interstices.io « L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système. » Esthétique relationnelle, Nicolas Bourriaud, Les presses du Réel, 2001 Bonjour ! Nous sommes Alexandre Liziard et Étienne Ozeray, étudiants en fin de cycle de design graphique. Nous consacrons cette année à mener à bien notre projet de diplôme. Ce site est notre carnet de bord. En savoir plus

Comment, en tant que designers graphique, intégrer les paradigmes ayant été mis en œuvre dans les interstices  ➞* * «Ce terme d’interstice fut utilisé par Karl Marx pour qualifier des communautés d’échanges échappant au cadre de l’économie capitaliste, car soustraite à la loi du profit: troc, ventes à perte, productions autarcique, etc. L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système.» Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les presses du Réel, 2001, p16 du libéralisme économique régissant notre société, à savoir la libération des outils matériels et intellectuels par la contribution, l’échange et l’ouverture, pour contribuer au développement d’un design non plus constitué d’un corps de spécialistes détachés du réel mais d’individus intégrés à la collectivité, dans le but de favoriser l’autonomie et l’émancipation individuelle et sociale?

Ce «Grand projet» naît d’une volonté commune de contribuer activement – dans la lignée des contre-cultures passées – aux alternatives qui ont fait ce qu’est la culture libre aujourd’hui ; il nous faut donc définir ce qu’est faire du design aujourd’hui, ré-interrogeons nos façons de faire, re-pensons nos outils, concevons ces outils, interrogeons les processus, interrogeons les utilisateurs, interrogeons les financements, prenons garde à ne pas se faire aspirer dans une sphère mercantile, apprennons à faire plus avec moins, à ne plus faire seul mais à plusieurs.

Nous sommes convaincus que le design graphique n’existe que par et pour l’environnement culturel et social où il évolue, il faut prendre garde à ne pas en faire un outil superficiel, un simple cosmétique. Nous nous attachons à mettre notre pratique au service de nécessités plutôt que d’en créer. Nous croyons et voulons participer au développement d’un design responsable, basé sur la contribution, l’échange et l’ouverture et militer pour une libération des savoirs, des outils et du travail. Il nous faut sortir de la passivité technique, ne plus se laisser guider par nos outil mais en être acteur. Nous devons donc sans cesse ré-interroger leur place, ne pas se contenter d’outils préétablis et limités mais de les adapter aux nécessités. Nous devons placer l’outil au cœur de notre processus de travail et le considérer comme vecteur de sens plutôt qu’instrument d’exécution. Le designer graphique, en tant qu’expert en mise en forme, contribue à la circulation du savoir en la rendant lisible et compréhensible. Il est donc un des enjeux majeurs de nos recherches de développer des outils favorisant la mise en commun des savoirs et de contribuer à leur mise en forme.
L‘outil tenant une place majeure dans le processus de création, il est nécessaire que celui-ci soit «convivial»  ➞**** Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973 c’est à dire qu’il doit être ouvert dans son utilisation, ceci permettant l’expression libre de celui qui l’utilise. La libre circulation du savoir, détachée de considérations mercantiles ou égotiques, contribue au développement et à l’épanouissement individuel et social. L’autonomie dans le travail entend minimiser les contraintes hiérarchiques traditionnelles pour le considérer comme un accomplissement de soi plutôt qu’un devoir. Cette posture tend à se défaire de l’homme machine au profit de l’homme créateur.

Contact Nous voulons que cette initiative naisse de plusieurs voix, de réflexions et de dialogues multiples entre camarades, amis, professeurs, designers, architectes, vidéastes, musiciens, danseurs, peintres, chômeurs, millitants, etc. Elle doit être l'addition d'une bande de je où chacun mène ses affaires et amène ses savoirs. Contactez, contribuez, proposez, critiquez, commentez, réfutez, saluez, etc, à l'adresse bonjour [at] interstices [point] io. Colophon Ce site est propulsé par le CMF libre ProcessWire et composé grâce au caractère typographique libre Gap Sans. L'ensemble du contenu disponible sur ce site est placé sous licence libre Creative Common Attribution - Non Commercial - Share Alike (CC BY-NC-SA) à l'exception des contenus extérieurs conservant leurs propres licences.

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le 10-01-2015Antoine Gelgon et Étienne Ozeray Culture libre et typographie

Culture libre et typographie Antoine Gelgon et Étienne Ozeray

S’il est un domaine du design où la culture libre est déjà relativement répandue, c’est celui de la typographie. Néanmoins, il existe un certain nombre de confusions liées à une méconnaissance des principes du libre et une incompréhension de ses applications à la typographie, poussant généralement à confondre libre et gratuit et à considérer le site Dafont comme représentatif de cette culture naissante.

La culture libre milite pour une libération des œuvres de l’esprit, encourageant la libre circulation et la libre modification de celles-ci. Elle propose de considérer la valeur éthique de son travail, de ses enjeux et de son impact social tout en appliquant une méthodologie de travail basée sur la contribution, la réappropriation, le partage des connaissances et des compétences.
La cohérence et le potentiel de ce modèle a particulièrement fait ses preuves dans le domaine de l’informatique, d’où il tire ses origines. on parle donc de logiciel libre pour un logiciel qui respecte ces quatre libertés  ➞11: Telles que décrites par la Free Software Foundation. Pour plus de détails, voir http://www.gnu.org/philosophy/free-sw.fr.html:

• la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0) ;

• la liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de le modifier pour qu’il effectue vos tâches informatiques comme vous le souhaitez (liberté 1) ; l’accès au code source est une condition nécessaire ;

• la liberté de redistribuer des copies, donc d’aider votre voisin (liberté 2) ;

• la liberté de distribuer aux autres des copies de vos versions modifiées (liberté 3) ; en faisant cela, vous donnez à toute la communauté une possibilité de profiter de vos changements ; l’accès au code source est une condition nécessaire.

