là, on part à Nantes dans quelques jours et c’est pareil: il y a des luttes autour du projet d’aéroport, ce n’est pas une coïncidence.

Il y a une approche particulière de Z, une immersion dans le sujet. Personnellement, j’y verrais une forme de journalisme sauvé des eaux, mais je ne suis pas sûr que le terme de «journalisme» vous plaise des masses…

Marie: Il y a un vrai débat là-dessus et on est plutôt divisés sur cette question. Des gens proches nous disent: «Désertez tout ce qui peut rappeler cette identité de journaliste!» Ils réagissent à ce que sont devenus les journalistes aujourd’hui et, clairement, nous ne nous reconnaissons pas dans la presse. Pourtant, le journalisme renvoie aussi à des références positives, à des George Orwell, Curzio Malaparte, Arthur Koestler ou Albert Londres.
Notre démarche est journalistique dans le sens où elle n’est pas purement idéologique. On confronte nos convictions avec la réalité. Évidemment, quand on va à Marseille, on veut démontrer que la «grande culture» décidée par l’Europe ou le ministère de la Culture à Paris vient précisément finir d’écraser ce qui reste de cultures populaires dans cette ville.
Ceci dit, on a parfois des déconvenues qui viennent questionner nos évidences. On s’est par exemple rendu à Lavaur, devant l’établissement pénitentiaire pour mineurs, et on était convaincus de rencontrer des gens révoltés contre le système pénitentiaire. Mais non, ceux-ci nous disaient: «Mon gamin a 16 ans et il me fait peur. Quand il s’énerve, je suis complétement terrorisée. Je ne gérais plus rien… Et là, il est encadré par des adultes, il a des perspectives scolaires, et puis je peux lui parler quand je vais au parloir.» C’est d’une misère terrifiante, mais tu es obligé de te dire que c’est aussi comme ça que ça se passe, que tout n’est pas manichéen.
Je ne sais pas si c’est du journalisme, mais c’est sûr qu’il y a une volonté de prendre en compte la parole des gens, de la restituer et de rester honnête.

J’imagine qu’il peut y avoir des cas de conscience entre vos convictions de départ et la réalité?

Marie: Bien sûr. Du coup, ça te force à te demander ce qui peut faire qu’une mère soit soulagée de voir son gamin en taule. Pourquoi des gens pensent-ils que leur enfant s’en sortira mieux après avoir été emprisonné? Tu sors du discours normé: tu ne peux plus dire seulement que la prison ravage et détruit. Tu continues à penser cela, évidemment, mais tu dois entrer en discussion avec les gens qui le vivent et pensent que la prison peut les aider.

Alex: Je crois qu’on n’a jamais utilisé ce terme de journalisme entre nous. Il renvoie à beaucoup de choses qui nous déplaisent. Et puis, on a choisi de ne pas mettre ça en avant, on garde un regard très critique sur la question.
Dès le début on a refusé de se conformer à cette image du journalisme assis, posé devant son ordi. On part longtemps, et on essaye de faire un travail de terrain: d’une certaine manière, ça se rapproche de l’enquête.

Julien: À côté des institutions qui administrent et contrôlent la vie, il y a le journalisme officiel et ses médias. Lui ne prendra jamais le temps de regarder comment s’organisent les gens, puisque cela va contre son discours et qu’il travaille main dans la main avec ceux qui gouvernent ou exploitent les populations.
C’est pour cela qu’on a voulu réfléchir aux outils: d’abord l’itinérance – ne pas rester dans son bureau mais aller à la rencontre des gens. Mais il y aussi des outils journalistiques, sociologiques, philosophiques, esthétiques, photographiques: tous sont mis au service d’une même chose. Alors oui, on utilise des outils journalistiques, à savoir l’enquête, le reportage, appeler les gens… Pour autant, on ne veut pas que cette méthode règle notre rapport au monde, mais qu’elle nous aide à le raconter, autant que les images, les dessins ou les contes qu’on retrouve aussi dans Z.

Marie: Il y a une rencontre dans Z entre des gens qui ont différents savoirs, différentes approches. Je ne pense pas qu’on puisse mettre toute la démarche sous l’étiquette journalistique parce qu’elle est trop plurielle pour la réduire à ça.
Notre temporalité nous permet de sortir du champ habituel du journalisme soumis à des contraintes économiques qui lui font produire, le plus souvent, un travail déplorable. Par exemple, quand on est allé à la rencontre des usines et de ceux qui y travaillent, à Amiens, le lien a mis du temps à se créer. La première fois qu’on s’est rendus à une assemblée générale de Continental ou sur le parking de Goodyear, les gars nous prenaient pour les journalistes habituels… Et puis, au bout de trois semaines, nous voyant revenir à leurs AG ou sur le parking, ils sont venus nous demander: «Mais vous êtes qui, vous?» Quand on leur expliquait qu’on était là pour un mois ou deux, qu’on habitait dans un camion garé à 10 km, qu’on voulait parler de leur lutte et de la manière dont ils s’organisaient, de la manière dont ça pouvait faire écho à d’autres expériences passées nous semblant porteuses de perspectives désirables, le rapport a changé. Ils sentaient qu’on n’était pas dans la même temporalité ni dans un rapport utilitariste. La rencontre peut ne pas se faire tout de suite, ce n’est pas grave; ou ne pas se faire du tout, ce qui nous est déjà arrivé.
On se donne le temps d’aller à la rencontre d’un sujet et de personnes, mais aussi de participer. Les Continental, par exemple, on a passé du temps avec eux dans les AG, on les a accompagnés quand ils ont été soutenir les faucheurs volontaires à Versailles, on est allé à l’audience et au rendu du procès. On est censé les revoir parce qu’on essaye d’organiser une rencontre avec les gens de Plogoff  ➞3 Village dans lequel une lutte farouche a été menée de 1978 à 1981 pour refuser l’installation d’une centrale nucléaire. Les habitants ont fini par gagner. à Nantes, pour mettre en commun leurs expériences de lutte.

Comment se fait le lien entre l’itinérance et le travail sur la conception du numéro?

Julien: Dans l’itinérance, tout va très lentement. Il faut du temps pour rencontrer les gens, leur montrer qu’on n’est pas des chasseurs d’info, comprendre ce qui se passe autour de nous. En arrivant, on fait très peu de photos, on participe à des chantiers, aux actions. Et quand on revient ici, à Montreuil, on se retrouve rattrapé par le stress du boulot à abattre.

Marie: Il y a des frictions, une autre atmosphère, mais c’est un passage obligé si tu veux que le travail en amont se traduise par une parution. Du coup, il faut se donner des délais pour rendre les papiers, ça crée une certaine pression, mais on n’a pas encore réussi à y échapper…

L’envie - ou non - de continuer conditionne davantage la survie de Z que les questions économiques?

Julien: On se dit souvent que la survie de Z dépend des gens qui ne sont pas encore là. Parce qu’on sait ne pas pouvoir tenir le rythme sur la longueur, on a besoin de renforts. On aurait besoin de quatre ou cinq personnes s’investissant à fond.

Cet idéal de la prise de temps n’est donc pas totalement viable?

Marie: Par moments, le temps s’étire parce qu’on n’est pas dans une logique d’entreprise. Amiens, on devait y aller un mois et on y est finalement resté deux mois. On y est même retourné par la suite, par souci de bien saisir les choses, de revoir des gens et de terminer certaines conversations.
En ce qui concerne l’écriture, c’est pareil: pour le dernier numéro, on avait prévu de rendre les textes mi-janvier, ils sont arrivés un mois plus tard. Heureusement, on s’accorde une certaine élasticité. Enfin, jusqu’au moment où on dit: «Là, j’aimerais bien que ma vie, ce soit autre chose qu’attendre des textes, faut y aller.» Ça crée parfois des clash.

Dans ces moments, j’imagine qu’une certaine forme de hiérarchie peut émerger?

Julien: Les décisions sont prises quand tout le monde est là. Et on n’impose rien. Là, par exemple, on a eu au dernier moment une copine qui a refusé qu’on accole certaines photos à son texte, peu avant d’imprimer: il n’y a pas eu de passage en force, on ne lui a pas dit «c’est trop tard», mais on a passé trois jours à en discuter avec tout le monde. Et finalement, on a séparé les photos du texte, et on a rajouté huit pages (de 184 à 192) juste avant d’imprimer, alors qu’on avait déjà l’impression d’en avoir trop.

Vous parliez de clash…

Julien: Il y a des discussions sur les textes, parfois intenses, mais jamais avec l’idée du «ça passe» ou «ça passe pas». Quand un texte patine, on y réfléchit, on travaille pour l’améliorer, sans comportement de rédacteur en chef.

Et pourtant, sans en refuser aucun, Z ne compte que des textes d’une certaine tenue…

Alex: C’est parce qu’on pense les numéros longtemps à l’avance. On en discute, on met en avant les thèmes. D’ailleurs, cet entretien précède une réunion où on doit aborder le prochain numéro, sur Nantes. Les propositions d’article naissent souvent du groupe, ne sont pas totalement individuelles. Il y a énormément d’échange à toutes les étapes, même dans le travail d’enquête. Et après, il y a un énorme temps de relecture. D’ailleurs, c’est ce qui fait qu’on ne respecte pas toujours les délais qu’on s’était fixés, ou qu’on repousse certains textes à des numéros suivants.