Ces conditions (liberté d’usage, de modification et de (re)distribution) ont largement contribuées à ce que constitue le monde numérique contemporain. L’informatique s’est construit sur ces bases, notamment grâce au travail effectué par les hackers du MIT tels que Richard Stallman  ➞22: Richard Stallman est un militant du logiciel libre, fondateur de la Free Software Foundation et du projet GNU, inventeur du copyleft... Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Stallman dans les années soixante-dix. Ainsi, même si les principes économiques qui régissent notre société ont aujourd’hui pris le dessus sur ces fondements et qu’une part de cette culture a fait l’objet d’une récupération mercantile jusqu’à être exploitées par de grandes entreprises de l’industrie informatique comme Google, profitant ainsi à la fois d’une image positive et progressiste et d’une main d’œuvre à moindre coût, il reste néanmoins une active communauté du logiciel libre. Celle-ci permet d’offrir une alternative libre à la plupart des logiciels propriétaires, dont beaucoup n’ont rien à envier à ces derniers. Dans le domaine du design graphique des alternatives à l’hégémonique Adobe existent et certaines sont parfaitement utilisables pour une application professionnelle, citons par exemple Inkscape, alternative à Illustrator, ou FontForge, alternative à FontLab  ➞33: Pour n’en citer que deux. On peut aussi évoquer Scribus pour la mise en page, alternative à Indesign, Gimp pour la retouche d’image, alternative à Photoshop.... D’une manière générale, il est important de favoriser leur utilisation pour les valeurs qu’ils véhiculent et pour le potentiel technique de modification et d’appropriation dont ils font l’objet. De plus, c’est par l’augmentation du nombre d’utilisateurs et leur implication dans le processus d’amélioration — pas uniquement technique, mais aussi par les rapports de bug et les suggestions de fonctionnalités — qu’ils pourront constituer de véritables alternatives. Ces logiciels, de par leur méthode de développement et d’utilisation, peuvent donc potentiellement dépasser les capacités techniques et créatives de la suite Adobe.

Enfin, la culture libre propose aussi de reconsidérer notre rapport à l’outil technique. D’usager passif et guidé, contraint par des scénarios d’usages et des intérêts vénaux, l’utilisateur de logiciel libre devient actif dans le processus de développement du logiciel et dans son usage même. Il a ainsi la possibilité de faciliter l’intégration de l’outil technique dans son processus de création, de ne pas opposer création et technique. Au contraire, il devient plus intéressant de prendre en compte leur association en considérant l’outil comme un facteur de créativité. Pour que cette créativité soit complètement émancipée, il convient donc de choisir un outil ouvert, avec lequel la forme sera produite avec le minimum de contraintes.

La culture libre ne se consacre pas seulement à la pratique et la conception de l’informatique, elle est aussi une idéologie politique et philosophique, lui permettant de s’étendre et de s’appliquer à des champs bien plus larges, de l’art aux sciences en passant par le design et l’éducation.

Dans tout ces domaines, on peut considérer que la recherche, tant théorique que pratique, est extrêmement restreinte par les limites du modèle propriétaire. Pour une recherche débridée, il est indispensables que les outils de recherche soient librement réutiliables et réexploitables. De cette manière, il est possible d’éviter la perte d’energie que représente le besoin de devoir sans cesse réinventer la roue et ainsi pouvoir se consacrer à l’inconnu.

La typographie nous concerne tous, elle n’est plus aujourd’hui uniquement une affaire de designers graphique. Quiconque rédige un e-mail, un article sur un blog, un commentaire ou un sms en devient utilisateur. Généralement au format True Type File ou Open type File, ne dépassant rarement 500ko, une police de caractères est aujourd’hui un fichier numérique, multipliable à l’infini, sans coût, et son utilisation ne nécéssite rien de plus qu’un ordinateur. Une typographie n’est plus constituée de plomb mais bien de données numérique, elle est un outil informatique considérée comme un logiciel. Même si la plupart des dessinateurs de caractères reconnus brevètent leurs créations, son lien avec la culture du logiciel libre en devient évident, elle est aisément libérable. En effet, parce qu’elle tient généralement plus de l’outil, que de la création graphique appliquée à un contexte, les quatre libertés d’usage, de modification et de (re)distribution y sont directement applicables. Étant conçue non pas pour un seul usage, à l’inverse du livre ou de l’affiche, mais pour de multiples applications, la typographie n’a pas une durée de vie limitée. Même si à l’origine elle a pu être dessinée dans le cadre d’un projet précis, elle reste facilement réutilisable dans un contexte différent.

Au principe de libre usage s’ajoute celui de la libre modification. Un caractère typographique propriétaire peut, en étant distribué gratuitement, remplir la condition de liberté d’utilisation. Mais qu’en est-il du cas où le designer a besoin d’adapter un caractère à un usage particulier, améliorer un défaut de crénage, compléter la table de caractère ou tout simplement ajouter une graisse? C’est ici qu’il se trouve restreint par les principes du droit d’auteur, c’est ici que l’on trouve une des limites de la typographie propriétaire.

L’exemple de la super-famille de caractère libre DejaVu est éloquent. Celle-ci est un «fork» (embranchement, reprise d’un projet existant) de la famille Bitstream Vera et a été initiée dans le but de couvrir le maximum de caractères Unicode, que ce soit les alphabets, symboles, accents, braille... et ainsi réduire au maximum le manque de caractères numériques, notamment dans les domaines scientifiques (fig.1).

Plus de cinquante contributeurs réguliers, designers typographiques et développeurs se retrouvent autour qu’un wiki consacré à ce projet. On peut voir sur ce site l’évolution du projet par le biais d’un ChangeLog (journal de modifications) ainsi que les discussions entre les contributeurs. L’immensité de cette entreprise ne peut exister que grâce a sa dimension contributive et à sa licence libre qui en fait un projet ouvert à tous, qui échappe à tout réappropriation personnelle (fig.2).

Un autre cas illustrant cette question est celui de la suite de réappropriation dont le caractère Courier a fait l’objet. D’abord cloné par URW Studio en 1984 sous le nom de Nimbus Mono L puis libérée en 1996 sous licence GNU/GPL. Elle a ensuite été forkée par Open Source Publishing pour donner naissance à la NotCourierSans en 2008. Par la suite, Manufactura Independente en a dessiné une interprétation proportionnelle, nommée PropCourierSans, utilisant les espacements de la DejaVu Sans, version étendu de la Bitstream Vera Sans comme expliqué ci-dessus (fig.3).