Vous avez le souci de faire connaître Z à un public plus large?

Marie: On essaye surtout de faire connaître des luttes, des manières de voir, de s’organiser. On est vraiment pas dans une optique de mise en avant d’auteurs, d’ailleurs les articles ne sont pas signés. Il s’agit de faire avancer des idées, de les confronter, de les défendre. Pour nous, au même titre que d’autres groupes, collectifs ou individus ancrés sur un territoire précis pour s’organiser, Z cherche à lutter contre un type de société – en l’occurrence la société capitaliste et industrielle - qui n’a de cesse de nous déposséder de nos existences, en poussant toujours plus loin la gestion de nos vies, pour générer plus de profit et garantir sa pérennité.

Julien: Il y a aussi l’idée que nos articles dépassent le projet Z: on veut qu’une chose qui se passe à un endroit soit entendue à un autre endroit, que cela fasse écho. Que l’expérience d’une lutte puisse servir à une autre, par exemple.

Dans Z, les auteurs sont effacés, il n’y a pas de signatures…

Alex: On ne voit pas ça comme un «effacement». A l’arrivée, les papiers sont tellement collectifs qu’on trouve ça naturel de ne pas signer.

Marie: Ne pas signer est aussi un pied de nez aux médias. D’un côté, tu reconnais un certain élan commun, quelque chose de pensé collectivement; mais il y a aussi des individualités marquées derrière chaque article. Dina a écrit un article sur les enfants autistes que personnes d’autre n’aurait pu écrire. Ange vient de rédiger un article sur les hortillonnages à Amiens, un mode d’agriculture urbaine, et personne ne peut le faire comme lui. C’est sa patte. Et entre la version d’origine et la version finale après relecture, il y a eu très peu de changements.

Alex: Au final, on se fout du truc de signatures, c’est quelque chose qui ne compte pas. Il y a peut-être une part de posture, mais elle est assumée parce que ça s’apparente à une critique des médias. Certains ont aussi cru qu’on ne signait pas parce qu’on n’assumait pas nos écrits. Ce qui est complètement stupide. Si on ne signe pas, c’est plutôt une manière d’assumer l’ensemble de la revue. Tout ce qui est dans le journal, on l’assume complètement, c’est aussi pour ça qu’il y a des clash parfois: chaque texte nous implique, on ne peut pas s’en dédouaner et laisser passer.

Est-ce que cette approche ne risque pas de déboucher sur une plus grande uniformité?

Tomi: J’ai proposé un texte qui a pas mal été discuté et les autres me demandaient des réécritures. Au début, ça m’a vraiment fait chier. Je ruminais la chose, j’avais l’impression de pas être compris. Et puis, j’ai pris ça comme une manière de déplier ce qui pour moi coulait de source, de questionner certaines évidences.

Julien: On sait qu’on est sur ce fil-là et on fait très attention. On n’a aucune envie de lisser les textes, simplement de les rendre accueillants, d’éviter les zones d’ombres liées au fait que quelqu’un vit une réalité bien circonstanciée.
On n’a pas de public ciblé, c’est pour ça qu’on doit faire un effort. On sait qu’on veut porter une critique radicale dans un environnement plus large que celle où elle est cantonnée habituellement, mais on ne sait pas qui ça peut intéresser. On ne sait pas qui lit Z.

Quelques nouveaux titres de presse alternatifs4 émergent en ce moment. Est-ce qu’ils ne risquent pas de se gêner les uns les autres?

Marie: C’est génial, au contraire. Hier, j’étais avec un ami qui me disait que vers 1870, il y avait quelque chose comme 1200 feuilles de choux autonomes. Il y a beaucoup de choses qui se créent en ce moment, c’est encourageant.

Alex: À moyen terme, on envisage d’être racheté par Lagardère pour être critiqué dans le Plan B. Non, surtout de se rapprocher d’autres publications, parce que notre approche, notamment l’itinérance, n’est pas forcément viable sur le long terme.

Julien: C’est aussi lié au sentiment et au manque communs dont on parlait en commençant. Si on pense apporter quelque chose, c’est motivant. Sinon, on peut envisager d’autres formes, se réadapter. Et puis, on tire à 2 000 exemplaires, avec une périodicité plutôt déliée, ce n’est pas forcément viable sur le long terme. On peut très bien envisager de resserrer notre périodicité et de s’allier avec d’autres personnes, d’unir nos forces.

Petit rappel: cet entretien s’inscrit dans une démarche plus large consistant à interroger des projets de presse alternative qui nous bottent et à dégager les problématiques liées à ce type de publication. En filigrane, nos propres interrogations quant à un passage papier.

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le 17-11-2014Jean-Baptiste Bernard Raphaël Meltz (Le Tigre) : « Il vaut mieux se saborder que devenir un gros machin ressemblant aux autres. »

Raphaël Meltz (Le Tigre): «Il vaut mieux se saborder que devenir un gros machin ressemblant aux autres.» Jean-Baptiste Bernard

Ce texte a été initialement publié sur le blog d’Article 11, le mercredi 17 février 2010, dans la rubrique Vers le papier?, posté à 12h47, par Jean-Baptiste Bernard.

Sitôt dit, sitôt fait: annoncée lundi en même temps que la volonté d’A.11 de sortir un jour sur papier, la série d’entretien autour de la presse alternative débute aujourd’hui. Pour lancer les hostilités, un invité de choix, félin classe et insolent, publication passionnante autant que très bel objet: Le Tigre. L’un de ses deux fondateurs, Raphaël Meltz, a accepté de feuler en ces lieux.

Rhhhooooo… RRRhhoo… Grrhoooo… GGRRROOoo… Je n’y arrive pas vraiment. Mais on va dire - pour la forme - que j’ai poussé un impressionnant rugissement. Euh… feulement. Enfin: ce bruit que font les tigres quand ils ont repéré une petite antilope à boulotter et qu’ils se mettent en chasse, babines retroussées et toute bave dehors.

Normal que je me mette ainsi en conditions: rayures et fourrure sont de sorties. Le Tigre passe sur le grill, et c’est une fort belle manière de débuter la série d’entretiens qui prendront place dans cette nouvelle rubrique, Vers le papier. Parce que Le Tigre - très bel objet, mais pas que - a une façon bien à lui de poser ses pattes là où nulle autre publication ne pointe le bout de son museau, sur le fond comme dans la forme. Graphisme ultra-léché, style joliment littéraire, phrases taillées au cordeau, sujets et regard résolument subjectif, l’animal s’est inventé son journalisme. Unique.
Une identité qui ne laisse pas indifférent, que tu aimes ou abhorres - certains reprochent au Tigre une esthétique trop recherchée, pointent son supposé élitisme et regrettent une façon de se placer comme «en-dehors du champ politique». Qu’importe: dans la jungle, terrible jungle, la bête taille son chemin, insolente et sûre d’elle. Capable de joyeusement snober des médias dominants se faisant enjôleurs à l’occasion d’un portrait numérique abruptement monté en sauce  ➞2 Tu as sans doute entendu parler de ce portrait de Marc L., qui a fait grand bruit il y a un an. Si ce n’est le cas, je te conseille de lire l’article en question, ICI. Puis - et du même élan - d’aller consulter aussi la réjouissante . Capable - aussi - de se réinventer avec classe, une nouvelle peau comme antidote à l’habitude et à la facilité, pour continuer à expérimenter et à surprendre. Capable - enfin - de se payer le luxe de s’étendre longuement en un espace limité. La nouvelle version du Tigre, dont tu peux voir la une ci-dessous, s’offre ainsi une longue respiration graphique en milieu de numéro - quatre pages sur douze sont dévolues à une affiche de Jochen Gerner - et accorde aussi une place conséquente à l’interview d’un homme ayant passé sept ans dans le camp de Guantanamo.

Sur cette nouvelle mue du Tigre, je ne m’étendrai pas plus avant. Parce que cela ressemblerait trop à du copinage, chose que la petite équipe du journal déteste - pas de publicité en ses pages, non plus que de critiques culturelles d’actualité. Parce que tu peux feuilleter la nouvelle version du Tigre en ligne (puis l’acheter, bien entendu) et te faire toi-même une opinion. Et parce que c’est beaucoup plus intéressant quand c’est Raphaël Meltz, l’un des deux fondateurs du Tigre, qui prend la parole. GGGGRRRROOoooo!

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Le Tigre va changer, avec une nouvelle formule. De quoi s’agit-il?