Il n’est pas incompatible de dessiner un caractère typographique libre en utilisant un logiciel propriétaire. Cependant, il semble logique que la communauté de designers typographiques libres désire des outils de création de caractère respectants les même principes que leurs productions. Le logiciel FontForge a été abordé plus tôt, mais l’on peut aussi mentionner des outils tels que Prototypo ou Metapolator qui, en plus d’être développés et publiés selon les principes du libre, remettent en question l’approche même du dessin de caractère, proposant ainsi de véritables alternatives plutôt que des équivalences. Au delà du dessin "traditionnel" vectoriel, ces outils proposent de considérer son aspect paramétrique. Au lieu de dessiner la forme par ses contours, on en dessine le squelette pour y appliquer différents paramètres venant agir sur le contour. Ce principe découle de MetaFont, langage de programmation libre permettant de programmer des caractères sur ce mode de fonctionnement. Ces logiciels libres auraient donc difficilement pu voir le jour si leurs bases étaient propriétaires. On est donc encore ici sur un exemple représentatif de la capacité de reprise et d’amélioration du libre et de son formidable potentiel de recherche et d’innovation (fig.4 & 5).

Enfin, les libertés d’usage et de modification décrites ci-dessus n’ont aucun fondement si l’on n’ajoute pas la liberté de (re)distribution. En effet, l’intérêt de jouir de ces libertés se trouve annihilé s’il n’est pas permis d’en faire ensuite profiter le reste du monde. C’est ainsi que l’on peut boucler la boucle, partager les sources de son travail et de ses outils pour de nouveau offir la possibilité de l’exécuter, l’étudier, le modifier et de le redistribuer et ainsi permettre son appropriation, sa critique et son évolution. Le travail n’est donc plus figé, il acquière sans cesse un nouveau potentiel de recherche et de transformation.

Ainsi, les réseaux de distribution de caractères typographiques libres prennent ici toute leur importance. Pourquoi dessiner et rendre disponible une typographie si personne ne peut y avoir accès? Les fonderies libres que sont OSP-Foundry, Velvetyne ou The League of Moveable Type ou les distributeur tels qu’Open Font Library donnent de la visibilité tant aux fontes qu’ils proposent qu’aux principes auxquels elles sont associées.

Ainsi se pose la question de «quelle forme dois-je donner à ces projets pour que ceux qui viendront après moi puissent les utiliser aux fins de leur propre progression et soient aussi peu gênés que possible dans celle-ci?» ➞44: Vilém Flusser, Petite philosophie du design, Circé, 2002, p.34. Cette interrogation se pose sur deux stades du projet, dans l’élaboration de celui-ci et dans la documentation de sa forme finie, le designer ne produisant plus uniquement pour lui-même mais aussi dans le but de rendre disponible son travail. Des modèles existants peuvent d’ores et déjà être appropriés par le design typographique. C’est le cas du programme Git, initié par Linus Torvalds et incarné par exemple par la plateforme http://github.com/. Initialement imaginé pour les développeurs, Git permet d’héberger et de mettre à disposition un projet dans le but de faciliter la contribution et le travail collectif ainsi que d’en archiver chaque version. Ce service n’étant pas optimal pour un projet de design, des designers se réapproprient le principe de Git en l’adaptant à ce domaine. C’est le cas d’Open Source Publishing avec leur projet Visual Culture, logiciel permettant de profiter du potentiel de Git de manière visuelle.  ➞55: Pour plus d’informations, voir l’article d’Anthony Masure, Visual Culture, Open Source Publishing, Git et le design graphique (http://strabic.fr/OSP-Visual-Culture)

Cultiver et maintenir les principes du logiciel libre dans le domaine de la typographie nécessite une conditions indispensable: la licence. La plus fréquente pour un fichier fonte est la Sil Open Font License, qui est spécifique à ce domaine. Elle protège un projet typographique d’un devenir propriétaire et fermé et garanti les quatres libertés, notamment l’obligation de la redistribuer sous la même license avec les même permissions et conditions.  ➞66: Les autres licences libres sont aussi applicables à la typographie. C’est le cas par exemple de la GNU/GPL, l’Apache License, la Licence Art Libre, etc

Ce qu’offre la typographie libre va bien plus loin qu’une simple liberté de réappropriation par des professionnels ou des amateurs de la typographie. Elle est d’ordre social, elle nous donne le pouvoir d’agir sur les formes de nos pensées. Elle refuse la limitation et l’uniformisation des systèmes d’écriture, elle réduit le hiatus entre concepteurs et utilisateurs et laisse chacun libre de concevoir et faire évoluer ses formes selon ses propres besoins, au même titre que nous pouvons le faire avec notre diction ou écriture manuscrite.

Et si la qualité objective d’une typographie se trouvait finalement dans son processus et son ouverture?

Ressources complémentaires:

Floss Manual, Fontes Libres

Use & modify, bibliothèque de fontes libre par Raphaël Bastide

ofont, gestionnaire libre de fontes dans le navigateur

Specimen, Blog sur les fontes libres par Loraine Furter

L’Ève Future, Greyscale press, specimen de fontes libres

Free Font Manifesto

Typographie libre, de l’écran à l’imprimé, conférence de Manuel Schmalstieg

Moral rights and the SIL Open Font License, Dave Crossland, Libre Graphics Magazine 1.4, p.12

No-one Starts From Scratch: Type Design and the Logic of the Fork, habitus, 2013,

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le 06-01-2015Alexandre Liziard et Étienne Ozeray Note d'intention

Note d'intention Alexandre Liziard et Étienne Ozeray

Comment, en tant que designers graphique, intégrer les paradigmes ayant été mis en œuvre dans les interstices* du libéralisme économique régissant notre société, à savoir la libération des outils matériels et intellectuels par la contribution, l’échange et l’ouverture, pour contribuer au développement d’un design non plus constitué d’un corps de spécialistes détachés du réel mais d’individus intégrés à la collectivité, dans le but de favoriser l’autonomie et l’émancipation individuelle et sociale?

Ce terme d’interstice fut utilisé par Karl Marx pour qualifier des communautés d’échanges échappant au cadre de l’économie capitaliste, car soustraite à la loi du profit: troc, ventes à perte, productions autarcique, etc. L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système. »  ➞1Esthétique relationnelle, Nicolas Bourriaud, Les presses du Réel, 2001

Les communautés d’échange décrites par Karl Marx ne se sont pas confortées dans l’attente d’un «grand soir» pour ancrer leurs désirs dans le réel. L’Histoire est jalonnées de nombreux mouvements de contestations, de dissidences, de contre-modèles au système traditionnel dominant. Là où certains de ces mouvements se sont voués à lutter contre ce système, d’autres ont choisi d’y résister par la voie de la dissidence et de la séparation. Il ne s’agit plus de se borner à l’opposition ou à la réforme mais de dépasser la complaisance dans la critique afin d’entrer dans le champs de la création d’alternatives aux normes imposées.

Il ne s’agit dès lors plus d’imposer un idéal mais de faire un pas de côté. Si cette attitude a pour but de dénoncer l’imposition d’un modèle de vie détaché de nécessités «humaines», il va de soi de ne pas reproduire un schéma similaire à une logique propagandaire. Elle implique une marginalisation consciente de l’individu. La radicalité d’un tel positionnement suppose d’ancrer sa pratique à une façon de vivre, en phase avec la quête de liberté et d’épanouissement nécessaire à l’individu. Dès lors, l’alternative est envisageable.

Les principes d’autogestion se dessinent dans l’idée de ne plus travailler pour un autre mais de s’investir pour soi-même à travers la communauté. L’émancipation prend forme dans la création, dans le Do it yourself, fais le toi-même. L’acte de création dans un contexte contestataire peut-être alors interprété comme une forme de résistance au modèle dominant. Il s’agit de se détacher de la course à une croissance démesurée pour s’inscrire dans une collectivité soucieuse d’accroître sa capacité à vivre de manière autonome sans dépendre d’une poignée d’élite se complaisant dans un modèle hiérarchique les détachant de la nécessité de participer de manière active au façonnement d’un idéal social.

Nous associons ce type d’alternatives à ce que Theodore Roszak a nommé «Contre-culture».  ➞2Vers une contre-culture (The making of Counter Culture), 1970, Stock, 2001 Inventé en 1970 pour désigner les multiples courants contestataires à la société traditionnelle de la fin des années soixante avec des mouvements comme les hippies, les beatniks, les pacifistes, les étudiants, les écologistes, les activistes noirs et plus tard, dans une certaine continuité les lettristes, les situationnistes, les dadas, les hackers, les punks, les teuffeurs ainsi que les luttes contemporaine que sont les ZAD, TAZ  ➞3Zone d’autonomie temporaire, TAZ, Hakim Bey Éditions de l’Éclat, 1997, etc.

Tout ces mouvements forment ce que l’on désigne contre-culture dont le but commun est de remettre en cause la poignée de dirigeants se complaisants dans un modèle technocratique détaché des nécessités réelles de l’être humain. La contre-culture, au travers de la mobilisation humaine tente de définir de nouvelles façons de vivre, explorer des voies inconnues basées sur la libre circulation des savoirs, le partage et la mise en communs des connaissances non plus pour contrer un monde hermétique et détaché du réel mais pour mobiliser les acteurs réellement nécessaires à l’édification d’une société idéale.

Le Whole Earth Catalog est un témoin confirmé de la libre circulation des savoirs dans la contre-culture américaine. Ce catalogue était dans les années soixante-dix un recueil d’outillages, tant matériels qu’intellectuels, permettant à chaque individu en sa possession de construire une société idéale, loin de la course éffrénée d’un capitalisme alliénant. Le contenu était généré par les utilisateurs même, accordant à l’ensemble de la communauté l’augmentation de ses savoirs. Dès lors, nous pouvons y déceler une forme d’éducation alternative loin des programmes institutionnels traditionnels. Il est aujourd’hui considéré comme une forme papier de ce qui peut correspondre à internet dans ce qu’il représente d’objet indépendant circulant de manière libre et accessible à tous par son prix dérisoire. Le Whole Earth Catalog sera paru sous sa dernière forme dans un CD-ROM regroupant l’ensemble des contenus générés lors de ses parutions. Nous pourrions dire que ce catalogue est mort au moment même ou internet est né.

L’outil informatique tient aujourd’hui une place prépondérante dans notre société. Tout le monde ou presque possède un terminal numérique et nombreux sont ceux ayant accès à une connexion à internet. D’abord déployé pour un usage militaire et scientifique, internet a rapidement été détourné de son usage initial par les premiers hackers, désireux de s’approprier cet instrument. L’objectif était d’en faire un outil d’émancipation, construit par tous et pour tous, mettant en réseau le monde dans le but de favoriser et promouvoir l’accès à l’information, le savoir et la culture tout en facilitant l’expression individuelle. La culture hacker a construit dans les années soixante-dix ce qui constitue le monde numérique contemporain et a contribué au développement d’une culture pronant la libération des savoirs, des outils et du travail: la culture libre.

La culture libre milite pour une libération des œuvres de l’esprit, encourageant la libre circulation et la libre modification de celles-ci. Elle propose de considérer la valeur éthique de son travail, de ses enjeux et de son impact social tout en appliquant une méthodologie de travail basée sur la contribution, la réappropriation, le partage des connaissances et des compétences. La cohérence et le potentiel de ce modèle a particulièrement fait ses preuves dans le domaine de l’informatique. On parle donc de logiciel libre pour un logiciel qui respecte ces quatre libertés  ➞4Telles que décrites par la Free Software Foundation:

• la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0) ;

• la liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de le modifier pour qu’il effectue vos tâches informatiques comme vous le souhaitez (liberté 1) ; l’accès au code source est une condition nécessaire ;

• la liberté de redistribuer des copies, donc d’aider votre voisin (liberté 2) ;

• la liberté de distribuer aux autres des copies de vos versions modifiées (liberté 3) ; en faisant cela, vous donnez à toute la communauté une possibilité de profiter de vos changements ; l’accès au code source est une condition nécessaire.

La libre circulation de l’information et des connaissances est au cœur des revendications des militants de la culture libre. De l’encyclopédie contributive Wikipedia au partage des codes sources de programmes informatiques, elle propose un accès au savoir débridé, libéré de toutes contraintes vénales ou égotiques, en faisant une condition indispensable à l’émancipation individuelle et sociale.