Le Tigre a déjà eu de nombreuses vies: hebdomadaire à sa naissance en 2006 (16 numéros), mensuel à sa résurrection en 2007, bimestriel depuis 2008. Il nous fallait donc expérimenter une périodicité nouvelle: le quinzomadaire (comme ça en 2011, on pourra enfin tenter le quotidien…). Cette nouvelle formule correspond à la fois à l’envie de se remettre en question, alors qu’on s’était un peu mis à ronronner (un comble pour un tigre!), et d’être à nouveau, comme au début, dans une temporalité un peu nerveuse. De pouvoir raconter le monde presque «en temps réel», d’être plus du côté du journal que de la revue. Tout en restant présent en kiosques (et aussi en librairies, du moins pour celles qui pourront suivre ce rythme effréné).

En revanche, tous nos fondamentaux vont demeurer: pas de publicité (pas du tout: donc pas non plus de partenariats, ni même de publicités pour les «amis»), pas de traitement de l’actualité culturelle, un journal réalisé entièrement avec des logiciels libres et une volonté de soigner à la fois l’aspect graphique et la qualité de l’écriture. Notre rapport à l’actualité restera - lui-aussi - le même: ni donneur de leçons ni simple caisse d’enregistrement, Le Tigre cherche à faire réfléchir ses lecteurs, sans tomber dans le piège du prêt-à-penser.

Le papier sur Marc L. et son large retentissement ont-ils joué un rôle dans cette décision de changement? L’hyper-médiatisation à laquelle il a donné lieu semble avoir gêné Le Tigre, qui s’est d’abord plongé dans le silence avant de publier un papier d’explication et d’analyse. Ça a été dur, ne pas céder à l’emballement médiatique?

Il n’y a pas eu d’effet direct, si ce n’est peut-être une forte hausse des ventes consécutive à la folie médiatique qui a suivi l’affaire. Augmentation qui a permis, pour la première fois, de ne pas avoir le sentiment que Le Tigre jouait sa peau (économiquement) à chaque nouveau numéro en 2009. Du coup, plutôt que de se reposer sur ses lauriers et par exemple imaginer dégager un salaire pour l’un de ses deux fondateurs (Laetitia Bianchi & Raphaël Meltz), on a préféré prendre un nouveau risque financier.
Quant à la difficulté à ne pas céder à l’emballement, elle a été faible: refuser d’être interviewé pour le 20 Heures de TF1 est un plaisir de fin gourmet, comme dirait l’autre. Dès lors qu’il a été évident, après une seule interview à l’AFP, que tout cela partait en eau de boudin, il a suffi de décrocher le téléphone du Tigre et de laisser tout le monde s’amuser sans nous.

Plusieurs lecteurs nous ont fait remarqué que Le Tigre, qu’il le veuille ou non, a mis, avec ce «portrait Google», le doigt sur quelque chose qui est entré en résonance avec la société (vie privée vs. Internet, et tout le tralala). C’est tout à fait probable, mais cela ne signifie pas pour autant qu’on doive se mettre à intervenir en public sans discernement. Notre «portrait Google» fonctionnait par lui-même: que le monde entier s’en saisisse est une chose (sinon, pourquoi ferait-on un journal?), qu’on doive le commenter et le vendre sur les plateaux de télé en était une autre.

La plupart des titres, même dans la presse alternative, se réjouiraient de voir leurs ventes augmenter. Tu sembles presque le regretter, ou - à tout le moins - ne pas vouloir capitaliser dessus. Le Tigre ne s’en revendique pas, mais cela ressemble bien à une position très politique, non?

On peut le dire comme ça. C’est vrai qu’il y a dans la volonté du «toujours plus» de certains - y compris ceux qui se disent «alternatifs» - quelque chose qui nous laisse indifférent. J’ai une magnifique théorie (un brin fumeuse…) sur la courbe en U à l’envers formée par la «qualité» des lecteurs (en ordonnée) rapportée à leur quantité (en abscisse). Très peu de lecteurs, c’est le bas de la première branche du U renversé: ce sont souvent des fanatiques, parfois un peu envahissants, qui aimeraient n’importe quoi du moment qu’on le sigle Tigre; bof… Un nombre conséquent de lecteurs, c’est le haut du U retourné: ils comprennent l’esprit du journal (cela vaut aussi pour un livre, un film, etc.) et les rapports avec eux sont agréables. Trop de lecteurs, on redescend: le journal est acheté pour de mauvaises raisons (portrait Google, évocation dans tel média mainstream…), les lecteurs ont un rapport consumériste au journal («j’ai commandé un numéro il y a deux semaines et toujours rien reçu, quel scandale!»), ainsi de suite…
Toute la subtilité de la chose est de parvenir à déterminer le moment où la courbe fléchit, c’est-à-dire au-delà de combien de lecteurs les choses changent. C’est évidemment inchiffrable, même si - pour nous - j’ai ma petite idée… En clair: nous n’y sommes pas encore, même si nous voyons au ton des mails reçus que quelque chose a déjà un peu changé.
De façon générale, l’histoire de l’industrie culturelle est traversée par des structures qui grossissent et qui, fatalement, perdent leur âme de départ. On peut - bien sûr - considérer que c’est le cours de la vie, ou alors trouver qu’il vaut mieux se saborder que devenir un gros machin ressemblant aux autres. On aura compris de quel côté Le Tigre penche.

«Trop de lecteurs, on redescend: le journal est acheté pour de mauvaises raisons (…), les lecteurs ont un rapport consumériste au journal.»

De ce point de vue, oui: nous sommes très politiques. Nous n’avons pas du tout envie de balancer dans le journal un ton très militant, mais il nous semble essentiel d’avoir une pratique en adéquation avec nos principes ; d’où l’utilisation de logiciels libres, l’absence définitive de publicité, et aussi une volonté de rester critique sur nous-même. Je connais des auteurs qui ont de magnifiques discours sur le monde du travail et qui ne s’intéressent - par exemple - absolument pas à la façon dont ils impriment leurs ouvrages. Le Tigre, lui, est imprimé par Laballery (et, pour la nouvelle formule, par sa cousine Chevillon), dont la structure est une Scop (coopérative ouvrière). Je trouve très intéressante la notion de Scop, du coup je décline par principe quand un autre imprimeur me propose de me démontrer qu’il sera moins cher.

Pour certains, tous les moyens sont bons pour faire la révolution, peu importe le flacon du réel actuel pourvu qu’on ait l’ivresse d’un avenir différent. Sans être un farouche social-démocrate, il me semble que la vraie révolution commence au niveau de sa modeste personne (là, je pontifie un peu, je sais).

Est-ce que Le Tigre essaye de s’adresser au plus grand nombre? Dit autrement: l’élitisme est-il un risque ou une revendication?

J’ai déjà un peu répondu avec mon histoire de courbe en U. L’un des avantages du monde moderne - et de la mort à petit feu de la presse papier - est que ça a clarifié les choses: un journal en papier (du moins généraliste) est forcément un média élitiste. Même Paris-Match a perdu depuis plusieurs années sa particularité de mass-média s’adressant à des catégories de lecteurs assez variées. Le Monde ou Libération, dont les tirages restent tout de même plus élevés que les nôtres (plus pour longtemps…), ont un «cœur de cible», comme ils disent, très restreint. Ainsi, quand tu publies Le Tigre, tu sais bien que tu t’adresseras à peu de lecteurs (en tout cas, ramenés à l’ensemble de la population française). Bien sûr, il y a internet, qui permet de faire du rattrapage, de compenser le manque de visibilité en kiosques et le dédain de la grande presse; mais si le site vient en complément du journal (comme c’est notre cas), ça n’influencera que peu ta ligne éditoriale. Jamais on ne s’est dit: il ne faut pas faire trop long pour quand ça ce sera sur le site... (D’ailleurs ça me fait rire de voir souvent dans des forums des liens vers un article du Tigre comme si c’était un blog - avec la mention «c’est un peu long, mais c’est intéressant»…)

Le Tigre tente néanmoins d’avoir une ligne éditoriale refusant un certain nombre de parti-pris, qui pourraient fermer la porte à des lecteurs: de la même façon que nous évitons le ton purement militant, nous nous gardons de l’écriture universitaire et/ou jargonnante. On considère qu’il faut pouvoir lire Le Tigre sans forcément être un spécialiste du structuralisme, des textes d’Althusser et de la notion d’habitus. Et une certaine forme de clarté et d’immédiateté dans l’écriture sont pour nous essentiels.
Nous n’avons - bien entendu - jamais commandé d’étude marketing sur nos lecteurs, même si nous pouvons conjoncturer que ce sont des «grands lecteurs». Mais, à la différence des revues qui ne sont vendues qu’en librairies, le fait d’être en kiosque permet de toucher n’importe qui, n’importe où (alors que le client d’une librairie est très majoritairement urbain, dans une grande ville). C’est l’une des raisons pour laquelle, même aux pires moments du Tigre, nous n’avons jamais renoncé à cette présence en kiosques qui, là encore, est un vrai geste politique.

«On considère qu’il faut pouvoir lire Le Tigre sans forcément être un spécialiste du structuralisme, des textes d’Althusser et de la notion d’habitus. Et une certaine forme de clarté et d’immédiateté dans l’écriture sont pour nous essentiels.»