La culture libre propose aussi de reconsidérer notre rapport à l’outil technique. D’usager passif et guidé, contraint par des scénarios d’usages et des intérêts vénaux, l’utilisateur d’outils libre devient actif dans son processus d’élaboration et dans son usage même. Il a ainsi la possibilité de faciliter l’intégration de l’outil technique dans sa pratique, de ne pas opposer création et technique. Au contraire, il devient plus intéressant de prendre en compte leur association en considérant l’outil comme un facteur de créativité. Pour que celle-ci soit complètement débridée, il convient donc de choisir un outil ouvert, avec lequel la forme sera produite avec le minimum de contraintes.

Enfin, la posture que la culture libre entretient avec le travail est celle d’une volonté d’autonomie et de déprolétarisation de l’individu. Désirer se réapproprier les moyens de production, avoir une attitude créative et active par l’outil technique, profitent à l’accomplissement personnel en ce sens que cette attitude induit un état de création plutôt que de consommation. «Ne travaillez jamais», nous disait Guy Debord en 1953. Il entendait par là considérer le travail comme un accomplissement de soi plutôt qu’un devoir. Ainsi, les motivations viendrait d’avantage de la passion et de l’implication personnelle que de la nécessité alimentaire. C’est de cette manière que l’aliénation liée au travail peut faire place à l’émancipation.

C’est ce terreau qui a permis à internet de devenir le théâtre de nouvelles luttes, un espace d’échange où les contre-cultures et les alternatives peuvent librement se construire et se mettre en relation. Cette mise en réseau du monde permet de créer des ponts entre les individus dans le cyber-espace mais aussi dans le monde physique. Il constitue l’espace global liant les différentes luttes locales.

Au travers de notre cursus, force nous a été de constater qu’une part du design est aujourd’hui à l’image de ce monde dominé par un libéralisme économique aliénant, poussant à l’exclusivité, au profit et à l’individualisme. Cette tendance a pour conséquence de pousser le design vers une idéologie de la mode et de la performance. Nous ne pouvons envisager de nous affilier à un un modèle hiérarchique se complaisant dans la supériorité vis-à-vis de la collectivité et entretenant un élitisme détaché du réel. Nous sommes convaincus que le design graphique n’existe que par et pour l’environnement culturel et social où il évolue.

Ce diplôme naît de convictions communes, d’une complémentarité dans nos pratiques du design graphique. Nous cherchons à alimenter notre démarche par des inspirations et aspirations alternatives à cette tendance dominante. Si « le grand problème qui se pose au design est qu’il doit servir la vie »   ➞5László Moholy-Nagy, Peinture photographie film, Éditions Jacqueline Chambon, 1993, p.251, alors il relève de l’évidence que le design graphique doit contribuer à rendre ce monde vivable. Il faut prendre garde à ne pas faire du design un outil superficiel, un cosmétique douteux et futile. Nous nous attachons à mettre notre pratique au service de nécessités plutôt que d’en créer, de favoriser le durable au périssable. Il ne s’agira plus uniquement de penser « contre » en se complaisant dans la seule critique mais aussi d’agir « pour » des alternatives. Il nous faut rassembler plutôt que diviser, mettre en commun nos outils et nos idées. Nous croyons et voulons participer au développement d’un design responsable, basé sur la contribution, l’échange et l’ouverture et militer pour une libération des savoirs, des outils et du travail.

L‘outil tenant une place majeure dans le processus de création, il est nécessaire que celui-ci soit « convivial » — ainsi que le décrit Ivan Illich   ➞6Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973 — c’est à dire qu’il doit être ouvert dans son utilisation, ceci permettant l’expression libre de celui qui l’utilise. Les outils conviviaux sont alors « les outils maniés et non manipulés »   ➞7Ivan Illich, La Convivialité, Seuil, 1973. Ainsi, le designer doit sortir de la passivité technique, ne plus se laisser guider par son outil mais en être acteur. Nous devons donc, dans l’élaboration de nos chantiers, sans cesse ré-interroger la place de ceux-ci, de ne pas se contenter d’outils préétablis et limités mais de les remanier ou en concevoir de nouveaux, de les adapter aux nécessités. Nous devons placer l’outil au cœur de notre processus de travail et le considérer comme vecteur de sens plutôt qu’instrument d’execution.

La libre circulation du savoir, détachée de considérations mercantiles ou égotiques, contribue au développement social et donc à l’épanouissement de la société. Le designer graphique, en tant qu’expert en mise en forme, contribue à la circulation de l’information en la rendant lisible et compréhensible. Il est donc un des enjeux de nos recherches de participer à cette mise en commun du savoir, de développer des outils favorisant sa circulation et de contribuer à sa mise en forme.

La question de l’autonomie dans le travail entend minimiser les contraintes hiérarchiques traditionnelles pour considérer le travail comme un accomplissement de soi plutôt qu’un devoir. Cette posture, inspirée de la pensée anarchiste, tend à se détacher de l’homme machine au profit de l’homme créateur. Appliquée au design graphique, cette idée ne pourrait-elle pas engendrer une créativité débridée et une posture de recherche plutôt que d’exécution?

Il nous faut donc définir ce qu’est faire du design aujourd’hui, ré-interrogeons nos façons de faire, re-pensons nos outils, concevons ces outils, interrogeons les processus, interrogeons les utilisateurs, interrogeons les financements, prenons garde à ne pas se faire aspirer dans une sphère mercantile, apprennons à faire plus avec moins, à ne plus faire seul mais à plusieurs.

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le 16-11-2014Alexandre Liziard et Étienne Ozeray P L A N

P L A N Alexandre Liziard et Étienne Ozeray

Introduction

(Notre volonté éthique, sans rentrer dans les détails )

→ design de nécessité

→ S’extraire de la logique consumériste qui tend à produire des objets pré-obsolète.

→ Faire du design qui réponde à des nécessités pour l’homme et non qui en crée.

→ sortir de la passivité technique

→ S’éduquer par la fabrication

→ Ne pas déléguer nos savoirs à nos outils.

→ Autonomie et DIY

→ Partage des connaissances

→ Partage des savoir-faire

→ Mise à disposition gratuite des moyens de productions

→ Autonomisation de l’individu

→ Responsabilisation de l’individu

Un héritage

(Revenir sur les fondements des contre-cultures et avant-gardes et leur intérêt)

→ Le cycle des contestations, le chevauchement des mouvements à vouloir échapper au courant dominant. Le cycle des contestations qui fait parti du cycle de l’humanité. Ce n’est pas une idée contemporaine. L’idée de changer le monde, contrairement à l’homme et les mouvements n’est pas une idée qui meure.

→ Faire le choix de vivre l’expérience utopique plutôt que de l’espérer. utopie concrète d’Ernst Bloch "réduire le hiatus entre le possible et le réel", à la fois contestation et prolongation contestation car elle rompt avec les aspects du monde social, prolongation car elle s’appuie pour se faire sur des tendances déjà à l’œuvre dans le présent (utopie du logiciel libre, Sébastien Broca, Le Passager Clandestin, p18)

→ Intérêt à donner forme à l’utopie

→ TAZ: insurrection sans engagement direct contre l’État, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d’imagination) puis se dissout avec que l’État ne l’écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l’espace.

→ L’intérêt de la contre-culture à mobiliser l’art comme media.

→ Whole earth Catalog- Internet comme concrétisation de l’ensemble des mouvements dissidents et contestataires qui ont traversés les siècles. Internet ne doit plus être au service primaire des millitaires et de la science mais doit devenir un outil démocratique à la portée de tous (hacking)

Un contexte

Le contexte actuel

→ Démocratisation de l’outil informatique

→ Mise en réseau du monde: World Wild Web

→ Internet comme outil

→ Théâtre et outil de nouvelles résistances/dissidences

→ Culture libre

→ Libérer l’information, la rendre fluide

→ autonomie de l’individu

→ la technique comme moyen d’émancipation plutôt que d’aliénation

→ Hacktivisme

→ Moyen d’éducation et d’émancipation intellectuelle

→ Luttes globalisées

→ Cette mise en réseau du monde permet de créer des ponts entre les gens dans le monde physique

→ Internet tend à déteindre vers des actions physique

Des chantiers

(Que fait-on de tout ça? Et comment fait-on tout ça?)

→ Fablab et hackerspace

→ L’addiction à la technologie

→ Outillage de la paresse

→ Pour s’émanciper complètement

→ Généraliser la liberté originelle d’internet, elle porte un idéal et des valeurs transposables dans le "réel".

→ Adopter une pratique complète qui ne se restreint pas à l’abstraction de l’outil informatique mais prend place dans le monde physique.

"Libertaire, solidaire et sans frontières, l’utopie du Contre-Net n’en reste pas moins virtuelle. Comme l’indique Hakim Bey, elle "est plus une abstraction qu’une réalité. [...] Nous ne vivons pas dans le cyber-espace; en rêver serait tomber dans la Cyber-Gnose; dans la fausse transcendance du corps. La TAZ est un espace physique: nous y sommes ou nous n’y sommes pas. Tous les sens doivent être impliqués." ➞1 (Contre-culture(s) des Anonymous à Prométhée, Steven Jezo-Vannier, Éditions Le mot et le reste, p38)

→ L’ensemble de notre travail de cette année devra tendre vers ces notions.

→ Mettre nos compétences de designer au service de ces idées

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le 03-11-2014Alexandre Liziard et Étienne Ozeray Émancipation, autonomie, bricolage

Émancipation, autonomie, bricolage Alexandre Liziard et Étienne Ozeray

Émancipation

L’acte de création est une prise de position dans un contexte donné, assouvi par des instincts qui, pour donner forme à ses revendications, font appel à une palette d’outils. Cette palette d’outils tend aujourd’hui à se restreindre dans le sens où des organisations technocratiques se les accaparent afin d’amener l’acte créatif non plus vers un engagement vecteur de sens, mais vers une finalité séduisante. Là où l’homme a toujours pris soin d’innover en terme d’outils, la responsabilié d’innovation est maintenant laissée aux mains d’une poignée de spécialistes qui sont à même de penser à notre place.

«Tant que le designer s’occupera de confectionner de futiles «jouets pour adultes», des machines à tuer avec des ailerons brillants et des enjolivements «sexy» pour les machines à écrire, les grille-pain, les téléphones et les ordinateurs, il n’aura pas de raison d’être.»  ➞I I — Victor Papanek, Design pour un monde réel, Azimut n°36, p35

Il n’appartient qu’à nous de nous réapproprier nos professions en cessant d’alimenter les futilités que génère cette poignée de spécialistes. Il nous faut nous réapproprier nos outils afin d’adopter une attitude réfléchie quant aux enjeux de nos pratiques, quelle qu’en soit la teneur. Si les outils contemporains de création se tournent majoritairement vers l’instrument numérique, il est indispensable de tourner le dos à une posture passive pour se pencher vers une pratique responsable et maîtrisée, questionnant sans cesse les enjeux et la teneur de celui-ci.