Et comme ta question sous-entend certainement des problématiques liées à la notion d’éducation populaire et d’accès à la culture du plus grand nombre, je dirais que notre journal - aussi barré graphiquement et intellectuellement qu’il soit - est à mon sens relativement compréhensible par le plus grand nombre, sinon facile d’accès. En revanche, il est certain qu’il paraît déroutant; mais il nous semblerait aberrant de faire quelque chose de formellement simple, voire simpliste, pour faire passer le message plus facilement. Lorsqu’à 15 ans, j’ai découvert L’Autre Journal, le choc que j’ai ressenti face à cet objet surgi de nulle part m’a semblé largement plus fort que celui que j’ai eu en lisant Le Monde Diplomatique à 19 ans…

Tu parles de L’Autre Journal. L’édito du premier numéro de ce magazine, sous la plume de Michel Butel, promettait que cette publication allait «vivre jusqu’à ce que le souffle nous manque d’avoir sans trêve ranimé cette flamme». «Souffle» est bien vu: c’est l’épuisement des participants qui sonne souvent le glas des publications alternatives. Tu n’en as jamais marre?

«Moi» est un «nous» en l’occurrence, puisque nous sommes deux à l’origine du Tigre, Laetitia Bianchi et moi - être deux permet souvent de se passer le relais de la réoxygénation, sauf lorsque les deux en ont ras-le-bol en même temps. Nous avons lancé notre première revue, R de réel, il y a exactement dix ans, et Le Tigre, qui a pris sa suite, il y a quatre ans. Donc: c’est évident qu’il y a eu des moments de découragements. Il y en a, il y en aura toujours. Mais si c’est dur de continuer (surtout quand on doit gagner sa vie à côté, et que l’épuisement guette), c’est encore plus dur de s’arrêter… Lorsque la première formule du Tigre, hebdo, s’est vraiment pris le mur, par exemple, il nous a paru essentiel que le titre continue: cela semblait trop exaspérant que la logique économique soit la plus forte. L’histoire a montré que nous avons eu raison de ne pas baisser les bras à l’époque, malgré nos ventes minuscules.

À certains moments, il y a une lassitude pour des raisons matérielles; à d’autres parce que Le Tigre semble moins nécessaire, moins crucial. Parfois, les deux se combinent, et la catastrophe est proche. Dans ce cas-là, il suffit parfois d’un rien, par exemple de se plonger dans un bon vieil hebdo, pour se dire que, non, notre présence n’est pas inutile. Quand j’en ai ras-le-bol, je me dis: ça me manquera quand Le Tigre ne sera plus là, continuons encore un peu… Par contre, nous nous le sommes promis mille fois: nous ne ferons jamais ce journal juste «parce que ça marche».

Enfin, l’arrivée de sang neuf fait du bien: pour le nouveau Tigre, nous accueillons un troisième homme, Sylvain Prudhomme. Mine de rien, le comité de rédaction s’est agrandi de 50%…

Tu ne te demandes jamais si le papier reste le bon choix? Tu écrivais plus haut que «le site (du Tigre) vient en complément du journal»: tu ne crois pas que ça pourrait - à très courte échéance - être l’inverse?

Dans ce jeune (mais qui semble déjà un peu vieux) débat entre le web et le papier, nous avons une position très claire: nous aimons le papier, nous faisons du papier. Internet, ou plus exactement les contenus numériques, c’est très bien, mais jusqu’à présent en termes de beauté, clarté, efficacité, justesse, cohérence, et même - n’en déplaise aux fanatiques de buzzs - de puissance, il n’y a rien de mieux qu’un journal. Il faut bien faire la différence, là encore et pour le dire vite, entre l’artisanat et l’industrie. L’industrie du CD se meurt; l’artisanat du vinyle ou du disque compact dans une pochette sérigraphiée est vivante. Que l’industrie de la presse, et en premier lieu la presse quotidienne, se casse la gueule est assez probable, mais on ne saura pas - du moins en France - si c’est à cause du numérique ou du fait que cette presse était moribonde en tant que telle que cela survient. Nous ne sommes de toute façon pas concerné, du moins pas dans les dix prochaines années (i.e. tant qu’il reste des imprimeries et un réseau de distribution). Au-delà, je ne sais pas, mais la probabilité est forte, ce coup-ci, que nous nous soyons lassés avant.