L’outil technique est au cœur de tout processus de création. Si l’on part du postulat que «Tout est technique» alors «Il ne s’agit plus d’opposer homme et technique».  ➞IIII — Université de Liège, Département de Philosophie, Bernard Stiegler: lieu, mémoire et technique, 2008 Il ne s’agit donc non plus de différencier la création et la technique mais au contraire, de conjuguer leur association en considérant l’outil comme un facteur de créativité. Pour que cette créativité soit complètement émancipée, il convient donc de choisir un outil ouvert, un outil qui répond à une nécessité, où les formes seront générées avec un minimum de contraintes. L’homme doit redevenir acteur dans le processus de création et ne pas se laisser porter par ses médiums. Le choix de l’outil a un impact sur la forme produite et la forme a un impacte sur le contexte donné. Dessiner un cercle au compas ou à main levée au pinceau épais produira deux formes distinctes qui fourniront des univers sémantiques singuliers, au même titre que produire une image composée par un logiciel comme Illustrator ne produira pas le même sens ni la même forme qu’une image générée par la programmation. L’intention est une chose, les moyens mis en œuvre pour son exécution conditionneront sa reception. Pour un designer se questionnant sur ces notions, l’hégémonie de la suite Adobe dans ce domaine est en ce sens un problème. Elle provoque une tendance à l’uniformisation de par son caractère standardisé et généraliste de ses outils. À chaque problème sa solution et la suite ne peut avoir le monopole des réponses. En effet, la suite Adobe est pensée dans le but de pouvoir produire aisément des formes et ceci avec le moins d’effort possible. L’attitude qu’adopte cette multi-nationnale en facilitant l’accès aux étudiants en design à cette palette, renforcée par une présence exclusive jamais remise en question dans les écoles et un monopole incontesté dans le milieu professionnel, leur permet de s’accaparer les nouvelles générations de designers et de les détourner d’autres médiums possibles. Ils en font une boîte à solution par défaut, qui formate la démarche des étudiants en les concentrant sur ce processus de création, les encourageant à se complaire dans le confort que celui-ci peut procurer. Le designer en devenir se soumet donc afin de satisfaire tout type de demande de manière efficace et sans accroc, déterminé à l’avance. De plus, il se trouve dépossédé d’un réel savoir-faire de par le caractère fermé et délimité de l’outil qui rend impossible sa réappropriation, son adaptation. L’utilisateur de ces outils tend donc à devenir un usager prolétarisé, un ouvrier du design. Anthony Masure, dans son article Adobe, le créatif au pouvoir en fait une analyse Marxiste. Il avance que dépossédé de son savoir-faire, le designer est aliéné et soumis à la machine, enfermé dans une logique «de dépendance et de pensée dans un système prédéfini et difficile à déplacer».  ➞III III — Anthony Masure, Adobe, le créatif au pouvoir, Strabic, 2011

À ce type d’outil s’oppose les outils conviviaux décrits par Ivan Illich. Par outil convivial, il entend un outil «juste, [...] générateur d’efficience sans dégrader l’autonomie personnelle, il ne suscite ni esclave ni maître, il élargie le rayon d’action personnel. L’homme a besoin d’un outil avec lequel travailler, non d’un outillage qui travaille à sa place» ➞IVIV — Ivan Illich, La convivialité, Points, 2003, p27. En effet, Ivan Illich considère que les outils contemporains ont opérés une emprise sur l’homme plutôt que l’inverse, qu’ils sont despotes plutôt que serviteurs. Ainsi, Il s’agit d’adapter son outil à son usage, à son contexte plutôt que de subir son aveugement.

Autonomie

Il s’agira donc de faire un pas de côté face à un flux dominant proclamant la passivité technique au profit d’un usage actif et créatif qui implique directement nos outils dans le processus de fabrication.

«Placé au contact de milliers de systèmes, placé à leurs terminaisons, l’homme des villes sait se servir du téléphone et de la télévision mais ne sait pas comment ça marche. L’acquisition spontanée du savoir est confinée aux mécanismes d’ajustement à un confort massifié. L’homme des villes est de moins en moins à l’aise pour faire sa chose à lui. [...] Les gens savent ce qu’on leur a appris, mais ils n’apprennent plus par eux-même.»  ➞V V — Ivan Illich, La convivialité, Points, 2003, p90

C’est précisément la question du confort qui pose ici problème. En effet, le confort est un facteur d’annihilation du désir. Il tend à provoquer l’oisiveté, ceci engendrant la passivité et évacuant toute prise de risque pourtant nécessaire à une pratique complète, enrichissante et épanouie. Si nous voulons pratiquer un design responsable, un design qui cherche à répondre à une nécessité, alors il nous faudra penser des outils qui répondent expressément aux besoins d’un contexte donné, ne se contentant pas se conforter dans un processus erroné. Bien que certains outils peuvent sembler de prime abord suffisament complets pour répondre à des équations complexes. Il n’appartient qu’à nous d’examiner tout les facteurs de cette équation et de considérer les outils comme une variable non négligeable de sa résolution.

La nécessité de comprendre son outil participe de la réappropriation créative de celui-ci dont découlera une autonomie de l’individu. Un tel positionement face au processus de création fait aussi appel à des vertus éducatives de par son approche. Il oblige le designer à s’intérroger non plus exclusivement sur la forme mais sur les moyens mis en œuvre pour générer cete dernière. Dans une société où la technique est au cœur de nos vies, la consommer passivement comme nous propose de faire Adobe mène à la dépossession de l’outillage. Adobe constitue une véritable cage dorée dont l’hégémonie dans le milieu du design pose problème car cette entreprise se situe à l’exacte opposé d’un outil libérateur, en favorisant «l’uniformisation, la dépendance, l’exploitation et l’impuissance». Ivan Illich parle de monopole radical pour décrire ces outils qui demande aux utilisateurs d’abandonner «leur capacité innée de faire ce qu’ils peuvent pour eux-même ou pour les autres, en échange de quelque chose de «mieux» que peut seulement produire pour eux un outil dominant. Le monopole radical reflète l’industrialisation des valeurs. À la réponse personnelle, il substitue l’objet standardisé».  ➞VI VI — Ivan Illich, La convivialité, Points, 2003, p84

Bricolage

Cette position demande donc d’adopter une posture impliquant bricole et bidouille. C’est à nous de nous redéfinir notre langage, il semblerait impensable d’utiliser une seule et même forme d’expression dans des environnements eclectiques et spécifiques. Nous nous rapprochons ici d’une attitude pouvant être associée à celle du hacker. Bien loin du cliché médiatique du méchant nerd s’introduisant malicieusement dans les systèmes informatiques, le hacker entretient un rapport créatif à la technique. Le verbe hacker peut se traduire par bidouiller ou fouiner, cela sous-entend donc de chercher à comprendre comment fonctionne un système pour ensuite en faire un usage créatif plutôt que consumériste, quitte à ce que celui-ci s’écarte de sa fonction première. En pratiquant cette posture de hacker, il s’agit aussi de reconsidérer la place de l’erreur dans le processus de création. En effet, l’erreur fait partie intégrante de ce processus de par sa nature empirique. Rencontrer des erreurs permet finalement de tirer partis de l’imprévu et peut mener à des formes inattendues et convaincantes.

C’est par cette approche que les contre-cultures et les avant-gardes ont éprouvé la nécessité de se réapproprier les formes, de donner naissance à de nouveaux courants artistiques en s’extirpant de la norme, en se penchant vers des instruments peu exploités pour produire des œuvres en phase avec leur conscience et leur individualité. De cette manière, les expérimentations que Jimi Hendrix a pu faire avec sa guitare témoignent d’une attitude désirant repousser les limites de son instrument, se l’approprier, le posséder au point d’en dégager des formes nouvelles et inconnues, en phase avec un mouvement, jusqu’à contribuer à en définir son identité. C’est aussi ce souci de réappropriation que les communautés des nouveaux travellers, à la manière d’un Jack London ou d’un Henry D.Thoreau, parcourent le monde en quête de milieux reculés, s’emparent du réel pour en modifier les contours dans un souci de créer des cultures musicales à contre-courant des normes de diffusion. L’image la plus revendicative de leur volonté de détournement d’outils destinés à l’asservissement se situe dans l’aménagement de véhicules utilitaires ayant pour origine fonctionnelle d’être des outils de transports de marchandise, pour en créer des engins d’émancipation, des maisons, des ateliers, des sound-system mobiles. Leur démarche tend à une reconquête de leur propre conscience et de leur individualité, une bande de je qui forme un nous à part entière.

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le 22-05-2015Alexandre Liziard & Étienne Ozeray Note d'intention v2

Note d'intention v2 Alexandre Liziard & Étienne Ozeray

Étudiant en dernière année en design graphique, nous nous attachons à construire une manière de concilier convictions et production. Ces convictions ont jalonnées l’histoire au travers de nombreux mouvements de contestations, de dissidences, de contre-modèles au système traditionnel dominant. Là où certains de ces mouvements se sont voués à lutter contre ce système et dénoncer l’imposition d’un modèle de vie détaché de nécessités réelles, d’autres ont choisi d’y résister par la voie de la dissidence et de la séparation en s’attelant à expérimenter des alternatives. Les principes d’autogestion se dessinent dans l’idée de ne plus travailler pour un autre mais d’être acteur, de s’investir pour soi-même à travers la communauté. L’émancipation prend forme dans la création, dans le Do it yourself. Les contres-culture, au travers de la mobilisation humaine tentent de définir de nouvelles façons de vivre, explorer des voies inconnues basées sur la libre circulation des savoirs, le partage et la mise en communs des connaissances, non plus pour contrer un monde hermétique et détaché du réel mais pour mobiliser les acteurs nécessaires à l’édification d’une société idéale. C’est sur ce terreau que les bases de l’outil informatique se sont construites. Les premiers hackers l’ont détourné de son usage militaire et scientifique initial dans l’objectif d’en faire un outil d’émancipation, construit par tous et pour tous, mettant en réseau le monde dans le but de favoriser et promouvoir l’accès à l’information, le savoir et la culture tout en facilitant l’expression individuelle. C’est en partie par cet outil que la culture libre milite pour une libération des œuvres de l’esprit, encourageant la libre circulation et la libre modification de celles-ci. Elle propose de considérer la valeur éthique de son travail, de ses enjeux et de son impact social tout en appliquant une méthodologie de travail basée sur la contribution, la réappropriation, le partage des outils, des connaissances et des compétences.

Comment, en considérant les paradigmes soulevés préalablement dans les interstices de la société comme préambules à notre pratique de futurs designers, poser les bases d’une démarche engagée dans la voie de l’émancipation individuelle et sociale? ➞ 1 «L’interstice est un espace de relations humaines qui, tout en s’insérant plus ou moins harmonieusement et ouvertement dans le système global, suggère d’autres possibilités d’échanges que celles qui sont en vigueur dans ce système.» Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les presses du Réel, 2001

Au travers de notre cursus, force nous a été de constater qu’une part du design est à l’image d’un monde dominé par un libéralisme économique aliénant, poussant à l’exclusivité, au profit et à l’individualisme. Les modes de productions actuels ont pour conséquence de pousser le design dans une idéologie de la mode et de la marchandisation de la culture. C’est sur ce postulat que nous nous sommes déterminés à prendre la voie de l’interstice au sein de ce domaine. Nous sommes convaincus que le design graphique n’existe que par et pour l’environnement culturel et social où il évolue, il ne peut se complaire dans un élitisme détaché du réel.

« On pourrait croire que je suis persuadé que le design peut résoudre tous les problèmes du monde. En fait, je dis simplement que dans beaucoup de problèmes on pourrait utiliser les talents des designers, qui cesseraient alors d’être des outils aux mains de l’industrie pour devenir les avocats des utilisateurs. »  ➞2Victor Papanek, Design pour un monde réel: Écologie humaine et changement social, éditions Mercure de France, 1974

Nos convictions se sont forgés dans le terreau de ces idées pour faire un pas de côté face aux aspects mercantiles et élitistes du design graphique. Participer au développement d’un design responsable, basé sur la contribution, l’échange et l’ouverture, qui milite pour une libération des savoirs, des outils et du travail sont les mots d’ordre qui constituent les bases de notre "grand projet". Notre collaboration s’est basée sur ces principes tout en conciliant nos approches respectives du design. «En tant que designers socialement et moralement engagés, nous devons répondre aux besoins d’un monde qui est au pied du mur.» ➞3Victor Papanek; Helsinki — Singaradja (Bali) — Stockholm, 1963-1971

Le projet interstices n’a pas pour but de présenter un objet achevé. Nous perçevons ce diplôme non comme une finalité mais comme une étape, une manière de poser les bases de ce que constitueront nos recherches en tant que designers. Ce diplôme représente les bases d’un processus de travail en mutation constante que nous voulons partager. Il nous faut donc définir ce qu’est faire du design aujourd’hui, ré-interroger nos façons de faire, re-penser nos outils, concevoir ces outils, interroger les processus, interroger les utilisateurs, interroger les financements, prendre garde à ne pas du design un cosmétique douteux et futile. Apprenons à faire plus avec moins, à ne plus faire seul mais à plusieurs. C’est dans cette optique que nous nous sommes attachés à mener un ensemble de chantiers, convoquant pour ce faire divers individus aux problématiques similaires, permettant de mettre à l’épreuve nos hypothèses à travers diverses expérimentations.

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