Prenons maintenant l’exemple d’Article11, et disons que c’est un site internet de très bonne tenue, bien écrit, intelligent (quoiqu’un peu trop de centre-droit je trouve…). Puis imaginons un journal Article11. Si demain le site ferme, je me dirai «bon»; si le journal s’arrête, je me dirai «ça me manque» (enfin: si vous faites un bon journal, bien sûr…). Tout simplement parce qu’un flux n’est qu’un flux, et n’est pas - ne sera jamais - charnel. Flux RSS et autres alertes Google news ont bien des avantages, mais ils ont surtout l’incroyable inconvénient de détruire ce qui fait la beauté d’un geste éditorial: le chemin de fer. Prenons le cas de Rue89, le site pureplayer qui est devenu une sorte de leader en son domaine (en gros, le nouveau Libé version web): pour moi, Rue89 n’existe pas. C’est un conglomérat d’articles, c’est tout. Je ne vais jamais sur leur une. Je vois bien qui écrit, mais je ne vois pas un journal, je vois plein de choses qui se juxtaposent aléatoirement, ou selon mon humeur, ou selon mes critères. Elle est où, l’intelligence de Pierre Haski? Il est où, son geste, si ce n’est à l’origine du projet et dans le choix de publier ou de refuser des articles? Autrement dit: Rue89 a-t-elle une âme? Je n’en sais rien, et donc le fait qu’ils continuent ou pas m’indiffère un peu.
Tu vas me dire: évidemment, Rue89… Alors je reviens à Article11: je vois sur la home plein de bons papiers, du JBB, du Juliette Volcler (et là, un petit rajout s’impose: il faut mentionner qu’elle est chroniqueuse au Tigre), mais je vois que c’est un putain de site internet fait avec Spip. Ce n’est pas un journal, c’est un site internet: tout à l’heure, Spip va postpublier un article, puis un autre, il y aura des commentaires, c’est vivant mais c’est pour moi beaucoup moins vivant que votre esprit sur du papier.
Cela dit, si je comprends bien ta question, tu crois au papier comme best-of du site. Ça se défend, mais il y a aussi des limites à ça, notamment liées à l’âme: là non plus, tu ne construis pas quelque chose, tu remplis juste des cases.

«Elle est où, l’intelligence de Pierre Haski? Il est où, son geste, si ce n’est à l’origine du projet et dans le choix de publier ou de refuser des articles? Autrement dit: Rue89 a-t-elle une âme?»

Peut-être que je suis en fait revenu au débat sur la question du militantisme: je ne pense pas qu’un journal soit juste là pour faire passer un message, ni qu’au motif qu’Internet étant plus «efficace» pour toucher des lecteurs cela soit la solution à suivre, quitte à faire du papier pour donner un peu plus d’existence au truc. Je pense qu’il faut pouvoir aimer un journal, et jusqu’à présent je ne conçois pas qu’on puisse aimer, aimer d’amour, un site internet. Ni même un best-of en papier d’articles. D’ailleurs, tous ceux qui ont essayé se sont plutôt cassés les dents, me semble-t-il.
C’est parce qu’on ne peut pas tricher: à mon sens, Nonfiction ou Vendredi en papier ne se sont pas plantés parce qu’ils vendaient quelque chose qu’on pouvait trouver gratuitement sur internet, mais parce qu’il est impossible de donner à un journal un esprit uniquement en amalgamant des contenus de flux préexistants. Il faut plus de chair, plus de profondeur. J’ai une anecdote à ce propos: un jour, après avoir lu un article de blog intéressant, bien mené et bien écrit, j’ai proposé à son auteur de le publier dans Le Tigre; mais dès qu’il a été mis en page, je me suis rendu compte que cet article n’avait pas les qualités nécessaires pour être dans Le Tigre (même si nous l’avons quand même publié, en tentant de l’améliorer autant que faire se peut). Tout simplement parce que mon exigence n’est pas la même quand je lis quelque chose sur internet et quand je fais mon journal.
Dernier exemple, regarde cet entretien: je dis plein de choses intéressantes, mais en purs termes d’écriture c’est trop rapide. Vous allez le passer sur Article11.info, mais pour Article11 en papier tu m’aurais obligé (enfin, j’espère) à davantage soigner mon expression, ma pensée. Et tu aurais eu raison! Sauf que, dans Article11 en papier, tu ne m’aurais jamais laissé 20 000 signes pour m’épancher. Eh bien, Le Tigre préfère choisir un sujet, lui consacrer 20 000 signes, et renoncer à beaucoup d’autres: faire un choix, c’est un beau geste. Est-ce qu’on est plus heureux parce qu’on a toute la musique du monde accessible d’un simple clic? Toute l’information du monde au bout de nos écrans? Qu’on m’offre un beau disque et un bon journal, et mon bonheur sera assuré.

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